Shabbat et Resurrection

Il arrive assez souvent que nous soyions fascines par la duree du temps et des evenements auxquels nous avons assiste, participe ou dont nous avonsUshpizin
ete, a defaut, les contemporains. Le desir de durer, voire de perdurer est un combat parfois tenace contre les mites et les vermines qui rongent et reduisent a neant une memoire qui s’estompe par definition. Jesus de Nazareth a une phrase de cette nature: "Ne vous amassez pas de tresors sur la terre, ou la mite et le ver rongent, ou les voleurs percent et cambriolent. Mais amassez-vous des tresors dans le ciel: la pas de mite ni de ver qui rongent, ni de voleurs qui perforent et cambriolent. Car ou est ton tresor, la sera aussi ton coeur." (Matthieu 6, 19-21).

Vivre a Jerusalem et, en particulier dans la Vieille Ville, a quelques minutes du mont du Temple, donc du lieu saint ou etait le Tresor du Temple, auquel les fideles apportaient l’argent qui etait redistribue aux pauvres, ne doit pas masquer le fait que le coeur peut etre bien plus loin. Nous sommes soumis a une marche permanente qui doit nous faire avancer, sans que, pour autant, nous soyons en mesure d’evaluer la veritable richesse du temps qui passe. La corruption au sens de la rouillure des ames, des corps et des etres en leur vieillissement naturel appartient a l’ordre naturel de ce monde selon ce qui semblerait. En realite – et c’est un defi d’une grande profondeur – le croyant est un etre en constant renouvellement. Il est en situation de jouvence qui lui donne une fraicheur d’eternite. L’expression semblerait a la limite du cocasse ou de l’indecence et de la publicite mensongere. On ne peut se payer de mots, bien que l’Eglise et les clerges soient toujours prets a ce genre de choses.

Visitant le lieu de travail de Eve, ma fille gravement handicapee, cet ete, je comparerais sa situation a ce que je vois chaque jour dans les villes d’Israel: des gens dont les vies sont brisees soit par la guerre, des malformations genetiques graves, des incapacites reelles a vivre en milieu de rencontres sociales et affectives. Des etres, des ames ou des corps dont la meurtrissure est telle qu’ils ont une valeur quasi "eucharistique" a vivre et travailler a leur mesure. Un prix immense consenti par une societe, des geniteurs, des freres et soeurs ou des familles; souvent un rejet imparable. Et l’Eglise, dans ses diverses obediences – pourraient alors se payer de mots sur l’offrande en vue du salut…

Au fond, il y a un temps ou il est utile de comprendre que les chemins sont distendus et que les routes se separent. Il ne s’agit pas uniquement de quitter un lieu ou des personnes. Si pour des raisons propres et souvent peu rationnelles, des personnes choisissent le silence au lieu du dialogue et s’enfoncent sur trois annees dans un silence de plus en plus profond, il est evident que le probleme est reel. Mais il faut l’intelligence du coeur ou de l’amour ou tout simplement le bon sens pour prendre les moyens de regler des situations qui de toute facon ne peuvent que nuire. J’ai vu cette annee des mites et de la rouille, des vetements de grande qualite en train de pourrir lentement mais inexorablement. Il est alors interessant de constater combien le pourrissement va s’exprimer sur d’autres plans: ce seront les finances, le recroquevillement sur soi, l’imprevision et le manque de perspective. A cet egard, la societe israelienne echappe a cette regle par un sens tres aigu de la valeur positive de la vie et de l’esperance.Le mal ou la souffrance decrite est en fait a une apathie – akadia spirituelle)

Inaugurant son ministere dans la synagogue de Nazareth et lisant le Livre du Prophete Isaie sur la bonne nouvelle d’une annee de grace (ce qui correspond sensiblement a la haftarah/הפטרה ou lecture prophetique du shabbat Netzavim –  נצבים au dernier shabbat de l’annee (il faut tenir compte du fait que les cycles juifs des lectures a ete revise depuis la destruction du Temple), Jesus provoque d’abord l’admiration puis la fureur. Il est alors precise: "Or lui, passant au milieu d’eux allait son chemin…" (Luc 4, 29).

Ce verset est central dans une demarche de foi. "aller – הלך – ללכת" est aussi le nom de la Loi en tant que "Halakhah – הלכה" qui permet de comprendre a chaque epoque la perennite de la Parole de Dieu.

De meme, "aller de l’avant  הלך – ללכת – hitqadem – התקדם" est un mouvement naturel de l’ame semitique. Ainsi, lorsqu’au jour de Hoshana Rabba, avant-dernier jour de la fete de Sukkot – des Tentes – le Juif tourne autour du bema – בימה – pupitre, il acccomplit sept "hakafot – הקפות" qui expriment un mouvement circulaire en vue de recevoir une epoque (tekufah – תקופה) qui soit vraiment le signe d’une marche en avant, d’un progres dans une vie, meme si cela implique le depouillement.

"Aller son chemin" consiste precisement a imprimer la marque du pardon et l’imperatif appel a quitter ce qui a vieilli ou semblerait depasse. Il est etonnant de constater combien de fois  Jesus marche dans l’Evangile et invite les disciples a faire de meme:  ‘vous etes recus, bien – vous n’etes pas recus, secouez la poussiere de vos sandales et appelez la paix puis partez’ (Matthieu 10, 14; Marc 6, 11). De meme, un conflit eclate, il faut marcher avec les personnes concernees jusqu’a ce que la limite soit atteinte par  le jugement de l’Eglise, ce qui est problematique dans des societes secularisees comme les notres (Matthieu 5, 25; Luc 12, 58). Pour le figuier sterile, la question est identique: pourquoi vouloir le couper? et s’il donnait du fruit a l’avenir… Prendre le temps d’apprecier ce qui semble conduire a nuire et pourtant peut etre sauve.

