La foi de Mar Thomas

Les Eglises du Christ ont celebre cette annee la Fete de la Resurrection du Seigneur dans la nuit du samedi 7 – dimanche 8 avril (24/25/03 selon le calendrier julien). Nous etions donc toujours au mois de Mars selon l’ancien calendrier julien toujours en vigueur dans l’Eglise de Jerusalem, pour la majorite des Eglises orientales, l’Eglise russe, georgienne, meme si, en Jordanie on calcule selon le calendrier gregorien et l’on ne passe pas a l’heure d’ete.

La Fete de la Resurrection, ou Paque chretienne, repose sur l’affirmation plurimillenaire des 18 Benedictions: Dieu “ressuscite, revigore” les morts. Cette affirmation scandee a long de la journee liturgique est au centre de l’acclamation de l’Eglise de Jerusalem “Le Christ est ressuscite des morts – par Sa mort Il (a) vainc(u) la mort et a ceux qui gisent dans les tombeaux, Il donne la vie”. Nous n’etions pas de la generation, ni des amis de Jesus qui l’ont accompagne pour ressusciter, a Beth-Phage, son ami Lazare (Eleazar – Dieu vient en aide – אלעזר) alors qu’il gisait deja dans les bandelettes, dans son tombeau et “degageait la mauvaise odeur de la mort”.

A la fin de la Divine Liturgie du Samedi de Lazare qui precede d’une semaine, dans la tradition orthodoxe, la Nuit Pascale de la Resurrection du Seigneur, je suis parti avec un nombre assez important de fideles pour Beth-Phage et nous avons fait le chemin initial de la visite et de la vie redonnee a Lazare; puis nous sommes descendu en serpentant a travers le mont des Oliviers pour cette premiere partie du Chemin de Croix selon la tradition orientale. L’Eglise de Jerusalem commencait a peine a voir arriver quelques pelerins. Pendant de nombreux jours, ils ont fait defaut et ne sont apparus que tardivement. Les Orientaux sont plutot “en solitaires” et, contrairement aux annees precedentes, sont peu enclins a partager ou meme a se saluer. Disons que cela est plus difficile que les annees precedentes.

Dans un contexte tres fragilise sur le plan de la situation-meme du Patriarcat grec-orthodoxe de Jerusalem, je dois faire le constat que notre communaute a toujours eu la possibilite de celebrer en hebreu, en ukrainien, en russe moderne, en slavon, arabe, grec, souvent en anglais, polonais, serbe, roumain mais aussi georgien, finlandais, allemand ou neerlandais, espagnol ou francais selon nos visiteurs, afin de temoigner et d’honorer la symphonie linguistique et culturelle qu’est l’Eglise chantant la Resurrection. Elle est peut-etre plus “israelienne” sans que je n’accepte toute dimension ou choix politique a cet egard, en ce que spontanement, les fideles peuvent y parler yiddish et le font car ils en ont ete impregnes comme une langue de “la maman – mume-lushn – מאמע-לשון”. L’acclamation de la Resurrection est egalement faite en yiddish et quelques versets de l’Evangile de la Nuit de la Resurrection le sont egalement. Il est emouvant de voir l’ancien responsable des communautes arabophones orthodoxes venir naturellement communier avec sa khuriya (epouse de pretre en arabe) en hebreu, alors que je lui propose depuis longtemps de se communier seul comme il convient a un pretre et de communier sa femme en arabe ou en grec. Avec un sourire lumineux, cet homme vieillissant qui a su combattre pour l’existence des paroisses arabes , sait aussi que notre communaute qui semble tout le temps changer de couleurs, est avant fondee sur la certitude que Dieu rachete de toute race langue, peuple et nation (Apocalypse). C’est une chose de le dire, une autre que de le vivre. Ici, tout le monde feint de parler a autrui en l’apostrophant dans quelques mots que nous connaissons tous en une dizaine de langues. C’est alors une situation de confusion, de faux dialogue, de “confusion des sentiments”. L’Orient chretien donne pitoyablement l’impression d’un nationalisme frileux et haineux envers “autrui”, dedaigneux. En contraste, nous essayons d’incarner cette plenitude de la voix et de l’ame humaine qui va a la rencontre de chaque ame, donc dans des langues diverses. Ce travail demande beaucoup de comprehension et de patience, de non-captation, mais de situer dans quels contextes nous vivons.

