Eglise locale ou nationale (4)

La "Communaute orthodoxe de langues slave et hebraique au sein de la societe israelienne" est rattachee au Patriarcat grec-orthodoxe de Jerusalem. Elle est relativement recente; les premiers pretres sont arrives en Israel a l’epoque des "refuzniks", voici plus de 25 ans, parfois 30 ans. Aujourd’hui, j’ai la charge de l’organiser comme faisant partie de la realite "israelienne" sans que ce terme soit exclusif sur le plan ethnique ou linguistique. La plupart des fideles sont de langue russe, ukrainienne, mais aussi yiddish, georgienne. Toutes sortes d’autres langues et dialectes de l’Ex-URSS, mais aussi le polonais et le roumain, le serbe, sans compter avec l’ouzbek, le kazakh, l’ouighur  ou les langues baltes. Contrairement a une idee repandue dans certains milieux locaux d’expression russe, il y a des personnes qui frequentent l’eglise et sont chretiennes orthodoxes, de langue maternelle hebraique. Sans compter sur le fait que les enfants, en particulier dans le Sud que je visite souvent, sont parfois encore bilingues, mais clairement de langue et de sensibilite hebraiques.

En fait, lors que, pour des raisons pastorales, il faut choisir une langue comprehensible pour tous le plus directement, il est clair que l’ukrainien s’impose en premier lieu. Lors de la benediction des eaux a la fete de la Theophanie, voici quelques annees, nous etions nombreux et de differentes generations: les deux lecteurs principaux etaient nes en Ukraine; l’un d’eux etait arrive a l’age de 14 ans en Israel et il etait age de 25 ans. Il y avait d’autres qui avaient entre 30, 40 et 65 ans. Pour des raisons de cohesion culturelle, la decision de celebrer cette benediction en ukrainien s’est faite en langue yiddish que tous parlaient parfaitement; certains ne savent pas l’ecrire, mais c’est un autre probleme. La langue, par sa saveur, a permis, avec une bonne dose d’humour, et donc dans une ambiance bon-enfant, de determiner le choix de l’ukrainien dont tous les textes sont rassembles en un seul volume. Autre element interessant: alors que nous nous parlons habituellement en russe avec souvent des incises en hebreu, les differents lecteurs ont spontanement et tres librement lus et cantille les textes en ukrainien alors qu’ils n’ont pratiquement aucun usage de la langue parlee dans la vie quotidienne.

La meme situation s’est reproduite ce matin, alors que nous celebrions, par anticipation (a cause de notre celebration au jour du Shabbat qui est jour chome contrairement au dimanche). La semaine precedente, nous avions eu de nombreux fideles en raison du "tiyul" טיול [visite spirituelle guidee de Jerusalem]; la plupart des personnes parlaient russe ou hebreu, en particulier les deux jeunes qui "servent" dans l’espace de l’autel. Cette semaine, il y a eu un debut de plaisanterie commune a cause de la prochaine fete de Purim qui commence le lundi 12 au soir (Jeune d’Esther תענית אסתר) et se termine le mercredi 15 mars ou 15 adar 5766 (Shushan Purim שושן פורים, joie de Purim). Or, la coutume est de boire du vin ou une boisson alcoolisee en ce jour de fete juive. Comme nous sommes chretiens orthodoxes, mais avons souvent des familles uniquement juives, il faut considerer comment respecter le Jeune de Careme ou "passer outre" par "economie" (toute interdiction est levee a partir du moment ou il y a une raison majeure d’outrepasser une loi ecclesiale). La question se pose chaque annee pour la fete de Pessah qui a toujours lieu pendant le Grand Jeune. Le principe est alors d’autoriser les personnes qui expriment le desir de ne pas se scinder de leurs familles a participer a la fete. Ceci pose evidemment un "hapax" – une question nouvelle tant a l’Eglise orthodoxe qu’a la Communaute juive. En tout cas, il s’agit de ne jamais offenser ou offusquer par un comportement public ou prive la regle des fetes juives. La raison est de respecter l’anciennete des fetes juives et le fait que Jesus a accompli les preceptes de la Loi et a ete "sujet de la Loi (juive) (Galates 4, 4). En outre, Purim exprime d’une facon particuliere le desir paien d’aneantir le peuple juif au nom de sa foi au Dieu vivant et unique. Il n’est evidemment pas question d’inciter des personnes a boire… Mais nous sommes dans la societe israelienne et nous y participons.

Cette discussion fut breve, mais menee alors pratiquement uniquement en yiddish, car les blagues ont permis d’acceler la decision, tout en exprimant une solidarite culturelle profonde avec la societe ou nous vivons ! Y compris par une jeune femme qui etudie la sociologie de certaines personnes en Ukraine et ayant emigre en Israel. Or elle parle parfaitement yiddish sans etre juive! Cette question linguistique est piquante. A l’heure actuelle, les cloisonnements dans la societe sont si forts que des Juifs pieux ne comprennent pas comment le monde chretien peut avoir connaissance du yiddish, si l’on prend cet exemple. C’est une erreur due a une ignorance profonde de l’histoire meme de cette langue qui fut toujours en contact avec le monde chretien – pour le meilleur (la tradition hassidique) ou pour le pire. Or les premieres grammaires de la langue yiddish ont ete ecrites et publies par des religieux chretiens, avec beaucoup d’intelligence du processus semantique (Paul Fagius: "ספר מידות" – "Le Livre des Traits" en yiddish, hebreu, latin, allemand, Wurtenberg, 1542).

Notre processus d’inculturation respectueux de la societe israelienne ne signifie pas un affadissement dans la foi ou la tradition orthodoxes. Notre situation implique de prendre le risque de disparaitre a breve echeance. Ou bien de faire comprendre l’importance de l’heritage culturel que nous avons apporte dans ce pays et qui fonctionne en consonnance avec les tres nombreuses traditions juives et autres. En revanche, il serait suicidaire, mentalement et spirituellement, de proposer aux chretiens de ce pays de se separer, de vivre en ghetto (une tendance generale dans toutes les communautes) pour pretenduement perpetuer une traidition chretienne qui est elle-meme innovante a chaque generation. C’est aussi le prix du defi a prendre: ne pas se couper du monde en pretendant etre "purs", mais affronter la realite d’une societe qui est un veritable kaleidoscope du passe et de l’avenir.

C’est aussi poser la question de l’Eglise locale plus pertinente que toute forme d’Eglise nationale.

Il est aussi curieux de noter, dans le contexte present, que cette "communaute chretienne orthodoxe dans la societe israelienne" est l’un des rares espaces "supra-national" ou non nationaliste, en tout cas a Jerusalem. Des chretiens de toutes langues peuvent s’y adjoindre et seront naturellement integres, avec la capacite d’utiliser leur langue ou coutumes locales: c’est vrai des "chretiens orthodoxes" originaires de Georgie, de Roumanie, de Pologne, mais aussi de langue allemande, amglaise ou autre, y compris finlandaise.
Il y a donc une speficite a l’Eglise locale en Terre Sainte et plus precisement dans la societe israelienne. D’autant que, pour des raisons essentielles annexes, les Roumains, Georgiens et Serbes ont des difficultes certaines avec le Patriarcat grec-orthodoxe a propos de decision les excluant pour le moment.
(a suivre)

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