Entre disparition et mutation

Nous etions peu, sans doute trop peu ce mercredi 7 novembre 2007 pour accueillir, au nom de toutes les Eglises de Jerusalem, les membres de la Conference des Eveques autrichienne conduite par le Cardinal Christoph Schoenborn, archeveque de Vienne, primat de l’Eglise autrichienne. Trop peu nombreux a bien des egards. Depuis plusieurs annees, les allemands representent une force vive dans l’Eglise presente en Terre Sainte, plus particulierement a Jerusalem, en Israel et dans les Territoires sous controle palestinien.

Les allemands occupent des points importants comme l’Eglise de la Dormition qui fut toujours en territoire israelien, mais en frontiere. C’est un lieu tres frequente car situe au mont Sion, dans son cote “catholique et latin”, menant d’une part au “Coenaculum – Chambre Haute – Upper Room”, lieu traditionnel de la Derniere Cene. Cette Chambre est en etage, au-dessus d’une yeshivah. Comme je l’avais souligne dans un article anterieur, l’idee que des chretiens puissent prendre definitvement possession de ce lieu est totalement impensable pour les groupes religieux juifs en charge de cette yeshivah. S’il existe un lieu ou toutes le nations peuvent venir prier librement juste derriere la yeshivat Beyt Hatfutzot (yeshivah des diasporas – ישיבת בית התפוצות), il est impensable de ceder un centimetre ou un inch a des Benedictins allemands qui ont la charge actuelle de veiller a la gestion du lieu sous controle des autorites israeliennes des cultes. Laissons la question de l’eventuelle requete des franciscains qui furent les “gerants” des lieux pendants quelque temps, voici quelques siecles.

Ceci n’interesse pas les juifs et doit en revanche profondement interroger les chretiens. Ce refus juif ne doit pas etre compris comme une sorte de totale opacite ou surdite a des demandes souvent presentees- malheureusement – comme des exigences valides sur n’importe quel ton. Les Benedictins allemands seraient plutot pugnaces dans leur requete. Ils possedent en outre le tres beau site de Tabgha (Multiplication des Pains) situe sur le lac de Galilee. Voici 30 ans, les lieux etaient en gravats, avec de magnifiques mosaiques qui ont donne lieu a de nombreuses etudes, puis a la construction d’une eglise moderne, d’un monastere et centre d’accueil touristique. Alors que notre famille avait l’habitude passer sur le rivage des weekends un peu “moustiquaires”, le site est devenu totalement geputzt – brillant et sentent le propre, trop meme. Comme a la Dormition de Jerusalem, on sent que l’argent circule et s’investit dans des produits de piete. C’est un choix comme un autre alors que des sanctuaires mondialement connus donnent bien plus dans cette note. Mais disons que c’est une particularite.

Les autrichiens disposent de differents lieux, mais tout particulierement de l’ancien “Hospiz – maison de sante” que j’avais connu en fonctionnement. Le site, au croisement de la Via Dolorosa, face a l’Eglise catholique armenienne, est un lieu magnifique par son jardin, la qualite de son accueil, une certaine forme de bouillonnement des idees et depend du cardinal-archeveque de Vienne.

Les allemands ont aussi des religieux, des ecoles chretiennes qui ont prit le tournant de l’incuturation au moins linguistique en Israel – ce qui implique le maintien et le developpement de l’arabe. Les protestants, principalement bases a la “Erloeserkirche – Redeemer’s Church – Eglise du Redempteur” dans le Murestan non loin du Saint Sepulcre, assurent une presence germanique forte. Le nouveau Propst (responsable) est jeune et parle aussi bien hebreu que l’arabe.Y sont presentes les Eglises lutheriennes de langue anglaise, arabe, allemande, danoise, suedoise, finlandaise. L’eveque Yunan est arabe lutherien allemand et sert principalement dans les Territoires. Il est ne dans une famille de vieille tradition rum-orthodoxe de Jerusalem.

Pour l’entree de l’episcopat autrichien, il y eut bien les adeptes de toutes les welcome parties.Ils resterent des happy fews. La personnalite du cardinal Schoenborn – il a ecrit sa these sur saint Sophronios de Jerusalem qui sauva le Saint Sepulcre au 7eme s. – a attire une poignee de grands dignitaires latins, quelques ethiopiens, coptes, et grecs, deux russes de la Mission du Patriarcat de Moscou accompagnes par un clerge arabe reduit et une majorite de moniales.