Le travail pedagogique, catechetique est enorme. Tout Chretien oriental sait que la Divine Liturgie comme les Services sont de remarquables catecheses qui eduquent le croyant. Cela prend du temps, mais la Liturgie est une catechese de l’ame alors que les rites occidentaux insistent sur d’autres faits de la Foi. En revanche, cela demande, surtout en Israel ou les eglises sont le plus souvent fermees ou difficilement accessibles, une disponibilite d’acces au lieu liturgique qui soit faicle et surtout naturelle. C’est un combat permanent.

L’Orient – cela fut admirablement decrit par de nombreux theologiens familiers de l’Orient – prend le temps de la priere. Combien de fois j’ai entendu des pretres locaux dire que la Liturgie dure tant d’heures et un mariage tant de minutes. Or, dans les deux cas, on vit en marchant vers une perception de l’eternite et dont certainement pas d’un double horaire a heure d’ete et d’hiver. Il est aussi curieux de voir que les Grecs celebrent assez rapidement; encore qu cela depende. L’ame orientale, en particulier slave, caucasienne, roumaine, et curieusement juive et arabe a besoin de nombreuses minutes, de repetitions, de lenteur, de penetration, d’interiorisation.

Dans la situation plus que difficile – mais aussi perilleuse – que traverse le Patriarcat de Jerusalem, je crois inutile – pour le moment – de faire un article sur les differents aspects de cette evolution. Je suis arrive a Jerusalem en tant que pretre, voici une dizaine d’annee. Je mesure a quel point le fait d’avoir enseigne, developpe des actions pastorales essentielles, ete oblige a faire face a des situations pastorales de defi ont ete un plus dans les actions que je peux ici avoir la patience de developper alors que sans cesse il semblerait que, par ignorance, jalousie, haine – vie spirituelle inculte tout simplement – mais aussi cette sorte de descente aux Enfers qui est le signe de ceux qui s’enfoncent dans un desespoir souvent ineluctable, bref tout cela ne porterait qu’a etre dissuade de poursuivre une tache jugee “impossible”. Il y a 20 ans arrivaient quelques pretres sovietiques. l’un est mort a Moscou – le pere Eliyah Shmain, l’autre est a l’Institut Saint Vladimir aux Etats-Unis. Des dizaines de pretres ont ainsi passe un temps restreint. Un psalmiste judeo-chretien orthodoxe m’a dit son etonnement a ma “perseverance”. Connaissant le paysage ecclesiastique, il m’a precise qu’aucun pretre n’accepterait de vivre dans les conditions ou je suis. Surement pas certains pretres “new style” russes qui sont presque les serviteurs fideles de quelque nouveaux riches ou bourgeois et se promenent en famille avec des recettes toutes faites de guidances spirituelles.

Il est particulierement fascinant, 62 ans apres la fin de la deuxieme guerre mondiale – de voir comment les Eglises peuvent ou non relever le defi d’une vraie presence “hebraique” dans leurs communautes. Au fond, plus elles empechent l’emergence succincte mais reelle de telles communautes ou les restreignent jusqu’a presque les laisser en vie pour des raisons strategiques, elles ne se rendent pas compte qu’elles courent a leur propre suicide et morcellement. Il est d’ailleurs interessant de voir que l’actuel debat sur les communautes catholiques faisant usage de la messe selon le Concile de Trente et son approbation, provoque des reactions similaires de repli et de frayeurs dans des Eglises “fragilisees” d’Europe occidentale. Il est tout-a-fait fascinant de vivre dans une atmosphere ou tout est suspect par nature; ou, de preference au dialogue direct, le bon vieil esprit de “rapportage” ou de delation vendue ou achetee ou negociee, voire simplement tacitement naturelle ne construit rien en terme de transmission de la foi. La transmission de la foi implique la transmission active et une foi active, une structure d’Eglise coherente.

