Eglise et Israel (3)

  1. La « mise à niveau »
    contemporaine du Patriarcat grec-orthodoxe prendra beaucoup de temps. Cette situation ressemble à une réalité qui
    nous ramènerait à vivre et à penser aujourd’hui comme si nous étions au 3ème
    siècle, voire à un moyen-âge oriental alors que la société vit au 21ème
    siècle ! Cette tension sociale, économique, culturelle et religieuse est un signe-palpeur
    essentiel. Il y a une tension entre une diachronie qui fait vivre des êtres en
    décalage total avec la modernité de la société israélienne et arabe, voire grecque
    ou autre. Il s’agit alors d’un défi à relever avec Foi et confiance en Dieu et non en prenant la fuite. Nous
    sommes quelques-uns à penser qu’il s’agit là d’un défi global dans lequel sont
    imbriqués des éléments de rapport à la Foi, aux mœurs, à la dynamisation
    spirituelle, la réalité économique, les mutations historiques, sociales,
    intellectuelles, le repliement identitaire et bien d’autres facteurs.

« Garde ton âme en Enfer et ne désespère
pas a écrit le Saint Moine
Silouane l’Athonite. Nous mesurons peu ce qu’implique la Foi authentique en la
Résurrection.
Il y a cette tragédie d’appropriation, de pouvoir, de raids sur
la prise des âmes, d’automatisations ritualistes par le biais d’expressions
para-religieuses qui excluent la foi ; qui oppresse, détruit tout en
utilisant les mots de la foi. Une duplicité tissée d’irrationnalités… et très
souvent de « mal-être » individuel ou collectif, souvent
« national » qui est le symptôme de terribles souffrances et de
prises de conscience en retard. La réalité sociale peut provoquer des paniques
et anéantir des êtres, des groupes d’individus. J’en suis aujourd’hui
convaincu : le verset évangélique « Jérusalem sera foulée par les
Païens jusqu’à ce que s’achève le temps des Païens » (St Jean 21,24) est
notre réalité quotidienne locale. Dans un temps pareil, la fuite devient
trahison et manque de conscience. Il y a ce devoir de « Garder son âme en
Enfer » – au plus profond du lieu d’indignité et de péché face à Dieu,
pourtant visité par Son Messie – et « ne pas désepérer » : il y
a toute raison de garder l’espérance qui permet de construire, de reconstruire.

Mais je soulignais dans l’Itonit 19 l’importance d’un
autre antisémitisme, plus grégaire et « ancien » bien qu’en
« rajeunissement » constant : celui de divers groupes et
communautés à l’intérieur de la société
israélienne.
La question est plus délicate à expliquer car les préjugés
politiques sont farouchement ancrés dans les esprits, en particulier parmi les
visiteurs ou touristes, voire les travailleurs temporaires venus du monde
occidental.

J’avais donné des exemples d’antijudaisme allié à
l’antisémitisme tels qu’ils se manifestent dans les Eglises traditionnelles. Il
est donc utile de faire part de ma propre expérience qui est par ailleurs
singulière et constitue un
« hapax », un fait novateur et sans précédent à notre connaissance :
à savoir la situation des fidèles dont j’ai la charge pastorale au sein de la
société israélienne. Je tiens cette charge du Patriarche et du Saint
Synode du Patriarcat grec-orthodoxe de Jérusalem.


En 1998, j’ai reçu, sur recommandation personnelle de Sa
Sainteté le Patriarche Œcuménique Bartholomeos Ier de Constantinople acceptée
par le défunt Patriarche Diodoros et le Saint-Synode de Jérusalem, la charge de
développer l’assistance spirituelle auprès des fidèles de langues slaves,
essentiellement le russe mais d’autres langues aussi, qui vivent au sein de la
société israélienne. Et également la faculté de célébrer tous les offices,
confesser en diverses langues et surtout en hébreu, en tout point du territoire
israélien, avec une charge plus spécifique dans le sud du pays, Beersheva et le
désert du Neguev. Cette mission fut confirmée et étendue par le Patriarche
Irénée Ier, puis par le Patriarche Théophilos III, au demeurant très ouvert a mon approche “pan-orthodoxe” et ouverte à l’inculturation, au dialogue.

