Sur la poussiere et la cendre

Le 17 tammuz 5766, c’est-a-dire le 13 juillet de cette annee 2006, la Communaute juive rappelle un certain nombre d’evenements funestes qui ont profondement affecte la destinee historique et spirituelle d’Israel. L’ensemble du mois de Tammuz est d’ailleurs une sorte de prelude penitentiel dont la pointe se situe au 9 du mois de Av (cette annee: le 3 aout 2006). Ce jour-la, le judaisme commemore la destruction des deux Temples de Jerusalem.
Le jeune du 17 tammuz rappelle que, lorsqu’il descendit avec la premiere version des Tables de la Loi, Moise trouva le peuple en train d’adorer un veau d’or sous la conduite du grand-pretre Aaron. Il s’agissait, en l’occurrence, d’un acte idolatre et paien dans la mesure ou les rescapes de la sortie d’Egypte, voyant le temps passer et Moise ne pas revenir, avaient choisi la solution la plus pratique: adorer ce que l’on fabrique et sculpte soi-meme. Et il est curieux de remarquer combien les gens avaient d’objets en or, argent et autres alliages a leur disposition pour faconner un veau d’or! Si l’on compare ce que la Bible rapporte avec l’image plus recente des exodes au cours de la deuxieme guerre mondiale, la deportation et les camps d’extermination, nul n’aurait ete bien loin avec un simple gramme de metal precieux, pas meme ses dents. A peine si les gens partaient avec de vagues valises; ils s’imaginaient peut-etre sauver temporairement leur peau (Job, 1, 4).
On peut etablir un parallele reel, quoique prudent quant a la formulation, entre le temps de la Shoah ou plus exactement du Khurban (destruction, en particulier des Temples de Jerusalem) et precisement la destruction meme du Temple. Nous y reviendrons lors du 9 du mois de Av. En revanche, lorsque Moise descend du mont Sinai et voit le sacrilege, l’idolatrie est d’autant plus grave qu’elle s’exprime au sein d’une communaute qui est passee " me’avdut lekherut" = de l’esclavage a la liberte. Et non seulement une liberte desertique! Certes, la vie y est frugale et precaire, mais il semble que l’on ait quitte la Maison d’esclavage avec quelques parures. La tradition juive souligne la possible meprise des Hebreux dans le desert en raison de leur oubli de ce qu’implique la liberte. Il est vrai que la liberte est sans doute la vertu interieure, subjective, personnelle mais egalement societale et communautaire la plus difficile a "reperer" et surtout garantir ou preserver; voire a utiliser a bon escient.
Franchement, si votre gourou vous plante dans un lieu inhospitalier et peu familier et vous dit de l’attendre parce qu’il va s’entretenir avec votre divinite du moment – fut-elle de nature monotheiste, votre foi risque de chanceler. Ou alors de se transposer, dans une sorte de reflexe de panique, de desarroi sur des objets fetiches. Le probleme est que Moise n’est pas un gourou et que le Sinai incite a rencontrer l’Autre. Mais s’il faut attendre, la question generale est celle de la "patience". De savoir attendre. Et de ne pas croire que l’on attend longtemps parce que quelqu’un nous a dupes par rapport a Dieu.
Le 17 tammuz rappelle aussi qu’en 586 avant J.C., le roi assyrien Nabuchodonosor est parvenu aux murs de Jerusalem ou se trouvait le Temple (haya kayam = ce Temple etait vivant) et meme la Shekhinah (Presence Divine). En ce jour-la il commenca la destruction des murailles de Jerusalem et rasa le Temple le 9 du mois de Av.
On a parle de cette destruction du Beyt HaRishon (Premier Temple) et la deportation des Juifs a Babylone comme la consequence d’une autre forme d’idolatrie et de sacrilege: la "haine consciente" ( sina sakhlit). Comme dans le cas de l’idolatrie volontaire du veau d’or, les serviteurs du Temple en etaient venus a exprimer toutes sortes de sentiments de haines destructrices voulues. C’est une chose simple qui, de nos jours, s’affiche en permanence sur les ecrans: les feuilletons televises et les jalousies, querelles infantilisantes et steriles. Elles refletent la concurrence, la lutte ou volonte de pouvoir, l’incomprehension systematique d’autrui qui se double d’un hedonisme souvent egoiste, borne et exclusif. Dans le cas du Service du Temple, cette haine consciente est d’autant plus redoutable que les serviteurs pretendaient celebrer et louer Dieu tout utilisant la haine les uns envers les autres. Cette reaction est frequente et a perdure jusqu’a nos jours dans toutes les communautes religieuses. 
Enfin, le 17 tammuz est aussi le jour ou l’empereur romain Titus fit le long siege des murailles de Jerusalem qui s’acheva par la destruction du Beyt HaSheni  (Deuxieme Temple) en l’an 70 de notre ere. Dans ce cas, la tradition juive a considere que cette catastrophe etait due a la sinat khinam  ou "haine gratuite, irraisonnee" qui regnait parmi les serviteurs du Temple.
