Bonne Fete de l’Annonciation, Eve

Je partage ce post de mon blog qui était alors publié dans le journal LE MONDE. Je l’ai écrit voici quatorze ans. Je le laisse en état, dans la forme originale car je n’avais pas de clavier francophone. En ce 24 mars 2020, notre fille a 36 ans. Elle est chez elle, dans l’Est de la France. Il y a une projet éditorial qui pourrait voir le jour et permettrait surtout d’expliquer des points. A cette heure, le monde est infecté. La mort rode, le dénuement. Les religions monothéistes sont privées de leurs célébrations les plus fondamentales, “cruciales”, essentielles, substantielles. C’est inédit, totalement. Ici, je partage un écrit alors que ma fille est née en ce jour de l’Annonciation (rite grégorien, exceptionnellement avancé d’un jour en 1984). Ma mère est morte voici quarante ans. Nous vivons des jours d’humilité. Ils obligent au changement.

Voci le texte :

C’est la premiere fois que je parle de moi-meme. Le silence est plus porteur d’interiorite.

Ma fille fete aujourd’hui ses 22 ans. Elle est nee au jour de l’Annonciation (le 24 mars en cette annee 1984 selon la calendrier occidental). Aujourd’hui nous avons celebre cette fete selon le calendrier julien. Tandis que la France traverse une crise globale relativement periodique et une certaine insecurite, elle a ete engagee dans une activite permanente. Voici deux ans, elle a recu son diplome professionnel ou CAP, en France, comme “aide soigneuse pour equides”; elle travaille normalement avec les chevaux. Elle vient d’ere acceptee dans un centre ou elle fait autre chose pour l’instant.

Il ya 22 ans, j’assistais a sa naissance et m’appretais a couper le cordon ombilical. Elle a penetre ce monde en giclant une bonne dose de sang ; le cordon etait deja pratiquement coupe. Pas un cri. Il est venu, tardivement. Je suis parti a l’office religieux alors que le personnel soignant l’avait emmenee dans une chambre et disait que tout irait bien. Ma femme etait inquiete, se posait des questions. Elle etait fatiguee, mais elle avait confiance dans les paroles des soignants tout en comprenant intuitivement que quelque chose n’etait pas normal.

Au fil des heures, des jours, il s’averait que la viabilite de l’enfant etait en question. Il est curieux de voir combien les gens sont maladroits face a la maladie ou au handicap. La marraine de notre fils nous rassurait avec conviction: “Si elle meurt, vous avez un beau garcon”. Le clerge speculait sur le peche. C’est endemique et quasi professionnel comme reflexe. Certains pourtant evitent toute allusion ou meme question: les gens de Dieu sont paniques par la mort et la souffrance. Lorsque le professeur obstetricien – au demeurant alors repute – a explique a mon epouse que Eve avait peu de chances de survivre a ses problemes non identifiables, il lui a tranquillement declare: “Une seule chose a faire, Madame ; passer l’eponge et recommencer (un autre enfant)”(sic!). Il est vrai que nous n’etions alors qu’au 20eme siecle finissant. Dans une envolee lyrique digne de son siege a l’Academie Francaise, le prince de l’Eglise qui m’autorisa a la baptiser alors qu’elle n’avait normalement plus que quelques heures a respirer, a ecrit le seul mot qu’il n’ait jamais adresse a l’egard de notre enfant : “Je prie pour que M. (Je l’appelle Eve car  c’est son deuxieme nom) entre dans le sein d’Abraham pour y chanter eternellement la gloire de Dieu”. Il ne posa jamais plus de question reelle a son egard et ne proposa aucune aide, de quelque nature que ce soit. Il est vrai que certain prelat parisien, Mgr Veuillot, avait declare combien le clerge est habile a faire des phrases toutes faites, en particulier sur la souffrance et la maladie. Il avait demande, alors qu’il mourait d’un cancer, de ne rien en faire et de se taire.

Les hommes de Dieu se sont, en l’occurrence, montres pleutres et emascules, sans courage, pas meme spirituels. C’est un constat, surtout interessant a vivre, a prendre pour ce qu’il est et a depasser. C’est ce que nous avons experimente ; toutes les autres formes de reactions peuvent exister, comme en kaleidoscope.

A cette epoque, ma femme travaillait en milieu hospitalier ; je visitais les malades tous les jours – et continue de le faire en Israel. Nous avons fait face. Je me souviens des belles paroles, calmes, posees que le rabbin m’a dites. Le defunt Archeveque Serge (Konovaloff) a su ecouter, dialoguer la foi et la vie pratique avec Eve lorsqu’il la recevait pour la confession autour d’un the avec des oranges car tous deux etaient au regime.

