Ecce homo (2)

Ecce homo – הא גברא – idou ho anthropos (2)

Il y a dans l"Evangile une phrase forte, generalement lue comme une
evidence dans les Eglises et qui n’est presente que chez Saint
Matthieu: "Le lendemain (apres l’ensevelissement de Jesus) apres la
Preparation, les grands pretres et les Pharisiens se rendirent en corps
chez Pilate et lui dirent: "Seigneur, nous nous sommes souvenus que cet
imposteur a dit, de son vivant: "Apres trois jours, je ressusciterai!"
Commande donc que le sepulcre soit tenu en securite jusqu’au troisieme
jour, pour eviter que ses disciples ne viennent le derober et ne disent
au peuple: Il est ressuscite des morts!" Cette derniere imposture
serait pire que la premiere." Pilate leur repondit: "Vous avez une
garde; allez et prenez vos suretes comme vous l’entendez." Ils allerent
donc et s’assurerent du sepulcre en scellant la pierre et en postant une
garde."  (Matthieu 27, 62-66
)

Or le meme Evangeliste Matthieu qui est le plus proche, avec Saint Marc
de la tradition juive et de la presentation de Jesus comme "etre juif",
est egalement le seul a faire le recit de la supercherie des chefs
juifs: "Tandis que {les saintes femmes s’en allaient) voici que
quelques hommes de la garde vinrent en ville rapporter aux
grands-pretres tout ce qui s’etait passe. Ceux-ci tinrent une reunion
avec les anciens et, apres avoir delibere, ils donnerent aux soldats
une forte somme d’argent, avec cette consigne: "Vous direz ceci: "ses
disciples sont venus de nuit et l’ont derobe tandis que nous dormions."
Que si l’affaire vient aux oreilles du gouverneur, nous nous chargeons
de l’amadouer et de vous epargner tout ennui." Les soldats, ayant pris
l’argent, executerent la consigne, et cette histoire s’est colportee
parmi les Juifs jusqu’a ce jour." (Matthieu 28, 11-15)
.

Ce recit est important car il se situe dans la ligne de la tradition
judeo-chretienne des Evangiles. Le recit d’une eventuelle imposture,
puis la creation d’une imposture par le moyen de l’argent est une chose
courante en tout milieu proche-oriental. Jusque dans les evenements les
plus simples de la vie quotidienne, mais aussi les peripeties
des Eglises a Jerusalem au cours des siecles jusqu’a ce jour, ce type d’imbroglios melant devotion, verite,
mensonge et impostures sont "monnaie courante". Il est interessant que
Saint Luc, Evangeliste issu du monde paien et dont le recit s’adresse
aux Gentils, n’at fait aucune mention de l’episode. Peut-etre parce
qu’il implique trop fortement les paiens et leur antijudaisme, ou bien
parce qu’il serait peu comprehensible a des personnes ne vivant pas sur
place.

J’habite pratiquement au-dessus du Saint Sepulcre. Ce lieu s’appelle en
fait Anastasis en grec, Lieu de la Resurrection (du Christ). De fait,
rien hors la Foi ne peut montrer que la resurrection a bien eu lieu,
qu’elle s’est produite en ce Lieu precis et que, descendant en ce Lieu
qui a en quelque sorte remplace le Temple dans l’experience spirituelle
des Chretiens, nous nous prosternons bien au Lieu precis de la
sepulture et de la Resurrection du Seigneur Jesus. Le contexte
architectural, les siecles d’histoire et de disputes incessantes entre
les differentes ‘Fractures de l’Eglise Une" ne peuvent convaincre, SEULE
LA FOI ET UNE INTELLIGENCE RECUE DE DIEU DES ECRITURES PEUVENT OUVRIR A LA FOI EN LA RESURRECTION.

L’imposture et le fait de rapporter un fait de corruption extremement
grave ont aussi une autre signification que nous pourrions analyser
comme suit. Il faut noter que Pilate laisse les representants des
grands pretres et des Pharisiens totalement responsables de leurs
actes. C’est comme s’il se lavait les mains une deuxieme fois. Il n’est
pas responsable, "en rien",  de la mort de celui-ci.

Les relations entre le monde des Nations ou "Gentes" (the Gentiles) et
les Juifs semblent marquees par cette attitude permanente a placer le
peuple juif a se commettre – souvent sur la base de ses propres avis comme dans le
cas precis de Jesus – d’une maniere qui paraitrait unilaterale, singuliere et non-partagee. Ceci a pu souvent faire croire aux Nations qu’elles peuvent nier ou denier
toute participation ayant des consequences tres importantes. C’est ainsi que, spontanement, a pu se developper l’accusation de "genocide de Dieu" ou de responsabilite unique des Juifs dans la mise a mort de Jesus. Les Gentes n’ont
de cesse de faire porter une responsabilite illimitee au peuple juif
alors qu’elles ont elles-memes des positions analogues. Il est notoire
que Ponce Pilate avait un mepris total envers le peuple juif et le
monotheisme. Il est le seul gouverneur a avoir ose frapper monnaie
locale a l’effigie de dieux paiens. Il ne voit pas de raison a
condamner Jesus, mais le fait comme pour confirmer ce mepris qu’il
porte envers la nation hebraique. Cette disposition d’esprit et mode psychologique doivent etre pris en compte en vue d’ouvrir un dialogue et non de prolonger un processus d’accusation reciproque.

