Eglise locale ou nationale (5)

Aux sources de la situation contemporaine

Dans une note precedente, j’ai mentionne la situation actuelle de l’Eglise "russe". Elle est naturellement traversee par diverses tendances. Ceci est d’autant plus evident qu’elle ne s’est vraiment "affranchie" (de quelle maniere? est-ce reellement une liberation selon des criteres theologiques, ecclesiaux et occidentaux?) du pouvoir communiste que voici une quinzaine d’annees.

Lors de la Revolution bolchevique, le Saint Patriarche Tikhon de Moscou (canonise en 1989), homme de Dieu d’une tres rare envergure spirituelle et au passe totalement international, avait envoye des eveques pour aider aux besoins spirituels des chretiens orthodoxes qui fuyaient la Russie. C’est ainsi que le Metropolite Euloge a fonde des lieux de prieres et des instituts en Europe occidentale, tout en etant base a Paris (Cathedrale Saint Alexandre Nevsky de la Rue Daru). Le Metropolite Euloge etait, a l’origine, Archeveque de Kholm (Russie). Lorsque le Metropolite ukrainien grec-catholique Andre Sheptytsky fut emprisonne en Russie en 1914-17, il fut sous la garde du Metropolite Euloge qui fut particulierement severe a son egard. Le Metropolite Euloge, dans ses "Memoires – Возпоминанiя", consacre un nombre de pages assez important a la personnalite du Metropolite Andre Sheptytsky.

Pourquoi faire un detour qui semble sans relations avec le propos de l’Eglise locale ou nationale? La raison est pourtant simple: nous sommes les heritiers d’une histoire tourmentee et bouleversante, faite d’incoherences et de providences; tissee de tohu-bohu spirituel et politique, d’irrationalite et pourant de coherence au-dela du temps. Le Saint Patriarche Tikhon de Moscou, les Metropolites Andre Sheptytsky de L’viv des Ukrainiens grec-catholiques, Euloge d’Europe occidentale ont eu une vision large, non synthetique mais profondement ancree dans la Foi et dans la generosite envers les etres humains. Cela leur a permis d’etre creatifs, d’innover des formes qui restent totalement valables de nos jours.

A la croisee des chemins, ces trois hommes ont assume le deploiement et la sauvegarde de la Foi bien au-dela de leur propre territoire ou bien dans un espace canonique qu’ils ont su gerer avec doigte et intelligence au service des fideles qui leur etaient confies dans une periode particulierement tragique. Tous trois, ils appartenaient a une nation et une Eglise dite "particuliere". Pourtant, ils ont su depasser les frontieres culturelles et humaines pour  servir l’Eglise dans sa plenitude. Le  Saint Patriarche Tikhon – nous l’avons mentionne – etait en Alaska et aux iles Aleoutiennes: il a traduit tous les Livres Saints dans la langue aleoutienne et soutenu l’inculturation de la foi dans la langue locale, conformement a la tradition orientale. A New-York, puis a Vilnius, il a ete en contact avec toutes les nations et confessions de cette ville autrefois cosmopolite, aujourd’hui plus frileuse sur ses relations avec la russeite. Le Metropolite Andre Sheptytsky a tres tot pris conscience que l’emigration forcee (a cause de la pauvrete) des Ukrainiens vers les grands espaces de l’Ouest canadien, aux Etats-Unis et en Amerique du Sud posait la question de la pleine reconnaissance de l’Eglise byzantine ukrainienne,  comme ne pouvant pas etre assujettie a l’Eglise latine. Il lui fallait une hierarchie propre, de langue et de tradition ukrainiennes et de droit canonique oriental. Il a su, pour le moins, mettre en place des structures qui ne font qu’eclore aujourd’hui.