Ma femme est rentree a la maison sans Eve. Notre fils a sans doute note une atmosphere particuliere, mais au fond, et compte-tenu des circonstances, nous etions “paisibles”. Il m’est evidemment plus difficile d’exprimer les sentiments de mon epouse. Cette note est personnelle. Il y a des zones de la vie physique et mentale qui sont tres profondement touchees, affectees par une naissance de ce type. Nous sommes restes plus de 10 longues annees sans diagnostic exact!!!! Cela signifie en particulier que nous ignorions tout de l’evolution possible de la maladie.
Ma femme m’a dit, en regagnant le domicile familial: “Surtout, il ne faut pas tricher; d’une certaine facon, ne pas nous culpabiliser mutuellement d’une maniere ou d’une autre”. C’etait une remarque pleine de bon sens. Ces mots expriment une valeur humaine inegalee. En germe, elle porte cependant la trace d’une culpabilite personnelle et, inevitablement, le desir d’accuser. C’est une reaction totalement normale et qu’il faut accepter des le debut. Mais il est un fait qu’au long de tres longues annees, nous n’avons jamais eu de querelles et que tout a ete oriente de maniere a voir comment prendre en charge notre enfant tout en assurant l’equilibre et le developpement de notre fils.
Nous avons commence par prendre Eve en “week-ends”. Elle avait passe le cap de l’assistance respiratoire, mais pouvait a peine se mouvoir. Ses yeux etaient souvent infectes et necessitaient des soins particuliers. Elle etait sans force, comme “flasque”. Mon epouse disait souvent combien il lui etait penible de prendre dans les bras un enfant dit “normal”; la taille, mais aussi le developpement musculaire est immediatement repere. Le manque de reaction d’Eve lui a ete extremement douloureux. Inutile de parler des jours et des nuits. Des week-ends vraiment speciaux. Les promenades en poussette d’enfant ont ete tres penibles pour ma femme. Au fond, nous habitions dans un quartier ou j’avais vecu une tres grande partie de ma vie. Je l’avais regulierement quitte pour etudier ou vivre dans d’autres pays. Mais il y avait une “histoire” qui s’imprime dans la “destinee” de tout individu. Pour ma femme, l’element douloureux etait que les gens rasaient les murs, ne la saluaient pas ou avec maladresse. Genes par le handicap. C’est un element ou il faut une force morale, mentale et spirituelle tres puissante.
Car les “gens” adorent culpabiliser, voire des aspects demoniaques, des “punitions” voulues soit par la nature… souvent par un Dieu vengeur, encore que la, chacun y va de sa recette ou de sa haine de soi pour mieux projeter sur autrui ce qu’ils percoivent comme un echec. Un echec est d’autant plus reconfortant qu’il vient en soutien de la conscience que certains ont de leur vie “trop ordinaire, banale”. Il est difficile de positiver et l’esprit humain est alors fascine par son pouvoir apparent a condamner “l’autre”.
Reaction tellement feminine et si maternelle: mon epouse a alors produit une quantite exceptionnelle de lait. Il fallait prelever ce lait et l’acheminer quotidiennement a l’Institut qui ensuite le faisait parvenir a Eve. Il y a la une beaute de la nature feminine, de l’image maternelle. la chanson “A yiddishe Mame – Une mere juive” dit “האט זי געלויפן פאר איר קינד – hot zi geloyfn far ihr kind – elle courait pour (sauver) son enfant”. C’est ainsi qu’elle a nourri au-dela de ce qui est vraisemblable une enfant dont la viabilite s’est trouvee confortee par cet apport sorti des mamelles. Curieux comme en hebreu les seins sont “shadayim – שדים” mais aussi lies au mot “champ – sadeh – שדה” ou encore, precisement dans ce paradoxe negative “demon – shed – שד”.
Le premier week-end avait ete decide alors que nous venions de croiser une famille qui revenait a l’hopital en larmes. La petite fille hurlait et pouvait a peine tenir sur ses jambes. Les parents, desesperes, avaient decide de la ramener a l’hopital. Or, nous prenions Eve pour la premiere fois. Le personnel soignant sympathique mais depasse par l’absence de diagnostic, nous a suggere de la prendre et de voir. Si l’on fait exception du regard generalement gene des gens, le week-end se passa bien. Notre fils accueillit sa soeur avec joie. La semaine suivante, nous expliquions au directeur du departement que nous faisions l’essai de prendre Eve definitivement a la maison.
Il est evident que durant toute cette periode ma femme fut d’abord en “conge Maternite”. Je continuais de travailler. Chaque jour, je rendais aussi visite aux malades car j’etais responsable de l’Aumonerie des Malades. Le milieu religieux etait tout aussi gene que les “gens ordinaires”; peut-etre un peu plus car il y a une sorte d’accentuation du phenomene en raison du caractere feminin des personnes pieuses. Cela confere une sorte de reflexion para-religieuse, theologique, quasi-“genitale” (mais on rougit habituellement a cette idee) qui arrive a une sorte de sublimation de la douleur. Au fond, des “braves gens”. Des lampistes dans bien des cas. Mais il faut comprendre et admettre que c’est parfois ce type de “basic instinct” qui permet a certains de continuer a respirer.
Le clerge nous voyait aux offices quasi tous les jours. Au fond, comme partout, ce sont surtout les marginaux ou bien des gens profondement ancres dans une foi incarnee qui ont reagi avec decence. Le fait est qu’il faut aussi, a tous points de vue, faire face a une situation de cette nature dans la vie quotidienne, au jour le jour, mois apres mois, annee apres annee.
Pour ma part, j’ai appris la patience qui consiste a comprendre comment des gens desirent a tout prix “demoniser”. Ne dans une famille qui avait survecu aux pogroms, a la guerre civile ukrainienne et la revolution bolchevique puis le regime communiste naissant, la premiere et seconde guerre mondiale, les camps de concentration… l’enjeu de la survie etait quasi un defi devenu humainement professionnel.
Une sorte de “steeple-chase” ou se lit a chaque fois, dans le regard d’autrui : “tiens, il est, ils sont encore vivants!”. Certains juifs m’ont directement approche pour me dire que je payais le prix de ma trahison du judaisme puisque j’etais devenu chretien et avais epouse une non-juive. J’ai toujours repondu par le silence. Il faudra un jour que je raconte cette extraordinaire Ecole du silence – Beyt hasheket – בית השקט – en laquelle j’ai ete formee.
Mais on ne repond pas a des personnes dont les vies avaient ete brisees par l’Histoire et qui avaient besoin de cracher sur l’un des leurs qui, enfin, pouvait exprimer un defaut reel selon les criteres de la vraie trahison juive. En gros, a Jerusalem, les juifs pieux me crachent au visage pratiquement une bonne cinquantaine de fois par jour. Cela me laisse impassible. Il serait facile de dire comme certains chretiens le soutiennent a cet egard: “Ils ne savent pas ce qu’ils font”( 1Timothee 1, 7). Trop facile comme reponse. La haine a besoin de compassion. L’insoutenable a besoin d’etre accepte a defaut d’etre compris a tous niveaux de la raison et du rationnel, de l’irrationnel.
Dans le monde chretien, j’ai alors entendu que j’etais un “meteque”, un “juif”.Il est tellement curieux que ce petit monde etait fait de “bonnes gens”. Un “youpin” survivant de l’Holocauste comme on disait alors et ne citoyen sovietique ! Au fond, une excellente preparation, initialisee bien des annees dans d’autres contextes et qui, ici, en Israel prennent toutes leurs significations. Elles sont plurielles. Un combat permanent entre une esperance inouie et une lutte “basse” qui rend souvent l’etre humain aveugle et esclave de ses instincts destructeurs.
La naissance d’Eve a evidemment ete un tournant majeur dans l’histoire de notre famille. Au regard de ce que les etres humains peuvent etre amenes a supporter, nous avons fait face a “l’inattendu” et a la pedagogie qu’il implique. Ceci a ete clairement indique par la marraine de notre fils: “Votre histoire, elle est “trop””.

J’avais demande la main de ma femme sur les bords du Lac de Galilee-Kinneret, voici precisement 25 ans cette annee. Juif russe d’Ukraine, de culture yiddish et talmudique, europeenne, je recevais de Dieu sur la Terre d’Israel – une epouse que je connaissais a peine, sinon que nous visitions les malades et qu’elle avait decide de passer une annee en Terre Sainte. Francaise, fille de militaire, flamande et perigourdine, dieteticienne-chef. A noter. Elle a sauve bien des personnes, certainement assure la survie de notre fille et a permis la mienne lorsque, voici 9 ans, j’etais aux portes de la mort.

