Eykha – Eh quoi!??

Jours de guerre. Apres le mois juif
de Tammuz, generalement consacre a un mouvement de penitence et de
reflexion sur la destinee humaine, voici que la guerre est desormais
ouverte. Cette fois, ce ne sont plus les  attaques periodiques,
les  attentats terroristes ponctuels. Cela fait des mois que Gaza est
une zone totalement destabilisee, sans securite, "hors-legalite" selon
les paroles de Abu Mazen, le President de l’Autorite Palestinienne. Au
Hamas vient se joindre l’action du Hezbollah qui participe legitimement
selon la loi en vigueur au gouvernement et donc a la destinee de la
republique du Liban.

Il y a certainement un grave element de confusion (bilbul) qui
se precise dans tout le Proche et Moyen-Orient. L’element mediatique
pourrait presque passer sous silence les meurtres, assassinats,
bombardements sauvages qui continuent de laminer l’Irak. Le monde
musulman bouge, se meut selon une logique qui semble avoir ete mal
evaluee. Ou sous-estimee. Le monde shiite – irano-irakien avec ses
ramifications syriennes et libanaises, cherche a
positionner, avec violence, des revendications qui sembleraient appartenir a priori au monde
arabe; ce serait oublier que l’Iran n’est pas arabe mais
indo-europeenne et que l’Islam est aujourd’hui bien plus vaste que la sphere arabe, en particulier en Asie, en Afrique.

Israel se trouve a nouveau confrontee a une guerre
existentielle. Voici 18 ans, j’ai ecrit dans le journal francais "La
Croix" un article intitule "Quarante ans et un Careme" repris en langue yiddish
("Fertzik yurn far a tzum – פערציק יארן פאר א צום").
C’etait en ce Careme 1988/5748, le quarantième anniversaire de l’Etat
hebreu. Il etait alors evident que se produisait en Israel la
necessaire transformation structurelle a laquelle tout "corps vivant"
est astreint malgre lui. La question etait alors aux anciens et aux
"pionniers" de ceder la place a un establishment politique et "creatif"
nouveau: le simple mouvement naturel de la transmission des
generations. C’etait voici 18 ans! Aujourd’hui, Israel se trouve pour
la premiere fois depuis la guerre du Kippour face a une guerre qui ressemble
avant tout a "un conflit identitaire". Il est dur pour un Etat aussi jeune de friser la
soixantaine, surtout dans une region ou la jeunesse assure massivement
l’avenir d’une nation qui prend ses marques sur des promesses
ancestrales.

Cette meme crise identitaire continue de se preciser dans un
Proche-Orient issu des brisures historiques. En une nuit, les Ottomans avaient quitte la Terre d’Israel apres y avoir regne en maitres le temps de deux periodes de
400 ans. Ils ont cede la place aux Britanniques. Un Juif jerusalemite
decede l’an dernier m’expliqua combien la population avait ete sideree
et s’etait meme interrogee pour savoir qui assurait le gouvernement,
l’administration apres le depart nocturne des Turcs. Qu’on le veuille
ou non, cette terre est semitique, faite de populations dont l’esprit
est egalement semitique dans son expression trois fois monotheiste
juive, chretienne et musulmane.

Il est aussi evident que, environ 15 annees apres la chute
officielle des regimes communistes, le renouveau des Eglises requiert
des repositionnements difficiles a clarifier en un temps si court. Il
faudra beaucoup de temps, – sans doute des decennies – pour que les
Eglises russes, roumaine, bulgare, macedonienne, serbe, georgienne,
armenienne orthodoxes ou dites "anciennes" prennent leurs marques dans
des regions ou des Etats en mutation.

En 1943, Mgr. Francis Dvornik publia un remarquable article sur
"Eglises nationales et Eglise universelle" (in "Eastern Churches
Quarterly V (1943), pp. 172-219; paru dans "Istina" en 1991 -N°1).

De fait, il est clair que son article prend aujourd’hui un
sens particulier avec la resurgence des exigences nationales de
certaines Eglises, en particulier orthodoxes. Il ne sert a rien de
porter un jugement sur une situation aussi mouvante. La liberte est une
dimension dont il est tres difficile de mesurer avec clarte et precision le niveau de realite; c’est encore plus delicat dans des societes qui ont veritablement succombe a l’apostasie de la foi au Dieu unique pendant pratiquement un
siecle. Il faut beaucoup de patience et surtout de veille attentive des
evenements a venir.