Le Metropolite Euloge a decrit, dans ses Memoires, comment il a fui la Revolution bolchevique avec l’autorisation du saint Patriarche Tikhon de subvenir – sans lien direct avec le siege patriarcal de Moscou. Encore fallait-il parvenir en Europe occidentale. La scene est piquante. Sur le chemin, l’idee lui vient de passer par L’viv. Il arrive avec le Metropolite Vladimir devant la cathedrale Saint Yuri pres de la residence du Metropolite Andre Sheptytsky. Ils frappent a la porte du monastere, entrent. Le secretaire du Metropolite de L’viv les reconnait et leur dit de quitter les lieux d’une maniere assez rude. C’est alors que le Metropolite Andre sort dans le jardin, les voit, les reconnait. Au grand etonnement des "fuyards", il les accueille avec empressement, les embrasse et les assure qu’ils sont chez eux et peuvent rester le temps qu’il leur faudra!  On peut faire des colloques sur le sens et le contre-sens, le non-sens de l’uniatisme et vice versa sur l’historicite de l’Orthodoxie… Il n’en reste pas moins vrai – en dehors de tout desir d’aborder cette question – que le Metropolite Euloge consacre de nombreuses pages a sa rencontre avec Andre Sheptytsky. Non seulement il leur a donne gite et nourriture decents. C’est grace a ses relations avec Clemenceau que le Metropolite Euloge a recu le laissez-passer pour traverser l’Europe, entrer et resider en France ou il a pu s’installer et commencer son ministere. L’Eglise est faite de bonte authentique et non de vengeances masquees de saintete.

Le Metropolite Euloge est tres honnete lorsqu’il decrit cet accueil et cette assistance recue de la part du prelat grec-catholique de L’viv. Ils avaient passe ensemble plusieurs jours a prier ensemble et le Metropolite Sheptytsky avaient explique aux hierarques orthodoxes Euloge et Vladimir la proximite de traditions brisees par une distanciation et des influences diverses mais normales en tout contexte humain.

Il m’est souvent arrive de rappeler ces trois figures du Christianisme, entre les cours que j’ai donne pendant plus de 15 ans en Europe occidentale, en particulier a l’Institut Saint Serge ou j’ai eu le privilege de prendre la suite du P. Kurt Hruby lors des Journees d’Etudes sur le Judaisme,.Et de developper ce theme pendant les longues annees d’enseignement a l’Ecole Cathedrale (Shoah, Sacrement de l’Ordre dans le Judaisme et le Christianisme); ou encore de l’exprimer par les ondes comme a Radio Notre-Dame (de maniere hebdomadaire "Paroles d’Evangile, Memorial d’Israel" et "Shabbat et Resurrection"). En Israel, aussi, dans le cadre du dernier seminaire "Datot" (Religions) donne le 31 decembre 1999 a l’Universite Hebraique, et dans maints groupes, lors de predications.

Je le dis souvent aux fideles que je rencontre mais aussi aux Israeliens en general. Et tout dernierement au Professeur Shimon Redlich qui, sans relache, insiste pour la reconnaissance par Yad VaShem (Centre du Memorial de la Deportation et de la Shoah a Jerusalem) d’Andre Sheptytsky comme "Juste des Nations": la situation de la societe israelienne presente des points communs tout-a-fait similaires a ce qui s’est produit dans une Ukraine tourmentee par la guerre civile, la revolution bolchevique, la prise du pouvoir des communistes, l’invasion nazie. Il faut alors repondre avec foi, justice et bonte reelle.

Il y a alors une sorte de "bilbul – בלבול" (de renversement incoherent, confusion). La sagesse des trois hommes, mais plus particulierement des Metropolites Euloge et Andre Sheptytsky est d’avoir su surmonter la tentation nationale et identitaire pour repondre avec une foi droite et belle. Cela est souvent tres difficile a accepter pour une generation en quete de sens et d’identite, de trace pertinent d’un espace culturel tout en gardant le cap sur la vision la plus ouverte.

C’est curieusement le sens de Purim. Etre sauve alors que beaucoup de choses – y compris le monde religieux – laisseraient penser que tout est perdu et que Dieu paraitrait absent. Or ne serait-ce pas nous qui nous esquivons a la bonte?

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