La demande en mariage ne manque pas de piquant. Ma future epouse decide de passer une annee comme volontaire dans un hopital a Nazareth pour y travailler comme benevole et lire aussi la Bible dans les paysages “authentiques”. Il est un fait que lorsqu’elle a lu sur le panneau routier “Nazareth 10 (km)”, elle a soudain conscientise que c’etait plus qu’un cliche photographique, une diapositive hors cadre. Ma mere meurt. Je me rends en Israel pour mener un travail editorial qui ne verra jamais le jour mais m’a permis de collaborer, pendant une annee entiere, avec l’un des rabbins les plus importants de la reconstruction du judaisme francais. Ses vues, exprimees voici 25 ans entre Paris et Jerusalem, sont aujourd’hui d’une actualite singuliere. Manitou ou le Rav Leon Ashkenazi avait curieusement ete mon chef scout. Il avait ete frappe que je lui devais d’avoir pu demander la main de celle en qui j’avais trouve mon epouse.

Mais il y a eu aussi un episode chretien. J’animais a cette epoque un groupe  de prieres a la demande d’un jeune hierarque. il etait alors en poste dans une ville situee au sud de Paris. Dans le but de lui expliquer mon projet – et avec un souci d'”obeissance”  qui continue a ce jour, en Israel, d’etonner les Grecs et les Juifs je l’avais accompagne a la gare et etais avec lui dans le train. Je voulais etre certain d’avoir son accord car il m’avait fait deux promesses tres precises. C’est ainsi, la conversation se prolongeant, je n’ai pu descendre du train et me suis retrouve a passer la nuit dans un eveche impregne des souvenirs de la Pucelle.

Arrive a Jerusalem, il me fallait joindre ma “fiancee” pour lui exposer mes projets. Or Jerusalem est une ville qui reste la capitale du “clergy stop international”. Les “hebraisants de l’Eglise” tenaient a ce que je devienne pretre. Un juif commence par se marier et fonder une famille. Encore aujourd’hui, c’est toujours des juifs et du judaisme que j’ai la reponse la plus positive et surtout la plus coherente, en consonance avec ce que je vis dans l’Eglise. Tout comme aujourd’hui, le manque de pretres est evident. J’explique a une amie mon projet. Le portant dans la priere, dans son coeur et dans le secret le plus total, elle ebranle une communaute qui s’emeut – en toute discretion – de ce que je puisse toucher une jeune femme, aller demander sa main. C’etait ouvertement nier un appel personnel a servir a Jerusalem et, par ailleurs induire en tentation une femme qui vivait un “vie communautaire” avec une demoiselle au demeurant tres pieuse et tres chretienne. Le hierarque avait d’ailleurs discerne avec perspicacite qu’il me serait difficile de rompre ce mode de vie “para-religieux” des deux femmes.

Ma femme a beaucoup travaille et voyage durant son sejour en Israel. J’arrive donc a Nazareth avec une lettre de demande en mariage. Ce document relativement long avait pour but de “faire court”. Mademoiselle avait travaille de nuit. Si bien qu’elle est toute contente a l’idee d’aller passer quelques heures au bord du lac de Galilee. En effet, elle a une faculte rare : dormir partout sans effort et se reveiller en toute fraicheur quand il le faut. Dans le cas, elle dormit un temps tres long puisqu’elle avait besoin de recuperer. Pendant ce temps-la j’etais tranquillement eloigne en hauteur, la lettre dans une Bible et scrutant les eaux du Kinneret. La mer resta tres calme. le soleil etait radieux, la dame dormait. Il y a quelque chose de magique dans le sommeil d’une femme. C’est unique. “Je dors mais mon coeur veille” dit le Cantique des Cantiques. Mais, en toute circonstance, le sommeil d’une femme et generalement sa posture incitent a la contemplation.

Aujourd’hui, je pourrais commenter ce moment de maniere biblique, evangelique, theologique, “interfaith”. Il est vrai que j’etais conscient de demander la main d’une non-juive. Mais, comme je l’avais explique au hierarque, quitte a servir Dieu et l’Eglise en etant marie, il fallait que d’abord s’incarne, dans ma propre vie et celle de mon epouse, la realite (et le prix) de ce que dit l”apotre Paul aux Ephesiens (2, 14-16): “Des deux (Israel et les Nations) il n’a fait qu’un (seul corps)… en son corps, Il a abattu le voile du temple, detruit la haine”. Ca, vraiment, on ne sait parfois pas ce que l’on ecrit en demandant la main de sa promise. Mais c’est du vrai, du reel et non des mots pieux qui sortent comme lorsqu’on clique sur “entrer” dans l’ordinateur. C’est du reel a vivre pour toute une vie que de savoir que “la haine a ete detruite”. Et l’attester.

Bref, mademoiselle se reveille. Elle s’etonne que je n’ai pas bouge. Je lui explique brievement ce que je veux lui proposer et lui demande de lire la lettre. Elle la lit avec beaucoup d’attention et lentement. Elle reste silencieuse. Puis elle me dit qu’elle n’avait pas pense au mariage. Le reste est evident: nous ne nous connaissons pas, choc des cultures, et d’autres remarques tres realistes. En revanche, bien que ne s’attendant pas a un reveil de cette nature et dans ce contexte, elle me repond qu’elle doit prier et reflechir. Le soir, alors que nous sommes a Jerusalem, “la communaute des freres” et surtout des “matriarches”, selon l’expression locale, me confirme que la reponse sera surement negative et que je ferais bien de reconsiderer les propositions. A la priere du soir, avant de se quitter, ma future epouse dit: “Que Dieu nous rende pauvres”. C’est cela la beaute d’une femme. Elle repondrait en fonction de ce que Dieu lui dirait dans son intimite et je devais accepter ce chemin aussi.

Une semaine plus tard, la demoiselle revient a Jerusalem. Alors que le “haut matriarcat” et la “communaute des freres” avaient pratiquement lu mon avenir et indique comment se ressourcer  par une saine retraite spirituelle dans le desert, la jeune femme revient donc a  Jerusalem. Elle ouvre la porte: elle porte au cou une chaine avec le signe juif du “Khay” (Vivant) Nom de Dieu que je lui avais donne et elle m’embrasse en me disant qu’elle accepte d’etre ma femme. Disons que le reste nous a ete donne par surcroit.