J’ai prefere ecrire en ce huitieme jour apres la Fete de la Resurrection, au jour de Saint Thomas, Mar Thomas. Il n’etait pas present lorsque Jesus etait apparu ressuscite aux disciples “alors que les portes etaient fermees par crainte des Juifs” (Jean 20, 19-31). ” mipakhad haYehudim – מפחד היהודים”(par peur des Juifs) se trouve dans le Rouleau d’Esther.Cela merite d’etre souligne – sans systematiquement y lire une interpretation negative envers qui que ce soit! “La cite de Shushan poussa de grands cris d’allegresse. Les Juifs se rejouirent de la lumiere, de la joie, du bonheur, du respect (honneur)” (Esther 8, 17, lu a voix elevee et claire au jour de Purim). Le texte se poursuit ainsi: “Dans chaque province et ville, quand furent rendus public les decrets et commandements du Roi, les Juifs furent dans la joie et organiserent des festivites, un jour de fete. Et beaucoup de gens du pays (me’amei haaretz- ) mityahadim – מתיהדים/confesserent (rejoignerent, adhererent) la foi des Juifs car etait tombee sur eux une crainte de Juifs (ki-nafal pakhad-haYehudim aleyhem = ils etaient saisis par une peur des Juifs – כינפל פחד היהודים עליהם)(Esther 8, 17).

Cette peur des Juifs a traditionnellement ete comprise comme un element d’emblee negatif. Il est pourtant interessant de trouver cette expression dans le Rouleau d’Esther car celui-ci parle du sauvetage inattendu du peuple juif qui aurait du etre extermine selon le projet de Haman. Ils se retrouvent dans une situation de joie exuberante alors que, de fait, le chapitre 9 du Rouleau d’Esther decrit que les Juifs se sont venges et ont tue de nombreux ennemis. La foi peut-etre considerer la seule realite materielle du meurtre dument perpetre? De fait, de nombreux peuples furent tues dans les recits bibliques, avec des valeurs spirituelles (la destruction des Baals par le prophete Elie). Mais, il faut noter que cette “peur des Juifs” est liee surtout a la foi au Dieu Un qu’Ils professent et qui n’est pas mentionne dans Esther selon la version hebraique, mais dans la version de la Septante.

Il faut analyser le parallele avec l’apparition de Jesus huit jours apres que Thomas ait affirme qu’il ne croirait que s’il mettait ses mains dans le cote de Jesus et les doigts dans la marque des clous. Or, en voyant Jesus, il cite le psaume 5: “Mon roi et mon Dieu = מלכי ואלהי” et croit. La peur des Juifs ne serait-elle pas aussi liee au fait qu’elle n’est jamais une evidence pour quiconque; en tant que foi en un Dieu qui libere et qui sauve. En outre, se pose la question “chretienne” de savoir de quelle maniere le Judaisme concretise sa foi en Dieu. Les siecles d’eloignement et d’estrangement n’ont pas et favorables a une vision positives qui se precise de maniere tres lente.

Mais le jour de Mar Thomas est aussi important en ce que l’Eglise qu’il a acculture en Mesopotamie, Irak, Perse jusqu’au sud de l’Inde ou elle porte son nom est aujourd’hui eprouve par un martyre permanent, quotidien. Il a lieu a 150 km environ d’Israel.

La foi de Saint Thomas (didymos – te’om-תאום = jumeau, du Christ peut-etre dans cet acte de foi) correspond a ce que fete ce jour l’Eglise Orthodoxe et orientale: la foi de celui qui a vu et n’a pas immediatement eu la foi. De meme, la foi peut exister au fond de notre etre. Elle sera lente a croire en soi, en des valeurs, des actions, des possibilites, simplement que rien n’est possible a Dieu, pas meme nos freinages a Sa volonte.

Dire que le Christ est ressuscite aujourd’hui, c’est aussi affirmer, en cette “Anti-Passkha” 2007 que le signe de la foi de Thomas est peut-etre urgent pour les Chretiens de la region.

Il se trouve que, par le destin de nos calendriers, l’Eglise byzantine fera demain memoire de tous les morts (Radonica = joie de ceux qui sont dans la Resurrection du Christ- Радоница ) et que cela coincide avec le jour memorial de la Shoah et de ceux qui ont peri avec heroisme, le “yom hazikkaron lekhallei HaShoah veHaGevurah – יום הזיכרון לחללי השואה ולגבורה.

Il est interessant que ces dates coincident cette annee. Spontanement, il serait impensable de rapprocher ces jour-memoriaux. A ce jour, la distance selon les confessions atteint un paroxysme qui doit donner un sens profond de la longueur du temps, de son etendue et de la sagesse de Dieu qui se deploie dans la duree.

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