Il reste que Mgr. Dvornik decrit avec beaucoup de
clairvoyance la situation de l’universalite de l’Eglise ancienne, en
particulier dans son deploiement vers le plateau persique, l’existence
de l’Eglise "syrienne" (elle deviendra nestorienne et syro-orthodoxe)
de Perse, du Tibet, de Mongolie, de Mandchourie, aux frontieres du
Japon; de meme son implantation en Inde et dans la peninsule arabe.

Nous reviendrons sur cet article et cette realite locale,
mais nous assisterions presque aujourd’hui au naufrage ou a la fin de
ce qui fut donne a l’Eglise universelle des les premiers siecles. Une
situation qui pourrait rappeler la chute d’Hippone  sous la pression
barbare alors que Saint Augustin voit son oeuvre s’enfouir dans la
mort. Il y a un vrai pari de foi en Dieu qui ne cesse d’interpeller
chaque generation.

L’Eglise est nee dans le "limes
de l’Empire romain". Elle n’est pas nee au sein d’un judaisme
independant mais soumis a une autorite despotique et violemment
antijudaique. Elle est nee "aux frontieres" de cet empire et non en son
centre. Curieusement, a l’epoque de la vie terrestre du Christ Jesus,
il etait plus naturel, dans les synagogues des diasporas (de la Crimee
a la Grece, a Alexandrie, a Rome, dans les zones franques et Malte, la
peninsule iberique, la Dacie et autres), de prier en latin, en grec  ,
ce que le judaisme actuel semble oublier le temps de "revitaliser"
l’hebraite des fils d’Abraham. Cela peut creer des "turbulences
psycho-culturelles" serieuses.

Aujourd’hui chacun semble oublier qu’il n’y avait pas de
nationalisme linguistique dans la primitive Eglise comme l’avait
remarque et decrit le linguiste Roman Jakobson (que j’ai souvent rencontre dans mon enfance). L’ordination des "Sept" – sans doute les diacres –
(Actes des Apotres 6:6) est due a un sentiment de discrimination entre
les veuves d’origine hebraique (juive) et celles qui etaient grecques
(de la gentilite ou dans une situation mixte non acceptable pour le
judaisme classique).

Nous approchons de Tisha be’Av jour memorial de la destruction des deux Batey HaMikdash
ou Temples. Le cri apparemment gregaire de "eykha" (eh quoi, comment?
pour quoi?) jaillit du Livre du Prophete Jeremie lu en ce jour ("Les
Lamentations" – "Eykha" en hebreu). Est-ce alors un cri de desespoir?
Il est clair que c’est le cri d’entrailles confrontees a la mort et la
devastation.

Il manque a cette heure des paroles spirituelles fortes en
Israel, appelant a la justice de toute une societe, de sa relation a
elle-meme et aux autres. Il faut sans doute y voir ce clivage
generationnel, sans doute decuple par la peur, et un effroyable
isolement. Je ne parle pas de l’isolement politique. Certes il faut en
tenir compte, mais il n’est pas "essentiel".

Curieusement, Israel fait l’experience spirituelle exprimee
par Saint Paul: "Vous etes conscients, vous tous qui etes en Asie, que
vous m’avez abandonne… mais que Dieu m’est venu en aide" (2 Timothee
1:15).

Dans les circonstances presentes, Israel comme le monde juif,
est une fois de plus confrontee a sa "solitude existentielle et
identitaire". Il est vraiment fascinant de scruter ce mystere de lutte
permanente pour la survie, doublee aujourd’hui par l’urgence a trouver
des reperes durables pour une identite coherente.

La vraie question est chretienne: pour quelle raison les
Eglises du Proche-Orient – et bien d’autres – se situent d’emblee et exclusivement en
situation d’affrontement avec le monde juif? La reponse ne se trouve pas uniquement
dans des problemes de solidarite avec le monde arabe, chretien ou
musulman. Elle n’est pas uniquement une question classique au niveau theologique. Aux moments les plus dramatiques, il reste pour le croyant la perspective vivace de l’eschaton, des finalites qui induisent une dynamique reelle de l’esperance prophetique.

Ne serait-ce pas plutot cette apparente incapacite a croire
avec une foi parfaite que Dieu est le Dieu des vivants et qu’Il
ressuscite les morts? Cette perspective reste une question ouverte et
curieusement neuve : habituellement la reponse est celle de
l’affrontement haineux ou la fascination de la mort.

On peut, a ce stade et brievement, dire qu’alors que le
judaisme a une foi invincible et incommensurable en la vie accordee par
Dieu en depit de tout; alors que le christianisme affirme cette meme vie tout en
restant tente d’en verifier le bien-fonde par son attirance vaine du
necessaire passage par la mort.

Lo emut ki ekhyeh – לא אמות כי אחיה – Je ne mourrai pas mais vivrai…

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