Ici, il est question des 25 ans de mariage (cette annee 2006/5766) par le biais de l’anniversaire de notre fille handicapee majeure qui vient de feter ses 22 ans.

J’etais oppose a ce que nous ayions des enfants. Il y avait des raisons diverses a cela. La raison qui me parait importante a souligner aujourd’hui, est le fait que notre mariage etait fonde sur un amour qui a grandi naturellement. Sans effacer la distance culturelle considerable qui nous unit et nous separe. Ma femme a toujours ete consciente qu’il ne faut pas rever le judaisme. Que le judaisme est profondement separe du christianisme et pour un temps encore tres long et qui depasse de loin nos generations. Or je suis essentiellement juif – Elle a tres vite aussi compris a quel point Israel est “ma terre, pays, nation, patrie”. Pas seulement l’heritage juif, mais bien l’Etat d’Israel. En revanche, elle est chretienne et francaise. Je le suis dans la foi, mais parce que je suis juif et que ma langue est le yiddish, le monde de la yiddishkayt. La plupart des couples que nous avons rencontres ont souvent bute et “echoue” sur ce “mur de la haine” qui restait une realite humaine. Il me semblait qu’eduquer des enfants dans un tel contexte relevait d’une utopie ou risquait de leur poser des problemes trop graves.

Nous lisions tous les vendredis soir le “eshet khayil – אשת חיל” (La femme vertueuse, parfaite en Proverbes 31, 10 – fin) que je cantillais en hebreu. Or le mari fait l’eloge de sa femme par ces mots singuliers (car non reciproques) : “En elle (son epouse) son coeur (le mari)  place sa confiance, il ne manque pas d’en tirer profit, tous les jours de sa vie (khayeya = de sa vie = de celle de l’epouse, non du mari)”. J’en ai naturellement conclu que ma femme avait raison de vouloir avoir des enfants. J’ai dit oui pour les deux et nous avons d’abord eu le garcon, Y.B.. C’est contre mon gre mais en pleine confiance que j’ai accepte le deuxieme enfant, Eve.

Dans notre choix de vie spirituelle et ce qu’il engageait, la venue de cette enfant a suscite des interrogations auxquelles nous n’avons pu repondre que grace a cette pedagogie quotidienne et reelle de la Foi. Nous avons ete accules a l'”inattendu”.

La maladie de notre enfant a ete une lutte permanente – elle continue de l’etre – pour la survie, de maniere contrastee.

Il est particulierement lourd pour une mere d’avoir porte un enfant – senti que quelque chose s’est produit vers le 6eme mois de la grossesse sans pouvoir en preciser les consequences. Puis de mettre au monde Eve. Puis, progressivement, de voir qu’il faudrait bien accepter la realite d’un handicap “indetermine” pendant de nombreuses annees, le temps que la maladie soit “reperee et analysee, repertoriee”.

Nous avons ete d’accord, mon epouse et moi, sur une attitude a developper envers Eve. Elle s’etait revelee benefique des le debut avec notre fils, malgre le peu de difference d’age. J’ai propose que chaque fois que cela serait possible, notre fille soit en contact avec le monde exterieur et non pas uniquement avec nous. J’avais suggere cela pour le garcon pour les raisons suivantes : nos choix de vie, en particulier spirituels, mais aussi tout ce qu’ils impliquaient, risquaient de nous enfermer dans un cercle social restreint. Or la foi authentique doit avant tout ne pas scinder mais unir les gens. En outre, nos enfants ayant peu de famille (notre fils a eu encore la possibilite de dire “au revoir” en russe a mon pere qui aurait 106 ans a ce jour) ; ma femme a une famille plus nombreuse dont les choix sont totalement “paiens”, en-dehors de toute reference a la foi. En revanche, ils ont donne un terroir humain et geographique aux enfants.

Le “projet pedagogique” a ete donc le suivant – ma femme y a souscrit : chaque fois que cela etait possible, permettre aux deux enfants d’etre en contact avec d’autres que nous. De faire confiance a d’autres pour apporter le maximum de savoir, de reflexions, d’eveil a la vie tout en assurant nos propre responsabilites. En bref: toujours viser le monde exterieur et ne jamais se refermer.

C’est ainsi qu’Eve a ete prise en charge par la meme nourrice que notre fils. Une femme courageuse, educatrice dans l’ame, toujours entouree d’une nuee de marmots et sachant obtenir le meilleur d’eux. Il n’ y a pas de mots, dans une situation comme celle-ci, pour exprimer une gratitude. C’est au-dela de toute parole. Ce que cette femme a fait pour Eve est inimaginable. Meme si ma femme devait bien accepter de la confier a une “nounou”, nous avons trouve en cette personne un signe de la Providence. Elle a su faire des choses que nous n’aurions fait que maladroitement,  ou bien de maniere inadequate. Alors que Eve n’a pas vraiment de muscles et ne peut refrener son appetit, elle l’a petit-a-petit obligee a se deplacer en faisant un chemin de piste parseme de nourriture. Quand le moment est venu, elle lui a confectionne une nacelle pour l’obliger a se tenir debout, faire ses premiers pas, Il y a une valeur sans prix a ce developpement que nous n’aurions pas su mettre en place ou qui aurait pu nous derouter, nous exacerber.

Petit-a-petit, les freres et soeurs de ma femme ont accepte Eve. Cela a pris du temps. Il y a eu des reflexions blessantes. J’ai toujours considere qu’il etait normal que ces formes de rejet puissent s’exprimer. On ne peut rien guerir si l’on interdit d’emblee aux gens d’exprimer le mal qu’ils ont en eux. Une belle-soeur a souvent pris Eve pendant les vacances. Un monde enracine dans une certaine region, un franc-parler, aussi une intensite humaine simple.

Au bout de 10 ans, nous avons appris qu’Eve souffrait du syndrome de Prader-Willi, maladie qui avait ete detectee depuis un certain temps au Canada, au Danemark et en Israel. J’avais un ami proche dans mon enfance en France. Un ami juif qui est parti en Israel apres 1967. Je devais le rejoindre rapidement selon nos projets… Il est aujourd’hui psychologue clinicien et psychanalyste specialise dans le handicap si particulier de notre fille, exerce en Israel, en particulier dans l’association israelienne dont le savoir-faire est unique. Ca ne s’invente pas en fait de Providence.

