Israel et l’Eglise (3): langues et etres

Il faut souligner le remarquable travail accompli par le pere Bernard Dupuy, o.p., qui, pendant de longues annees, fut le directeur de la revue Istina. Il a surtout permis de publier des textes tout-a-fait essentiels, sortant de la tradition purement slave. C’est ainsi que nous avons deja eu l’occasion de citer l’article du pere Bernard Sesboue “Ecclesia ex circumcisione, Ecclesia ex gentibus” (Israel et I’Eglise 2) paru dans Istina 1991 –
Nr.2 pp. 183-201 (referencie dans ce blog comme BSECEG).
De meme, Istina avait publie un texte fondamental de Mgr. Francis Dvornik: “Eglises nationales et Eglise universelle” (1991 – Nr. 1 -pp.3-52), (referencie dans ce blog comme FDvornik).
Ce meme numero propose une reflexion menee a Vancouver sur cette meme thematique en 1990. Ceci est d’autant plus important que nous pouvons avoir des points de references qui prennent d’autant plus de valeur en raison de leur caractere visionnaire pour un temps ou les Eglises orientales sortiraient lentement de l’ombre et des catacombes. Nous aurons aussi a prendre reference a propos de notre theme a Vladimir Soloviev, toujours a partir d’article parus dans Istina il y a plus d’une quinzaine d’annees.

Il semblerait legitime qu’un ecclesiastique romain de rite
latin, verse dans les questions judaiques et ecclesiologiques, pose, a la fin de son article (BSECEG, p.200-201) la question de savoir “dans quelle mesure la reviviscence d’un judeo-christianisme au sein de l’Eglise (l’auteur semble restreindre cette possibilite a sa seule obedience
ecclesiale catholique,ndlr)
est concretement possible et doctrinement legitime? On connait certains efforts en ce sens (par exemple la petite communaute chretienne qui celebre a Jerusalem en hebreu)… Le passage de l’existence de juifs, chretiens a titre individuels, a celle de communautes vivant dans la foi chretienne leur origine et leur solidarite juive ne serait-il pas un signe revelateur du mystere de l’Eglise, un signe ordonne a la reconciliation des juifs et des paiens, et donc au salut du monde?”

Il est un fait que la “Totalite de l’Eglise” inclut, sans que nous soyions capables d’en mesurer les contours ou de
l’expliquer, l’ensemble de tous les etres vivants. Les differentes
obediences chretiennes sont pratiquement “limitees” au monde issu de la
Gentilite, meme s’il y a eu parfois et aussi aujourd’hui, de nombreux fideles d’origine juive. Quant au judaisme, il percoit sa coherence independamment de toute reference a l’Eglise de Jesus de Nazareth, vrai homme et vrai Dieu. Des positions positives comme celle de Rachi qui remarquait que “les Gentils de ce temps ne sont plus des paiens” (dans la mesure ou ils confessent bien le Dieu Vivant par une voie differente du judaisme) sont rarement connues alors qu’elles sont citees dans les premiers commentaires sur la creation du monde. En effet, la Bible
hebraique n’a jamais commence par le Livre de l’Exode (שמות- Shmot – les Noms en hebreu). Il aurait ete “nationaliste” (au sens d’une tribu ou nation tres restreinte) de commencer par le recit de l’aventure spirituelle de la Sortie d’Egypte. La Bible commence en affirmant avec force que tout etre vivant est cree a l’image et a la ressemblance de Dieu. Ceci devrait et aurait du eviter les appropriations illegitimes et successives des uns et des autres par rapport a des dons de Dieu qui demeurent irrevocable
(Romains 9, 4). Nous sommes en presence de “deux moignons” : La Communaute juive/hebraique et l’Eglise de la Gentilite. J’ai aussi compare ces deux entites aux “deux (vrais) poumons” qui sont appeles a respirer de l’Unique Esprit Saint. Le Beyt
Israel – בית ישראל(Maison d’Israel), tout d’abord, qui s’est developpe, a son insu et souvent de maniere violente contre lui, malgre la sage recommendation du fameux Rav Gamliel: “Hommes d’Israel, … je vous le dis, ne vous occupez pas de ces gens-la (les disciples du Christ), laissez-les. Car si leur propos ou leur oeuvre vient des hommes, elle se detruira d’elle-meme; mais si vraiment elle vient de Dieu, vous n’arriverez pas a les detruire. Ne risquez pas de vous trouver en guerre contre Dieu”. On adopta son avis”. (Actes des Apotres 5, 38-39).

L’attitude de Gamaliel est sans conteste restee une constante de la position juive, ne fut-ce que par le respect naturel du juif envers Dieu. Il reste une autre attitude, tres forte, puissante meme au sein du judaisme et qui doit etre prise en compte
sans jugement negatif. L’experience theologique et spirituelle que le judaisme a fait du christianisme a abouti a une negation quasi
systematique et une opacite totale a l’existence positive du
christianisme. Ceci est parfois assez sensible en Israel dans la mesure ou la societe est censee etre fondee sur l’identite judaique.

Le “deuxieme moignon” est l’Eglise en ce qu’elle reste separee visiblement de la Communaute d’Israel.Cette “experience theologique et spirituelle que le judaisme a fait du christianisme a abouti a une negation quasi systematique et une opacite totale a l’existence positive” exprime aussi combien les Eglises ont reagi a la coherence d’Israel selon les epoques. L’ignorance reciproque a prevalu alors que chacun affirmait une forme de plenitude. Les langues ont ete prises, d’une maniere qui depasse tout entendement, dans le tourbillon de la confusion et de l’incomprehension.