C’est dire que ce mois de tammuz a une importance tout particuliere dans l’annee juive. Le nom est sumerien "tammuzi / Dumuzi" – c’est le seul nom de mois hebreu d’origine akkadienne donc babylonienne – designait dans la religion de Sumer un temps de penitence et de retour a Dieu, mais, curieusement, un temps de deuil de Dieu qui aurait disparu dans la mort. Tummuzi  etait, dans le pantheon sumerien, le dieu-berger, gardien du troupeau, correspondant au dieu Adonis  de la tradition syrienne ("Adon" = maitre, seigneur dans les langues semitiques). Selon la mythologie sumerienne, il etait l’poux de la deesse Ishtar dont la forme hebraique est "Esther"  (Hadas). Il est des lors tres significatif que la "Megillat Esther" (Rouleau d’Esther) de la Fete de Purim (Les Sorts, mot d’origine persane) exprime le projet d’extermination du peuple juif en l’absence de toute intervention divine dans la version hebraique. 
Mais le temps de Tammuz comme "mort du dieu-berger" sumerien donnait lieu a des funerailles, curieusement rapportees avec effroi par le Prophete Ezekiel comme rite du en usage dans le Temple de Jerusalem: " Alors Il me mena vers le portail de Maison du Seigneur qui etait tourne vers le nord; et voici que des femmes se lamentaient sur Tammuz. Alors Il me dit: "As-tu vu cela, fils d’homme? tourne-toi encore et tu verras des abominations bien pires que celles-ci". (Ezekiel 8,14-15).
La question essentielle, fondamentale est bien celle du pari sur Dieu d’une possible eradication de l’idolatrie. Tel est la vocation innee, co-naturelle, viscerale de tout Juif. Quelles que soient les peripeties multiseculaires qui peuvent affecter la communaute sorti de la Maison d’Esclavage, rien ne peut entamer une certitude, apparemment inhumaine a porter et pourtant manifeste au cours des ages. Et tout Juif est personnellement sauve et en porte temoignage au jour de Pessah (Paque).
Mais la tentation constante est celle de se conduire comme dans le cas idolatre d’un culte enfoui dans la memoire et rendu a Tammuz, ce dieu-berger  sumerien.
La comparaison avec le christianisme est aussi evidente puisque la foi chretienne celebre en permanence "la mort de Jesus Christ, jusqu’a ce qu’Il vienne". Saint Paul ecrit un temoignage qui reste tres actuel: "Si nous proclamons que le Christ s’est leve d’entre les morts, comment certains d’entre vous peuvent dire qu’il n’y a pas de resurrection d’entre les morts? S’il n’y a pas de resurrection d’entre les morts, alors le Christ ne s’est pas releve d’entre les morts; et si le Christ n’est pas ressuscite, notre annonce est vaine et vaine est notre foi. (1 Corinthiens 15, 12-19).
La resurrection comme experience la plus intime du monotheisme s’exprime admirablement par la priere juive repetee au long du jour: "Mekhaye (ha)metim" (Toi/Qui ressuscite les morts). Elle se trouve dans l’affirmation chantee par l’Eglise orientale et Mere de toutes les Eglises a Jerusalem par le tropaire de la Paque: "…Par Sa mort, Il (Jesus Messie) a vaincu la mort et a ceux qui gisent dans les tombeaux, Il (a) donne la vie"!
Alors que Job avait tout perdu et refusait de disserter avec ses "amis" sur l’existence ou la non-existence de Dieu, il declare finalement "Je ne Te connaissais que par ouie-dire, mais maintenant mon oeil T’a vu; aussi je me repents sur la poussiere et dans les cendres" (Job 42, 5-6).
Le Livre de Job est l’un des best-sellers, lu partout dans le monde par les gens les plus diverses. Il reste qu’on ne peut le situer. Il appartient a la tradition juive – Une baraita (complement a une parole talmudique, en l’occurrence Bava Batra I, 14b) va meme jusqu’a l’attribuer a Moise qui l’aurait recu en meme temps que les Tables de la Loi et la Loi Orale! C’est dire sa valeur alors que rien n’indique une reference a Jerusalem, qu Temple, a la Terre d’Israel. C’est en cela que le Livre de Job prend son sens, comme le recit de la creation de l’unite humaine dans le Livre de la Genese-Bereshit: son interrogation concerne tous les hommes, tout etre humain, sans exclusion aucune d’origine ou de communaute religieuse.
Tout est centre sur l’humaine destinee et sa signification.
Or, il y a des temps et des delais (itim uz’manim), des temps ou l’inhumanite semble prendre le pas sur la dignite, la decence. Curieusement, il y a un temps pour la guerre, non que l’on puisse, en soi, la justifier. Le Livre de Job comme celui de Kohelet (Ecclesiaste) sont profondement humains lorsqu’ils expriment combien la quete de sens, la foi en Dieu echappe a l’entendement. En revanche; aux heures les plus dramatiques, ils continuent d’etre non pas des textes de depit ou de vanite. Bien au contraire, ils ouvrent sur des projets si inedits pour l’avenir que nous pourrions etre incredules. Au fond, il nous est propose de rester "stables", non rigides, alors que la souffrance s’accroit, les blessures ou la mort rodent. La haine reste insensee.
"Abraham eut foi dans le Seigneur" (Genese 15, 6) alors que tout horizon lui etait ferme. Mais la foi ne peut etre imposee a personne. Elle incite au respect et, souvent, au silence.

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