Mais ceci reste totalement opaque a la plupart des gens. Je suis souvent frappe par la “panique” qui habite certains etres qui consacrent leur vie a Dieu. Au fond, il aurait ete si simple de nous permettre d’habiter en Israel, selon la parole donnee, c’est-a-dire lorsque notre fils aurait eu 8 ans. Trop simple, car alors interviennent d’autres facteurs, des elements hierarchiques, un manque total de dialogue pour une raison si evidente: “pas le temps de dialoguer, car tout est su en prealable de la partie qui ne sait precisement rien”. Ou bien, une incapacite reelle a savoir dialoguer a propos de themes reels qui depassent la volonte des personnes concernees. Il y a aussi des “bassesses” cachees, des jalousies irrationnelles. On parle trop volontiers de la richesse de handicapes. Le mepris et le dedain sont plus frequents qu’on le croit. Souvent avec des perversions qu’il faudra décrire lorsque viendra l’heure.

La naissance d’une enfant handicapee a le plus souvent d’autres consequences. En jetant un regard sur plus de 20 annees – ou toutes les annees de notre mariage – tout, dans notre vie, relevait du defi. Il est certain que notre reussite a pouvoir eduquer nos deux enfants releve d’un “don”, d’une Providence sans mesure. C’est ici que je situe la premiere partie de l’authenticite de notre mariage vecu comme le signe “Des deux: Israel et les Nations, Il n’a fait qu’Un, abattant le mur de la haine” (Ephesiens 2, 12-14). Et, au fond, j’ai souvent constate a quel point le monde judeo-chretien ou ceux qui s’interessent a cette dimension spirituelle offraient des fragilites humaines, affectives, des  reves d’identites tronquees ou erronees. C’est fou le nombre de personnes qui regrettent ne pas etre nees juives. Jusqu’a benir Dieu si elles ont ete abandonnees a la naissance: cela laisse une porte ouverte a une eventuelle “judeite”. Il n’est pas fortuit que saint Ignace de Loyola ait eu l’habitude de pleurer sur le fait qu’il n’etait pas ne juif comme Jesus. Il y a une jalousie profonde que mentionne saint Paul, mais a l’intention des juifs. Or, reussir le pari – sur la duree de 25 annees – de creer une cellule familiale reposant sur la Foi etait un gageure. Avoir ouvert – en depit de peripeties multiples – des voies pour l’education, le developpement intellectuel, moral, culturel. humain de nos enfants a ete un temps de defi au-dela de la norme de la societe.

Le syndrome de la maladie Prader-Willi a aussi des points significatifs qui sont en consonance avec le chemin de foi que nous avons tente d’ouvrir. Le malade a de fortes defficiences musculaires et un niveau intellectuel limite. Son aspect physique est souvent corpulent, peut rebuter. Le regard parait souvent sournois ou fuyant. La personne a un besoin incommensurable d’affection et d’amour. Le plus souvent elle vole, ment sans pouvoir se controler; de meme il y a une faim permanente et un desir de manger n’importe quoi. Une constante terrible et trop reelle: cette maladie pousse au suicide; tout d’abord la malade est elle-meme comme attirer a se detruire pratiquement jusqu’a la mort.  Elle fait tout ce qui peut l’aneantir au plan dietetique, du poids, d’une mobilite restreinte (nourriture) ou bien l’exclure socialement (vol, mensonges incontrolables). Je compare souvent cela avec la phrase de saint Paul: “Le bien que je veut faire, je ne le fait pas mais fait le mal que je ne veux pas faire”. Il parle au niveau conscient et maitrisable. Le drame de cette maladie c’est qu’il mine le malade; les parents, en particulier la mere, devient negative d’abord, gravement, car tout acte positif envers les soins semblent se retourner contre l’initiatrice.

Cette description correspond exactement au pari du combat que le croyant doit mener pour repondre a Dieu et recevoir de Lui la force de se depasser. Mais, alors que chez les gens ordinaires, ce combat est dilue dans le temps, le Willi-Prader est constamment confronte – a tout moment – a cette souffrance qui est a la fois physique et morale.

La premiere etape de notre “appel religieux” a consiste a eduquer notre fils de maniere a lui ouvrir le plus possible tout horizon nouveau. Cela ne lui a pas necessairement rendu la vie facile, mais il a une experience et une densite qui ont ete admirablement developpe sur le plan pedagogique, sans doute plus apprecie dans le monde juif que chretien. Le clerge chretien – comme les fideles – etaient trop vigilants a guetter le moment de notre chute, de notre echec.

Le monde juif est naturellement un univers d’esperance. Il l’est “in utero”, des avant la naissance. Il n’est pas fortuit que la benediction “mekhayeh metim – מחיה מתים” (Il ressuscite les morts) soit au centre de l’extravagante  destinee de la Maison d’Israel. Mais partout j’ai pu constater combien les couples juifs-chretiens etaient fragiles, sans soutien reel. Par ailleurs, la partie chretienne issue de la gentilite s’acharne a usurper l’identite juive, ce qui continuera de fausser le dialogue pendant bien des decennies. Le judaisme est pragmatique, concret. Alors que le christianisme ne sait que “convertir” les juifs (pour frequemment les rejeter ensuite), le judaisme sait d’experience d’ou il vient et ou il va sans vraiment s’imaginer qu’il deviendra “autre”.

J’ai connu beaucoup de pretres et d’eveques sovietiques qui etaient juifs de naissance, souvent maries (pretres). Mais ils avaient ainsi pu exprimer, dans l’Eglise orthodoxe le sens inne du divin qui habite le juif. En revanche leur rapport a la realite juive etait trop eloigne.

Dans le monde occidental, le mariage est revalorise mais prend rarement un sens d’appel a vivre un aspect de la “vie religieuse”. Il y a une fascination pour le celibat qui s’accorde mal avec le fait de fonder une cellule familiale, un “miqdash me’at – מקדש מעט” (petit temple) selon saint Paul. Si, par ailleurs, cette cellule a pris le parti d’exprimer l’unite totale de l’Eglise, a savoir l’union des juifs et des non-juifs, cela devient du Don Quichottisme. Et si, par le Doigt de Dieu, il vient s’ajouter la naissance d’une enfant qui resume dans son handicap tout ce qui est “fou ou impossible” dans ce projet matrimonial comme vocation a “vivre la foi du Christ” , c’est une equipee a deux Don Quichotte et Sancho Pancha. Le hierarque (celui du train) qui nous maria en janvier 1981, 15 jours avant que sa vie ne prenne un tournant capital, l’avait exprime lors de son sermon: “Il y a dans votre destinee une extravagante gracieusete de Dieu”. Il est mon parrain de confirmation. J’avais fait lire a son propre pere la Bible qu’il n’avait jamais lue, lui offrant l’edition en yiddish de Yoash que le vieil homme, de maniere savoureuse, devora en deux jours : il tournait les pages tout en degustant des pates de fruits. La confirmation ou “chrismation” est ce “don de l’Esprit” qui permet au croyant de realiser ce que Dieu attend de lui.

