Lettre sinaite

En cette fin de journee du 7 decembre/24 octobre, l’Eglise orthodoxe celebre – ainsi que demain, la Fete de Sainte Ekaterina. Dans la tradition de l’Eglise de Jerusalem, cela se manifeste plus particulierement par le fait que le Patriarche Theophilos III de Jerusalem, accompagne d’autres membres de l’Eglise locale orthodoxe, vont en pelerinage dans le site prestigieux du monastere grec-orthodoxe du Djebel Musa, au mont Pharan dans le desert du Sinai, au lieu ou, selon la tradition, Dieu parla a Moise.

Ce lieu est sans doute – avec aujourd’hui ses quelques 20 moines – un des sites les plus majestueux et significatifs de la tradition monastique la plus ancienne, nee egalement dans le desert de Judee a l’instigation de Mar Sabbas, dont les reliques avaient ete rendues par le Pape de Rome a l’Eglise-Mere de Jerusalem.

Le monastere du Sinai a egalement un caractere totalement inconteste comme point de rencontre entre les trois grandes confessions monotheistes. Il est meme touchant, en soi, que cette fete soit celebree peu de jour apres de multiples considerations sur les consequences du voyage du Pape Benedictus XVI en Turquie, en particulier, sa rencontre avec le Patriarche oecumenique Bartholomaios I de Constantinople.

Dans la situation presente des Eglises dans le monde et d’une recherche authentique d’Unite profonde au nom du Dieu Un, il y a une sorte de devoir de “decence”, et d’equanimite. Le Patriarche Theophilos III de Jerusalem est l’heritier, comme beaucoup de membres du Saint Synode et de l’episcopat jerusalemite, de la grande personnalite spirituelle et humaine que fut le Patriarche Benediktos de Jerusalem. En 1964, il avait accueilli le Pape de Rome Paul VI et le Patriarche Athenagoras de Constantinople. Parmi les metropolites, il y a certains qui avaient faits leurs etudes avec ou bien en milieu catholique, comme c’est d’ailleurs le cas pour le Patriarche Bartholomaios Ier. Le College grec de Rome a longtemps edite les textes liturgiques orthodoxe de langue grecque. Comme me le faisait souvent remarquer le Metropolite Emilianos qui fut le representant du Siege de Constantinople a Conseil Oecumenique des Eglises a Geneve, l’Eglise grecque et l’Eglise latine furent parfois proches dans une zone d’interpenetration comme le sud de l’Italie, la Sicile, la Corse (qui fut longtemps musulmane et juive, puisque c’est une question actuelle…).

Le Patriarche Benediktos de Jerusalem avait confiance dans l’Eglise catholique. Il s’apercut avec le temps que le desir de “captation” existait sous la forme d’un proselytisme intra-chretien qui ne peut etre de mise. Dans l’histoire tourmentee, agitee, cruelle et meme sanguinaire de l’Eglise de Jerusalem, il y a un besoin de confiance en soi. C’est particulierement difficile en ce moment. Mais il faut aussi que les autres Chretiens et principales Eglises puisent mener un dialogue respectueux, eviter une langue de bois politique ou diplomatique, une politesse qui ne masque pas une competition reelle.

L’Eglise d’Occident a appris au contact avec des emigrants qui fuyaient des massacres comme les Grecs du Pont-Euxin, les Armeniens et les Syriens-Assyriens en 1915-1917, puis les Russes, les Bulgares, les Roumains quel etait l’importance et la richesse du patrimoine oriental. Il reste que nous sommes seulement a l’aube d’un dialogue alors que chaque Eglise doit maintenir, en son propre sein, la verite qu’elle recoit de Dieu. Le respect exige autre chose: faire face aux veritables points d'”estrangement”.

La disposition spirituelle fondamentale est celle de “servir et non pas etre servi” (Matthieu 20, 26) et que le “plus grand doit se faire serviteur” (Matthieu 23, 11). Il n’est pas etonnant que le modele du disciple est pris comme etant l’enfant ou “le plus jeune” (Matthieu 18, 2). Il n’est pas fortuit qu’en allemand “Juenger” designe les “disciples” non en ce qu’ils sont les plus ages (c’est plus un langage hierarchique base sur l’experience de la Sagesse). Le “talmid – תלמיד” hebraique est aussi un “tsa’ir – צעיר” en ce que la jeunesse peut etre inquiete (“tsa’r – צרצער = angoisse), mais avoir une disposition naturelle a decouvrir la fraicheur de la Parole de Dieu.