Tout est affaire de langage dans cette question qui est tres fine. Mgr. Dvornik a souligne combien la question linguistique “aiderait
considerablement a apprecier et a resoudre le probleme capital du juste equilibre entre le national et l’universel dans l’Eglise” (FDvornik p.29).

Il faut remarquer que le paganisme occidental n’a pas resiste a la penetration du paganisme romain dont la langue cultuelle fut le latin et qui s’est rapidement impose comme vernaculaire unique et fondamental dans l’Empire romain occidental. Au fond la penetration du latin s’est non seulement manifestee par la
puissance du conquerant en Gaule, Espagne, Afrique du Nord et autre regions celtiques… Le latin fut d’abord la langue de la foi paienne. Cela signifie aussi que la foi paienne n’a pratiquement pas survecu dans les langues et dialectes indo-europeens locaux. Si la langue latine s’emparait des ames pour le culte assure par les pretres romains, il est evident que c’est la perception globale du monde (Weltanschauung – мироприятие) qui s’est alors modelee sur une comprehension mentale et intellectuelle de la vie quotidienne et du monde ambiant.

On comprend des lors que la foi juive ait aussi ete fascinee par la
perception latine et romaine du monde comme le rappellent opportunement de nombreux chercheurs contemporains. Dans certaines synagogues de l’empire romain occidental, on priait en latin! et ceci ne constituait pas une abberation.

Dans ce contexte, il etait “naturel” pour les premiers chretiens, puis les missionnaires, qui propagerent le christianisme en
Europe occidentale , d’avoir utilise le latin. Il n’y avait pas d’autre
maniere d’agir et ceci a conduit l’Eglise de Rome, pendant des siecles, a n’utiliser qu’une langue unique et “unitaire’, en depit de ses evolutions en diverses langues nouvelles.

Le monde hellenistique fut toujours un monde beaucoup plus
ouvert. En Orient, les formes riches de la mythologie grecque,
notamment decrite par G. Dumezil qui a montre l’unite indo-europeenne des mythes alors que A. Meillet-R. Vendryes decrivaient la langue commune de cette vaste region, avaient ete largement influencees par les mythologies semitiques ou orientales (Mithra, Ishtar, Isis). Les juifs ont tres souvent adopte le grec comme langue synagogale; a son tour, le christianisme, en Orient, a certes eu une forte base en langue grecque. Et pour cause puisque l’Evangile a d’abord ete

transmis en grec et reste la reference majeure pour l’universalite de la foi et de la philosophie. Mais, les grecs ont immediatement compris qu’ils devaient soutenir les traductions en langues locales, que ce soit en syriaque, armenien, copte, georgien, plus tard en arabe. Le mystere divin en Christ a ete d’emblee compris comme passant par la voie de l’acculturation.

Il est vrai que, par exemple, la foi chretienne a ete recue
par les Goths (peuple d’Orient) en langue gotique grace a la traduction faite par l’eveque Ulfila. Mais en migrant a l’ouest, les Goths ont perdu, en Espagne, l’usage liturgique de leur langue et de leur rite en s’assimilant a l’identite latine.

Il faut cependant remarquer que la langue liturgique grecque a
profondement impregne les celebrations en langues syriaques (mais de maniere plus nuancee la tradition
assyrienne qui est tres semitique). Plus tard, le slavon a ete et demeure un exemple de decalque au mot-a-mot des textes grecs.

Il reste que le grec neo-testamentaire porte la marque sensible de la pensee semitique juive. Ceci est important. En effet, le caractere de l’etre juif est
present dans le langage non-hebraique tout en le transcendant. De ce
fait, il reste cette scission initiale entre le monde paien
christianise et le judaisme qui rencontre cette Gentilite chretienne
dont la langue est uniquement d’origine paienne.

On peut des lors reprendre la question posee par le pere B. Sesboue a la fin de son article (SBECEG) d’une maniere differente. Il
est clair que seul un “pagano-chretien” peut poser une question sur l’opportunite de la reviviscence d’un judeo-christianisme dans
l’Eglise. La question n’est sans doute pas formulee de maniere
adequate.

Il reste que, partout ou elle existe et s’exprime en langage humain, l’ame juive utilise des mots, des phrases, une logique, des references conscientes, inconscientes ou subconscientes qui sont d’une autre nature mais sans s’opposer aux autres langages humains
.

En d’autres termes, et la chose a peu ete etudiee, parlant en n’importe quelle langue, un juif exprimera surtout sa vie
spirituelle d’une maniere singuliere sans etre excentrique, speciale
bien que naturelle, autre en ce que l’ame a une experience specifique de la Divinite et de la Revelation.

Cela fait 30 ans que j’etudie cette question qui est reelle
et captivante. Devenu pretre, il m’est clairement apparu que l’ame
juive – dans le judaisme et/ou le christianisme – a une maniere a soi
d’aborder toutes les questions de l’intimite a Dieu, la vie de
saintete, de peches, de transgressions, de foi ainsi que la realite de l’experience humaine. Ainsi, il y a un “monde” entre
la confession faite en russe par une personne issue de la Gentilite
russe et la confession dite par un chretien hebraique. Ceci est
important car c’est precisement le moyen d’atteindre et de toucher –
sans abimer – la vraie dimension de l’universalite du Salut.

Cet aspect est encore intensifie si l’on pense au renouveau de
la langue hebraique comme langue commune de l’Etat d’Israel. La langue hebraique vivante – egalement comme langue liturgique surtout dans le  SSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSSjudaisme – doit conduire les Eglises a comprendre que, de fait, il peut
ici y avoir une place plausible a une presence judeo-chretienne. Il se
produit en Israel, ce cas nouveau, inattendu – bien que logique au plan eschatologique – d’une “extreme
universalite” et donc de la plenitude de l’Eglise.

(a suivre)

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