Bref. Eve a aujourd’hui 22 ans et nous sommes une “wireless family”. Au fond un style de vie qui peut utiliser les moyens virtuels et rapides de connexion.

Lors d’une session off-shore que j’ai animee dans les annes 90 sur “l’homeopathie et la vie spirituelle”, nous etions reunis sur une ile  non loin de Saint-Honorat. Une femme medecin entama une conversation assez intime et tres franche sur sa vie personnelle. Elle me demanda comment j’avais accepte le fait d’avoir une enfant handicapee. Je lui ai fait une vague description. Cette note est la premiere fois que je parle de la maladie de ma fille, en tant que son geniteur. Je ne parle pas. Ce silence m’a surement protege dans des milieux sociaux peu enclins a la comprehension de notre itineraire. Cette femme m’expliqua comment, ayant mis au monde un enfant tres handicape, elle repoussa progressivement son mari. Comme par une “intuition naturelle”, un besoin qui allait de soi pour elle, elle mit de cote le geniteur qui avait provoque cette faille dans leur couple. Ils divorcerent. Elle epousa un autre homme qui correspondait a ce qu’elle pouvait accepter comme “compagnon de sexe masculin”. Mais elle restait en quelque sorte sur sa faim…

Je n’ai connu qu’une seule femme dans ma vie, mon epouse. Je comprends aujourd’hui, en particulier en Israel, combien c’est visceralement normal en raison d’une education juive droite et ancree sur l’union conjugale. Sur plus de 25 ans, il faut dire qu’Israel prend une voie ou des gens isolees et seules risquent de batifoler dangereusement dans les cactus ou les sables dont les horizons renvoient sur des mirages…

J’ai longuement demande a Dieu qu’Il me donne une epouse. J’ai ete comble. Notre vie aurait pu se derouler de differentes manieres au cours de ces 25 annees. Les scenarii ne rejoindront jamais le caractere unique de ce que nous avons essaye de vivre. Il faut tenir aussi compte du “modus operandi”. L’expression est ridicule car il y a tellement de finesses, de delicatesses, de zones connues ou insconscientes, de libertes perdues et d’autres consenties dans une vie. Et surtout, il y a l’amour. Totalement indefinissable en realite et qui, dans notre chemin, ne prendra sa mesure que bien au-dela de ce que nous avons ete ou fait.

J’ai repondu a cette femme-medecin qu’elle etait habitee par le souvenir de son mari car elle avait porte sa semence et que celle-ci s’est incarnee en un etre handicape. Mais que, visceralement, il existait un lien physique et affectif (en russe on adore “emotionnel”) qui semblait avoir abouti a un echec. En tout cas une douleur trop forte pour garder le lien sexuel.  C’est innommable pour une femme. Un homme peut tenter de comprendre cette experience de souffrances du corps, des parties genitales, de l’ame, des entrailles. Il reste en fait loin encore de saisir ce que cela implique. Le mari peut alors tenter de s’approcher au plus pres de ce qui est indicible. L’ame feminine, comme le corps de la femme, reste comme “une source scellee” qui se recroqueville et se redeploie vers d’autres choix : la survie du bebe.

Depuis la naissance d’Eve jusqu’ a ce jour – a quelques tres rares et fugitives exceptions – je n’ai jamais existe pour le personnel soignant qui ne s’est adresse et n’a pris en compte que l’avis de ma femme. Je suis infiniment reconnaissant a la tradition juive de m’avoir inculque, tout enfant, qu’il faut toujours valoriser l’avis d’une mere et le prendre en grande consideration. Inutile de donner les references talmudiques.Lorsque j’avais 5 ans, une extraordinaire nourrice  – infirmiere du ghetto de Varsovie – sortie de la-bas sans raison apparente – m’apprit a ecrire et lire le yiddish en lisant “Unzer Vort – אונזער ווארט” et en m’expliquant combien il fallait tout faire pour sauver les enfants. Elle etait la mere de l’un des plus grand philosophes contemporains qui l’a abandonnee pour une vie faite de genie et de chaos. Je tiens aussi de mon pere (Barukh-Boris, ז”ל – z”l) cette distance face aux evenements.

Mais il est evident que cette “negation” – meme involontaire du geniteur interroge le pere. C’est ce que j’ai explique a cette femme-medecin qui me parlait de sa reaction envers son mari. La souffrance d’une mere n’est pas tout. On pense rarement a ce que vit le pere dans ces moments. Curieusement c’est une reaction d’une extreme humanite: comme la foi juive pour qui c’est fondamentalement la mere qui confere le caractere de fils d’Israel. Ou bien encore, cette “emasculation” si naturelle du monde paien qu’elle reste si presente dans le christianisme (Saint Joseph est generalement l’exemple le plus cite).

Quitte a relire cette note, tout conduit a dessiner les contours d’un defi au-dela de toute raison ou normes.

Dans le cas des handicaps musculaires, les peres – je l’ai appris au fil des annees – sont tres profondement blesses. Le plus souvent la vie sexuelle du couple est suspendue, voire definitivement arretee. Les priorites semblent ailleurs. Il faut alors des nerfs d’acier pour supporter une mise a l’ecart sociale (corps medical, mais aussi la famille, les amis); une mise a l’ecart de l’intimite physique. Un homme est plus primaire, gregaire dans ses pulsions physiques. Certains peres sont alors comme “brules par l”interieur” et developpent de pulsions sexuelles qui ne seront pas assouvies et ne pourraient pas l’etre. Habituellement le divorce survient car le mari est en recherche d’un plaisir charnel que rien ne peut satisfaire. Et pour cause! C’est la chair qui souffre d’avoir cree un etre sans l’avoir porte. J’ai connu des maris dont la vie avait ete exemplaire et sans histoire et qui se transformaient en chasseurs de femmes sinon d’hommes sans pouvoir se controler.

Il est rare alors de trouver une oreille qui sache seulement ecouter. Et il est exact que le plus simple est de divorcer et de trouver une compagne de tendresse.