Il est apparemment curieux de trouver dans les commentaires offficiels le reflet d’une sorte de lapsus psychologique constant dans le monde catholique: il est sans doute vraisemblable que le Pape Benedictus XVI desire reconsiderer le role de service du successeur de Pierre. Malheureusement, des que la question est posee, il y a une difficulte reelle a formuler des termes theologiques qui soient en consonance avec la plus venerable tradition des Eglises. Ainsi, l’eveque de Rome, n’est-il plus “Patriarche d’Occident” alors que ce titre fut le seul a ne lui etre jamais conteste! Certes, il peut reconsiderer son role comme “patriarche” appartenant aux cinq patriarcats fondateurs de l’Eglise et qui se sont providentiellement trouves situe historiquement autour de la Mediterranee et non dans une region d’Afrique ou d’Asie. Mais la rencontre au Phanar ne se limite guere – peu s’en faut! – a la question de la “primaute de Pierre dans le service de la charite”.

Disons que, dans un climat de remise en question en profondeur de certaines situations, il est evident que chacun tente de “rencherir” sur les points qui deviennent litigieux, ou susceptibles d’etre discutes. A nouveau, celui qui veut servir, qu’il se fasse le plus jeune et le serviteur de tous”. Il ne peut y avoir alors de contestation ou de strategie, de politique. En outre, l’exemple de la Turquie offre le rappel de la grandeur et de la disparition des lieux fondateurs du christiansme. Nous risquons, en faisant mine d’ignorer nos disparites ou de les nier par pure diplomatie, d’oublier que saint Augustin a fut l’apogee et la chute de l’Eglise d’Hippone.

De meme, certains membres de l’Eglise russe, ou des differentes juridictions russes, croient utiles de dire que le Patriarche Oecumenique a un territoire restreint et un nombre de fideles limite. Cette affirmation fait echo aux propos de Staline demandant de combien de divisions armees disposait le Vatican. La Russie est immense, si immense et vaste que tout lieu semble “petit” sinon “reduit” en comparaison a ces espaces, a commencer par l’Anastasis, le Lieu de la Resurrection – le Saint Sepulcre… et que penser alors du Golgotha?

Je decouvre chaque semaine des groupes nouveaux, des pretres vagant sans statuts et surtout sans appel sur a agir “pour le bien spirituel des fideles” et qui, en tous rites, lancent des “cellules d’Eglise” melangeant le slavon et le russe, le roumain et l’hebreu, l’allemand, l’anglais, le francais ou l’italien, voire le polonais et d’autres langues. Est-ce ce chemin que suggerent le Pape Benedictus XVI et le Patriarche Bartholomaios? Et qui plus est pour l’Eglise au sens de “ecclesia universa”? ou bien, non pas une fragmentation, souvent politique, mais une recherche de la signification theologique a “etre un” comme Dieu et la Sainte Trinite.

Le propos n’est pas recent. Il est dans l’Evangile. “Vous ne vous appartenez pas a vous-memes”, rappelle Saint Paul (1 Corinthiens 6, 19) et il y va du respect de l’ame et du salut des ames et de corps que de ne pas transformer des etres apparemment disponibles a Dieu en un stade de football qui rappelle les jeux du cirque de l’Antiquite.

Il est evident que la geographie religieuse est en pleine mutation. Elle l’est par definition, mais ceci s’est accentue avec la chute du communisme, des dictatures et la restauration de la vie de Foi dans divers pays. C’est le cas pour l’ex-Union Sovietique et l’Eglise russe qui doit repondre a l’enjeu de son unite. Il y a la resurgence de l’identite syro-orthodoxe et armenienne au Proche-Orient tandis que ces memes Eglises sont terriblement persecutees en Iran et en Irak. En Turquie, le jeune Patriarche armenien Mesrob II et le Patriarche syrien-orthodoxe Mor Philoksinos font face a cette redecouverte de liberte dans une Turquie qui frappe a la porte d’une Europe dont l’identite chretienne reste un element essentiel pour la constitution d’une Communaute Europeenne porteuse de richesses spirituelles. Est-on “armenien” a la naissance de maniere inconditionnelle? comme consequencedu genocide de 1915 et l’islamisation forcee ne retirerait rien du caractere armenien et chretien de naissance? Meme situation pour les Syro-orthodoxes? Est-ce une recherche identitaire suite a des cataclysmes et une rehabilitation possible? Or nul ne nait chretien de naissance. Et tout etre vivant peut conferer le bapteme, c’est-a-dire configurer au Christ.

Il est possible que des temps puissent etre “eclates”, comme “disparates” pour mener lentement a une meilleure vision de l’Unite. Mais cette Unite est acquise une fois pour toute dans la mort et la resurrection de Jesus Christ. Il est le “Chemin (Derekh – דרך), la Verite (Emet – אמת) et la Vie (KHayim – חיים)”, un signe qui renvoie peut-etre a cette quete du Dieu Un = Ekhad = אחד de la Bible (Deuteronome 6, 4).

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s