L’Eglise (j’emploie a dessein ce singulier car je suis au service de
l’Eglise de Jerusalem qui, a mon sens doit ou devrait tendre, du moins
entre orthodoxes et catholiques a affirmer l’Unite du Corps du Christ
Ressuscite) – donc, l’Eglise Une de Jerusalem et aussi a travers le monde
ne peut pas ignorer que c’est un gouverneur romain paien qui accule au
meutre de Jesus. Il serait egalement extremement utile de considerer le fait
que le Sanhedrin juif – en temps d’occupation romaine ou etrangere – ne
pouvait regulierement juger un homme dans une situation semblable. La
question est largement discutee et devrait l’etre au sens du droit
rabbinique.

Enfin, une derniere remarque: une chose est peu connue et prise en
consideration habituellement. Le peuple juif, en temps d’occupation ou
de deportation, s’en remet a la decision des autorites paiennes
(n’appliquant pas la Loi juive). C’est ainsi que le retour a Jerusalem
est decide par l’edit de Cyrus qui porte le titre de "Messie paien"
selon la tradition rabbinique.Il y a une sorte d’ "obeissance" qui
n’est pourtant pas servile – c’est peut-etre un point litigieux ou
d’incomprehension – entre le peuple juif qui attend un arbitrage
"paien" avant de prendre un decision. Ceci fut souligne lors de la
creation reelle de l’Etat hebreu moderne soumis a l’approbation des
Nations par le biais du vote de l’ONU en 1947 a San Francisco.

Le monde paien beneficie, selon la tradition rabbinique, d’ un credit
potentiel fondamental dans la
destinee d’Israel en tant que Communaute au service de Dieu. Il n’est
donc peut-etre pas fortuit que l’Eglise du Christ etant majoritairement
d’origine paienne depuis la disparition de l’Eglise de la Circoncision
(2-4emes s.) a ce jour, ait perpetre une attitude de mepris que
Ponce Pilate avait toujours exprime envers le peuple juif. Ce mepris
s’exprime a un moment-cle de l’Evangile. Il s’agit du jugement du
Christ et de sa condamnation par l’autorite romaine, donc paienne.

En Saint Jean 19,5, il est ecrit : "Jesus sortit donc dehors, portant la couronne
d’epines et le manteau de pourpre et il (Pilate) leur dit: "Voici
l’homme!".
La phrase est connue: "Ecce homo" en latin. Il est vraisemblable que
ces mots furent dits en latin si l’on en juge par l’ecriteau que le
meme Pilate fait ecrire au-dessus de la Croix "en hebreu, en romain
(latin) et en grec" (Jean 19, 19), donc dans un ordre precis.
L’Evangile a ete ecrit en grec et le texte dit: "idou (voici, behold!)
ho anthropos = ecce homo". Dans la version arameenne de la Peshitta, le
texte dit "ha gabra – הא גברא", ce qui correspond a l’hebreu " hinneh ha’ish – הנה האיש "
(trad. proposee pour la Peshitta mot-a-mot hebraique).

David Flusser a consacre plusieurs articles a la Crucifixion de Jesus,
en particulier  in "Ancient Judaism and Christianity, p. 595-603)"
: "The Crucified One and the Jews". Il s’interroge sur la signification
de "What is the original meaning of ECCE HOMO?"
La veritable signification a une portee tant diachronique – au cours de
l’Histoire – que synchronique – la maniere dont nous continuons de nous
comporter et dont les Nations paiennes, meme croyant au Dieu Un par la
mediation de la Sainte Trinite (et non de Jesus seul) prend sa source
au trefond du paganisme et de ses jeux morbides. 