Je n’ai pas quitte ma femme. En revanche, notre intimite physique s’est rarefiee et s’est interrompue. J’avais ete eduque par des gens dont la souffrance avait ete inouie. Il y avait des voies qui auraient pu permettre de corriger cette nouvelle orientation de notre couple. Elles sont restees sans resultats. Ceci doit tenir a nos deux caracteres. Cela peut aussi s’expliquer par l’extraordinaire effort requis pour affronter une situation pareille dans un contexte de choix si particuliers.

Bien avant d’etre marie, j’avais recu les cles d’un local situe dans une rotonde, protuberance d’une eglise. J’y ai passe des heures – alors que l’eglise etait vide – a chanter les psaumes en hebreu.Un proverbe yiddish dit que le “chant est la plume de l’ame”. Dans la tradition hebraique, on crie vers Dieu. Ici, en Israel,quand je baptise un enfant et qu’il crie, les meres russes sont paniquees, affolees. Le plus souvent, je me mets a crier avec le bebe jusqu’a lui dire “sheket  שקט = calme, silence!”. C’est amusant et c’est beau de crier. Alors toutes les semaines, j’allais “crier vers Dieu”. Pour le reste, j’ai poursuivi cet apprentissage de la Providence. Il faut du temps pour discerner les raisons reelles de ce que la vie nous propose.

En revanche, le manque de courage des personnes de la Foi m’interesse. J’essaye d’etre, dans la foi, ce que l’on appelle en yiddish “a mentsch – מענטש = un etre humain”, au coeur liquide aurait dit le Cure d’Ars.

Il y a eu aussi des moments graves de penuries de travail. J’ai tres tot fait le constat que ceci est frequent pour ceux qui ont quitte la communaute juive pour le monde chretien. Mais j’ai tout fait pour que ma fille puisse suivre des etudes et developper son potentiel.

Un jour, par le biais d’un contact professionnel, j’ai pu la faire accepter dans un etablissement d’etudes de haut niveau pedagogique. En rentrant, j’ai eu un malaise. Je n’avais pas realise que la temperature et la tension grimpaient. Transporte d’urgence a l’hopital, j’ai ete sauve in extremis. On avait pense au pancreas. Il a fallu m’enlever pratiquement tout le colon. “Normalement, vous etiez un homme mort, cher ami”, m’avait lance la chef de service de reanimation qui avait le langage de corps de garde, peu de jours apres mon reveil “definitif” du coma. Des semaines de delires sous hautes doses de calmants.Une chose me sidere, chaque jour. J’ai vu, au travers de ces delires, des choses qui progressivement se sont effectivement  produites, des situations que je vis en ce moment a Jerusalem ou en Israel. Je ne l’ai jamais vraiment exprime; par ailleurs c’est tellement saisissant et incroyable. Il y a eu des mois passes au lit, sans vie privee, a lutter pour rester conscient et conserver la decence d’etre. Des mois d’isolement. L’apprentissage de l’eternite.

Un autre sentiment se precise, de maniere calme mais certaine: le sens de revenir des portes de la mort: tout est neuf, beau. Et un calme d’eternite, un sens aigu de la distance envers les evenements et les personnes. Ma femme est venue me voir tous les jours! Soit deux heures de trajet qui s’ajoutaient a une journee de travail et de soins des enfants. Elle a regle, avec de rares amis, les questions en suspens. Les enfants sont venus la premiere fois bien plus tard.

J’avais approche la mort alors que j’etais pretre responsable du cimetiere russe orthodoxe de Sainte-Genevieve des Bois.

Il y a eu deux autres interventions de retablissement du transit. Et un long sejour en maison de reeducation.  Ma femme et les enfants ne pouvaient facilement venir. Cela a accentue un regard sur la nouveaute de ma vie. Une tres forte interiorisation, une vie de priere quand c’etait possible. Mais une vraie “respiration”. Le long apprentissage a etre decent, autonome. Un isolement tres fort et un “kheshbon-nefesh חשבון-נפש = reflexion” sur la vie passee au regard des signes recus et de l’elan prophetique.

Il en a resulte que la distance et la prise de conscience d’un “surcroit de temps a vivre” ont progressivement pris le dessus. Je n’etais pas tres presse de rentrer au foyer car mon univers physique et interne avait bascule. Il manquait aussi les forces. Des projets devaient etre definis et mis en place.

En rentrant a la maison, la famille fut sans doute soulagee de me revoir. Au fond, ma femme avait  frole le veuvage et mes enfants avaient eu toutes les “chances” de perdre leur pere. J’aurais pu rester handicape a vie si les operations de transit avaient echoue. J’ai su que beaucoup de gens avaient prie pour moi et pour les miens. Le hierarque ne s’est jamais manifeste, pas une fois. Beaucoup de gens ne se manifesterent jamais. Le contentieux vient d’ailleurs. Il est du aux choix de foi que nous avons pris en vue de mon ministere en Israel. Je dirais seulement que le clerge peut etre profondement indecent; manquer de courage face a la maladie et la maniere de l’aborder avec confiance en Dieu. Le defunt Archeveque Serge d’Evkarpia, en charge de l’Archeveche russe en Europe Occidentale me parla “d’ignominie” dans l’attitude dudit hierarque.

Je suis frappe de constater combien a Jerusalem personne ne s’est jamais enquis de ma sante. Depuis presque 10 ans, j’y vis avec un regime d’autant plus dur que le careme est permanent et la nourriture pose parfois des problemes. Je porte des ceintures-corsets souvent jour et nuit, lourds. Il y a eu un silence total sur cette “mort ratee”. Et le fait que je developpe des choses dans des conditions aussi precaires a meme suscite plus de jalousies que d’aides. Cet aspect est fascinant. Car si le clerge, des eveques, des metropolites, un cardinal en arrivent a faire l’autruche a ce point, c’est qu’ils ont peu de respect reel pour les droits humains et croient bien peu en des actes qui sauvent la vie. Ils sont pourtant intarissables a disserter sur le sujet!

Je ne devrais pas etre vivant et je le sens. Mais le clerge a aussi ses refus tenaces et son cote “professionnel ou clerical”. Il s’imagine utiliser Dieu sans voir ou se trouve les enjeux de survie.

Je connais, a Jerusalem, une femme d’origine russe dont la famille est arrivee en Israel avant la deuxieme guerre mondiale. Elle est universitaire internationale et a conserve un russe parfait. Nous parlions un jour d’une amie tres proche que j’avais enterree dans un rituel un peu special – elle etait fille spirituelle de pere Alexandre Men  assassine a Moscou. Je lui ai explique pourquoi je devais faire attention a l’alimentation. Elle me dit une chose tres vraie, concrete: si je n’avais pas ete jusqu’aux portes de la mort (ad shaarey hamavet – עד שערי המות ) et n’en etais pas revenu avec une autre mesure  du temps, de la vie, je n’aurais jamais pu etre aussi impavide pour mener un ministere aussi “limite au plan humain” en Israel.