En russe, "pardonner" se dit "proschat’ – прощать" qui est lie a la racine "quitter", non pas "laver, effacer", mais "quitter et abandonner"  de maniere positive. "Se quitter, se dire au revoir" se dit effectivement "proschat’sya – прощаться". Il est parfois difficile de savoir dans quelle mesure ce depart est productif et en quoi il permet de creuser un chemin de foi fait de profondeur.

J’ai toujours incite les personnes que j’ai rencontrees pour des questions de foi a accepter de "marcher sur leur chemin". On peut se heurter a des reticences fortes, des refus. Il faut aussi tenir compte de la delicatesse de personnes qui preferent se fixer dans un lieu et y trouvent un sorte de reconfort. Cela peut neanmoins nuire sur le long-terme.

Voici 25 ans etait creee "Radio Notre-Dame", la radio FM chretienne de Paris. Aujourd’hui, le defi mediatique est partout present et nous rejoint meme dans nos mobiles telephoniques, par le biais de l’internet. A l’epoque, l’innovation de la bande FM permettait l’eclosion, parfois sauvage, d’une liberalisation de la parole . Elle ouvrait aussi la possibilite, pour l’Eglise de trouver un ou plusieurs creneaux pour exprimer la Foi.  Appele un soir, un peu par hasard, par le pere Jacques Perrier alors Directeur de la station (aujourd’hui eveque de Tarbes et Lourdes), a parler de mon service aupres des malades, je le recontactais quelque temps apres et lui proposais de lancer une emission permettant de faire le lien entre les textes lus dans la Synagogue chaque shabbat et de faire le lien avec celles proposees dans l’Eglise. Ce fut le lancement de "Paroles d’Evangile, Memorial d’Israel" diffusee tous les quinze jours dans un premier temps, puis sur un quart d’heure pendant plusieurs annees. A ma connaissance, apres des recherches menees a l’epoque, ce fut la premier fois que, sur une station de radio chretienne, etait proposee une mise en perspective des textes lus dans la Synagogue et dans l’Eglise, en donnant des exemples concrets tires de la vie quotidienne. Le livre "Paroles d’Evangile, Memorial d’Israel" parut chez Fayard en 1987 avec une longue preface du pere Marcel Dubois o.p. qui vient de publier un ouvrage sur son itineraire en Terre d’Israel (M.J. Dubois, Nostalgie d’Israel. Entretiens avec O.T. Venard – collaboration de A. Laurent – Le Cerf 2006).

Plus tard, cette emission est devenue "Shabbat et Resurrection", presentant tant les textes de la Synagogue que ceux des Eglises byzantine orientale et occidentale. Ce fut une experience tres interessante dans la mesure ou il est evident que tous ces textes se chevauchent et s’accompagnent naturellement dans la comprehension de notre temps au moyen de l’Ecriture. J’ai finalement demande a mon fils de participer a cette emission et d’y intervenir selon le principe du "Shema Israel – שמע ישראל: "Et tu les repeteras/enseigneras (ces paroles) a tes enfants… ושננתם לבניך".

Ici, la chose devint plaisante(rie)! Au bout d’un certain temps, le directeur intermittent de l’epoque me dit qu’il souhaitait supprimer cette emission dont le succes etait reel et j’etais souvent l’invite de la nuit d’une personne qui est toujours au micro. Mais ce n’est pas la question. Le directeur me dit exactement ceci: "Il n’est pas de tradition qu’un pere discute avec son fils de l’Ecriture" (sic!)". Comme j’avais organise une Semaine Sainte presentant tous les rites, il me suggerait de creer une emission sur l’Orient chretien. J’ai prefere partir.Par ailleurs, j’etais convaincu qu’il est indispensable de savoir lacher un micro.

Une chose m’avait frappe. Ce fut vraiment une revelation sur la psychologie humaine. Tant que je parlais a Radio Notre-Dame, les gens ne me connaissaient pas. Lorsque j’ai commence a donner des cours publics et surtout des conferences, puis publier des ouvrages, il devint indiscutable que le commentateur existait bien et parlait de lui-meme, produisait ce qui fut d’abord lu puis improvise. Le hierarque ne me parla qu’une seule fois de ces emissions. Pour me dire que les auditeurs etaient convaincus que je lisais des textes dont il etait l’auteur… Je suis reste bouche bee. D’autant que lorsque E.M., aussi directeur temporaire et P.M., le specialiste de la culture, m’ont indique que la promotion de mes ouvrages sur les ondes ne s’imposait pas car je n’etais pas ce hierarque, leur personnalites – au demeurant sympathiques, exprimaient des sentiments confus sinon trop serviles. En soi, ce sont des attitudes enfantines qui servent de tremplin – quand cela est possible ou supportable – a une repriorisation plus fondamentale.

Face a ce genre d’attitude, il y a la marche, "aller sur son chemin". Et 25 ans plus tard, sans me desolidariser d’aucune maniere d’une entreprise lancee alors et qui fut passionnante, je mesure combien tout cela frayait potentiellement le travail que je tente de realiser en Israel – y compris dans ces aspects trop humains; il est clair que ces emissions trouvent leur veritable dimension et point d’inculturation dans mon service ici, au sein d’une societe israelienne multi-identitaire. Il viendra un temps ou il sera possible d’expliquer ces choses en detail.

Ce shabbat sera "Bereshit –  בראשית – Au commencement" et le "fiance de la Torah – חתן" reprend le cycle des lectures annuelles pour 5767 tandis que l’Eglise orthodoxe de Jerusalem celebre la Protection de la Vierge sur Constantinople. Il est grand le mystere de la foi!

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