Cette tâche est considérée par beaucoup comme une
« mission impossible » en raison des péripéties et de l’instabilité
qui caractérisent le Patriarcat grec-orthodoxe de Jérusalem. Israël a accueilli
un nombre très important de chrétiens orthodoxes, baptisés au sein de l’Eglise
orthodoxe russe, mais aussi ukrainienne, géorgienne, roumaine et qui, à des
titre divers, ont un lien ou le revendiquent envers le peuple juif et donc
l’Etat d’Israël. J’ai eu l’occasion de décrire à maintes reprises dans l’Itonit
que les premiers prêtres venus d’Union Soviétique – parfois comme anciens
dissidents voici 25 ans, donc avant la chute du communisme – ont choisi de
quitter le pays. Certains sont aux Etats-Unis, au Canada, d’autres sont retournés
en Russie après la péréstroika ou se sont installés en Europe occidentale.

Lors de la chute du communisme, Israël a choisi
d’accueillir toute personne pouvant attester d’un lien avec l’Etat juif et
bénéficiant de ce fait de la Loi du Retour (octroi immédiat de la citoyenneté
israélienne et prise en charge du retour, insertion). L’Etat hébreu a alors
admis que les nouveaux immigrants (« rapatrianty » en russe car ils
reviennent de l’exil au Pays) puissent être accompagnés de membres non-juifs. Comme
en 1991, l’ex-URSS redécouvre la foi orthodoxe, les « Russes ou
Slaves » juifs ont très souvent commencé par se faire baptiser avant de
prendre conscience de leur racines juives et de leur droit au retour en Israël.
En résumé, contrairement à d’autres
immigrants, le nombre des personnes arrivant de l’Est et ayant été baptisées
constitue un fait historique sans précédent tant pour l’histoire des Juifs en
paysage slave, que pour la société israélienne qui est un surgeon récent et
inattendu à tous points de vue.

Il y a donc une responsabilité spirituelle qui incombe
d’abord au Patriacat orthodoxe (grec certes, mais avant tout orthodoxe) de
Jérusalem, Mère de toutes les Eglises de Dieu (tel est son titre toujours
reconnu). La question de l’identité personnelle est devenu un élément essentiel
pour la grande majorité des immigrants. Il en va du lien réel, supposé ou
fictif, voire non-existant ou bien, au contraire, à développer avec la réalité
israélienne et juive dans toute sa diversité !

Après avoir reçu certains prêtres, le Patriarcat de
Jérusalem ne leur a pas permis, à ce jour, de développer une assistance spirituelle qui
tienne compte positivement de cette réalité. Elle fait problème pour l’ensemble
des Eglises chrétiennes de Jérusalem. Il est bien évident qu’un chrétien « israélien »
(nul n’est revenu en Palestine selon la Loi de Retour!) peut continuer
d’avoir un lien étroit et intéressant pour l’Etat hébreu avec les diverses
Républiques issues de l’ex-URSS, de la Roumanie ou Yougoslavie. Mais il est
fondamental de lui donner les moyens d’une inculturation respectueuse de son
identité en tant que vivant au sein de la société juive. C’est une chance
historique et un moment à ne pas manquer quel que soit l’avenir. L’Eglise
orthodoxe (le plus souvent) a pris la responsabilité de baptiser et de former
des fidèles. il est faux et indécent de prétendre le contraire. Ils peuvent
aujourd’hui, ainsi que leurs enfants, servir
de pont culturel et religieux entre le christianisme et le judaisme. Certains
peuvent en douter. On ne saurait nier le fait que cette possibilité de
trait-d’union existe et interpelle tant l’Eglise que les Autorités juives.

Au cours de ces années, j’ai du faire face à un
antisémitisme très sensible, décrit dans l’Itonit 19 (circulaire). Comme l’a souligné un
hiérarque au groupe des fidèles de notre communauté : c’est une chose de
savoir qu’il y a des Juifs convertis qui ont rejoint l’Eglise. Il leur a dit
que mon cas est plus spécifique et « inhabituel » en ce que je suis
viscéralement Juif d’abord et de ce fait étant dans l’Eglise, je reste juif
tout en étant prêtre chrétien. Cette situation est nouvelle dans la mesure où
l’Eglise orthodoxe (elle n’est pas la seule dans ce cas) intègre un nombre
important de Juifs sécularisés qui
confessent le Christ mais est plus réservée envers un Juif vraiment juif qui
est prêtre ; bien plus ! à Jérusalem et au sein de l’Etat d’Israël
qui est sa véritable « patrie » humaine et spirituelle cela est
encore plus particulier.

Le contexte actuel de guerre qui se poursuit de manière peu claire doit permettre d’aborder positivement la réalite israélienne simplement en respectant sa culture et non uniquement son positionnement religieux. A terme, le choix de l’ouverture qui est la conséquence du lien privilegié entre le Patriarcat de Jérusalem et le Siège Oecuménique de Constantinople peut permettre de réagir avec respect et foi aux enjeux les plus audacieux qui, dans la région, interrogent la foi orthodoxe.

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