Mon epouse a peu a peu exprime une idee assez proche. Elle a commence par dire au defunt Archeveque Serge, qu’elle comprenait tres bien qu’il peut arrive “qu’un homme soit parfois amene par les circonstances a depasser le cadre de sa propre famille (au sens de vivre uniquement pour Dieu)”. C’est une belle et profonde meditation et un constat qui peut construire. Elle acceptait aussi une realite qui avait suivi une evolution spirituelle. Depuis mes operations, je dois etre seul. Je ne peux dormir que sur le dos. C’est usant. Il y les diarrhees, enfin… Bref, l’intimite conjugale n’exista plus.

J’ai un ami pretre francais, ancien aumonier de prison. Il m’a recommande avec raison des livres sur “le Saint Abandon”. Le Cardinal Hans Urs von Balthasar m’a ecrit quelques fois pour dire son interet pour mes livres et articles. J’ai longuement reflechi a “ce surcroit de temps”qu’il a defini comme etant celui qui nous est propose depuis la Resurrection de Jesus de Nazareth. J’ai aussi trouve des reponses dans le Talmud et la Philocalie. Mais plus encore, je les ai trouvees dans la reflexion que j’avais amorcee avec le pere Georges Wierusz Kowalski dont les “fulgurances” effrayaient parfois, mais elles menaient a l’exigence d’accepter le parcours de la foi. Je verifie combien la societe israelienne est fondee sur “la transgression positive” des commandements. Cela se trouve par exemple dans les livres de Isaac Bashevis Singer. Le meme trace s’exprime chez la vision de Gerschom Scholem a propos du messianisme dans l’Etat hebreu actuel. Rien n’est interdit si cela mene a un surcroit de vie et d’expression du prophetisme de la foi.

Avec l’accord de Monseigneur Serge et de son successeur, il fut decide que je laissais tout a ma femme; je ne possede plus rien. Tous mes meubles, livres ou autres sont desormais a ma famille, a mon fils. Disons que je suis “moine rassophore”, la premiere etape du monachisme dans le rite russe, l’unique vraie formule utilisee au Patriarcat de Jerusalem. Il y a une “provision” importante: pas de divorce. Nous ne divorcerons pas. Car il s’agit la aussi d’un vrai appel de Dieu et que les enfants pourraient en souffrir gravement. Pour ma part, Dieu sait combien j’aime mon epouse. Elle a eu la profondeur de foi de discerner que je repondais a un “autre temps”. Selon la tradition, elle devrait etre “moniale”. Elle a repondu que le fait de prendre soin d’Eve constituait pour elle un vrai “monastere et une vie de priere”. Au fond, le Metropolite Euloge etait tres sensible a ce type de parcours et avait ainsi accepte Sainte Maria Skobtska  en la liberant de bien des carcans ritualistes.

Pas une fois, on ne m’a demande, depuis mon arrivee dans l’Eglise de Jerusalem, pourquoi je vis sans femme et enfants!  Pas un seul mot. Je suis marie… parce que c’est un fait… que je n’ai pas cache comme beaucoup le font en arrivant ici! C’est parfois stupefiant dans le monde slave chretien… En revanche, personne ne m’a jamais parle du chemin spirituel que nous avons eu. “Kleriker” dit-on en allemand, des “fonctionnaires de la gestion”. En revanche, tout le monde est d’accord pour dire que je vis comme un vrai moine.

Ni l’Archeveque Serge, ni son successeur n’ont recu de reponse aux demandes repetees de clarifier mon statut! La raison de cette reconnaissance “officieuse” est due au fait que je ne suis ni grec, ni arabe et n’ai pas fait une aliyah (immigration en Israel) de convenance, en particulier en cachant mon passage au christianisme et ma qualite sacerdotale. Il y a plus. Le clerge marie a un statut dit “secondaire”. Mais la aussi, personne ne voit ma famille. Je ne frequente les femmes que de maniere toujours tres visible. Je ne recois personne.

En fait, le probleme essentiel du Patriarcat de Jerusalem est que seul le Patriarche a un statut coherent. Tout depend de lui et lui seul est vraiment reconnu. Cela explique pourquoi le clerge a toujours ete fluctuant, y compris parmi les moines et pretres grecs. C’est un probleme majeur qu’il faudra, un jour, regler avec l’Etat d’Israel. Un moine doit aussi devenir membre de la Confrerie du Saint Sepulcre. C’est un autre probleme. Car il faut attendre que la situation soit plus claire. A ce jour, cette Confrerie reste “indefinie”, sans arabes. Et puis un juif, russe, cosmopolite, venu de France et tres israelien… cela peut poser une question… et il vaut mieux avoir beaucoup de patience pour attendre une reponse.

Le statut compte dans une societe. Dans un cas comme le notre, chaque membre de notre famille doit seulement apporter la preuve de l’authenticite de sa reponse a vivre ce qui est propose.

Comme pour couronner tout cela, je suis tres souvent accuse – en particulier a partir de groupes francais – d’avoir abandonne ma famille. En soi, c’est le comble de la bassesse. Le monde religieux est trop fonctionnarise et ritualise pour meme comprendre a quel point cette accusation est indecente. J’ai decrit, dans cette note longue, un parcours. Tres involontaire et ou notre famille fait un sacrifice a Dieu qui n’est pas evident et n’a pas vraiment besoin d’etre explique. La bassesse et la mechancete s’expriment parfois avec beaucoup de sinuosites. Et, au fond, il y a tellement de “gens en malaise” dans le monde de la foi qui pourtant devrait etre coherent.

“Or, Jesus, passant au milieu d’eux, allait Son chemin”. Cette phrase est un leitmotiv quotidien. Cela traduit le mot hebreu “halakhah – הלכה” qui designe la marche vivante d’une tradition qui ne change pas mais indique des repere precis pour vivre a une certaine epoque.

Enfin, en emergeant des portes de la mort et vivant dans un contexte a peine credible et descriptible, j’ai senti qu’en priant pour Eve, ici, pratiquement au-dessus de l’Anastasis -Lieu de la Resurrection, je l’aiderais sans doute bien plus – ainsi que les miens a trouver le chemin exact pour vivre de la foi qui nous a crees. Il y a vraiment des maladies qui ne menent pas a la mort (Jean 11, 4).

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