L’expression etait frequemment utilisee dans l’Antiquite pour
acclamer
par moquerie une personne que l’on meprisait profondement et auquel on
deniait meme le droit a exister. Ainsi lorsque la phrase "Ecce homo" est
prononcee, elle n’est en rien une louange en vue de preserver celui
que Pilate pouvait juger comme un pauvre "here", mais de se livrer au
jeu de la torture: voila le roi des Juifs et bien c’est tel homme et il
n’est rien. V.A. Tcherikover in "HaYehudim beMitzrayim – היהודים במצריים") a donne l’exemple de nombreuses
situations analogues anjudaiques; des juifs ont ete traites en derision
en vue
d’etre moques et devenir objets de torture". Cela
apparait dans tout le Bassin mediterraneen, en partiuclier a
Alexandrie. Flavius Joseph le mentionne (de Bello Judaico II, 2).
Meme manteau de pourpre, instrument de pouvoir derisoires. Une maniere
aussi d’exorciser un temps la peur de la vraie venue du Messie. La
scene est particulierement inhumaine, indecente et montre a quel point
Pilate est un etre inconsequent, sans profondeur meme s’il est
apparemment convaincu de l’innocence de Jesus. En agissant ainsi, il
insiste sur
son absence de morale et de respect humain. Ponce Pilate redevient
l’homme
de forces d’un gouvernement paien."Ecce homo" bouscule le sens premier
des mots pour exprimer une
acclamation dont le but de de moquer et de nier tout
caractere humain a la personne jugee, en l’occurrence Jesus. Le pouvoir
en place ne se gene pas pour, en se raillant d’un Juif appele Messie,
se rire
de l’ensemble des Juifs. Juifs, judeo-chretiens, pagano-chretiens
n’etaient pas alors ce que le judaisme est aujourd’hui tout comme
d’ailleurs l’Eglise qui n’existait pas comme entite separee de la
Communaute d’Israel.

Mais lorsque Ponce Pilate a prononce ces mots
"Ecce homo", il a atteste de la haine profonde du monde paien de
l’Antiquite; il le precisait de maniere basse et terriblement cruelle,
cynique. Ce cynisme apparait precisement dans cette decision
pleine d’irresponsabilite de liberer le voleur "barAbbas"
(curieusement, il est appele
– "fils du Pere"). Comme le note David Flusser et d’autres (Th. Birt,
Aus dem Leben der Antike, Leipzig 1922, pp. 189-202), les soldats
romains se moquent de Jesus  apres que Pilate ait condamne Jesus a etre crucifie en Saint Marc et avant
en Saint Jean. En revanche, la flagellation a lieu avant que les soldats se moquent de Jesus en Saints Jean, Marc et Matthieu.

Saint Jean a, selon toutes vraisemblances, tardivement ecrit son Evangile en se
fondant sur une tradition judeo-chretienne rarement prise en compte comme telle: celle de la
haine des paiens, en l’occurence des Romains et de ses representants
envers la communaute juive. "Ha gabra – הא גברא" – "Ecce homo" – idou ho
anthropos" nie tout caractere humain a Jesus. Sur ce point, il serait
fondamental d’examiner – a travers l’histoire de l’Eglise – comment
cette raillerie et moquerie derisoire s’est perpetree. D’une part
envers la Communaute d’Israel de maniere persistante et, comme par une
sorte de consequence deraisonnable – envers la personne de Jesus Messie
qui appelle a vivre le temps de la Resurrection. Une telle raillerie et
negation insultante se sont imprimees comme une marque profonde
d’antagonisme envers la fonction messianique de la Communaute d’Israel. Elle garde les dons de Dieu selon Romains 9, 4: "Ils sont les
Fils d’Israel, a qui appartiennent l’adoption filiale, la gloire, les
alliances, la legislation, le culte, les promesses, et aussi les
patriarches, et de qui le Christ est issu selon la chair, Lequel est
au-dessus de tout, Dieu beni eternellement! Amen!"

La reponse de Jesus a Pilate: "Mon royaume n’est pas de ce monde" (Jean
18, 36 et ss.) nous interroge alors en ce que le christianisme n’a
aucune qualite ou vocation a induire quelque "pouvoir" en ce monde: par
le don de la Resurrection, il affirme uniquement  que tout est en Dieu.

Ce defi est aussi immense que celui de Marie-Madeleine dont la tache fut
d’annoncer aux disciples que Jesus est vivant! Mais, de fait, en
Romains 9,4 et ss. saint Paul rappelle le rire de Sarah a l’annonce de
la naissance de son fils concu dans la vieillesse, Isaac – יצחק – Yitzchak. Le
judaisme considere qu’il s’agit dun rire eschatologique. De meme,
lorsque Yohanan ben Zakkai se trouve, avec ses disciples, sur le mont
du Temple fumant et voit sortir des renards du Saint des Saints, il est
pris d’un violent rire que ses proches ne comprennent pas. Il s’agit de
ce meme rire eschatologique. Le maitre explique qu’au vu de telle
catastrophe, il est desormais persuade qu’un jour, selon la Providence
divine, Dieu retablira Sa presence sur ce Lieu.

Il ne saurait y avoir de competition dans le chemin de la Foi. Il y a
des coherences qui echappent a tout entendement et se deroulent surtout
en depit de toute conviction pre-etablies. Car dans le judaisme comme le
christianisme , le temps reste ouvert a la Revelation de la Foi.

(fin de la deuxieme partie)

One thought on “Ecce homo (2)

  1. Il serait peut-être intéressant de mettre en corrélation cette parole de Pilate: ” Voici l’homme” et le fait que plus de 80 fois dans l’Evangile, Jésus s’appelle “Fils de l’Homme”. Il est le seul à se désigner de la sorte, hormis St Etienne (Acte 7,55)

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