Ces venues sont importantes dans le mesure ou elles n’ont pas seulement un aspect “superflu” ou “mondain”. Qui parlerait de mondanite dans un univers aussi split et provincial? Sans compter sur l’inevitable crise d’hysterie de la juive pieuse qui revient de l’ecole et fait une crise violente a la vue de toutes ces croix pectorales. La police israelienne a eu du mal a la contenir tandis que d’autres jeunes juives declaraient simplement que tout ce beau monde pourrait arriver sans “atours”. Le probleme, c’est que nous ne savons pas faire sans atours et que la Croix du Christ a ete plantee sur cette terre-ci et que si le salut d’une delegation episcopale provoque de telles reactions, c’est que les chretiens n’ont pas besoin de la protection de la police israelienne. Les chretiens ont besoin bien plus d’etre presents et de montrer que les “atours” ont une toute autre signification et importance.

Le Maire de Jerusalem, Uri Lupolianski, recevant la delegation, a souligne l’aspect pour le moins fragmente donne par les chretiens; il pensait plus particulierement au Saint Sepulcre. Il eut ete facile, mais peut-etre aujourd’hui juge dangereux potentiellement, de lui retorquer amicalement que le judaisme n’offre nulle part de modele d’unite convaincant sinon que l’identite juive a toujours assure un ciment de grande cohesion.

Je ne vais a aucune manifestation culturelle francaise. Mon ministere, mes references culturelles, linguistiques, geographiques et de foi se situent ailleurs. On a pu aussi sentir, au cours des dix dernieres annees, un net affaiblissement de la presence francaise sur le plan de la vie religieuse, contrairement par exemple aux allemands avec lesquels je partage tres naturellement l’heritage linguistico-culturel mais aussi theologique juif ou chretien.

Mais voici deux semaines, je fus invite a assister a une table ronde qui concluait une journee d’etude et de reflexion au centre culturel francais de Jerusalem.J’avais ete invite par Catherine Dupeyron qui vient de publier “Chretiens de Terre Sainte, disparition ou mutation” publie par Albin Michel. La soiree commence par un hommage a Andre Chouraqui – le traducteur barde de collaborateurs et d’avocats pour droits d’auteur -qui a accompli, pour ce que concerne la langue francaise un travail absolument remarquable – difficilement utilisable sans l’assistance d’autre ouvrage scripturaire, mais qui peut interroger. Je l’avais bien connu et il avait la bonte d’accepter mes taquineries a son egard. Qui etait present? “Les vieux de la vieille” : ceux qui sont en Israel depuis 20 – 30 – 40 – 50 ans. Les Juifs parlent francais entre eux, souvent avec un fort accent marocain ou oranais, tandis que les freres chretiens parlent hebreu entre eux… Des itineraires de vie profonds, avec des choix souvent radicaux envers une societe israelienne qui leur serait plutot indifferente. Certains parlent aussi un arabe parfait.

La soire a debute par cet hommage a Andre Chouraqui. A tous points de vue son oeuvre presente des points de comparaison avec la traduction allemande effectuee avant la guerre par Martin Buber et Franz Rosenzweig.

La table ronde traite de la presence des chretiens en Israel. Enfin… ce fut le but de la conversation. On s’enlisa dans la sempiternelle question des visas. Depuis de nombreuses annees – on pourrait citer des noms – le ministere de l’interieur israelien met/mettrait systematiquement des roues au renouvellement des visas d’un nombre somme toute restreint de religieux et assimiles (etudiants en theologie), sans parler de la mobilite des membres du clerge arabe. Le debat s’enlisa un peu trop dans cette direction. On pourrait invoquer une certaine forme d’incompetence ou de crainte a affronter directement une administration israelienne qui a aussi ses regles, habituellement tres peu connues par des personnes hesitantes (les chretiens).

Il est exact de dire qu’il y a un probleme, mais c’est un probleme supplementaire dans un pays ou un probleme est naturel et devient naturellement une question relationnelle et theologique. Et la, il faut trouver un langage commun ou les mots ne sonnent pas etrangers aux uns et aux autres. Par exemple, il etait tres clair que personne ne semblait se rendre compte de l’enfer que doit traverser un citoyen isralien (pas besoin de visa) pour regler un probleme concernant son vehicule a deux roues!!!!!!! ou tout autre probleme qui peut se poser dans la vie courante de l’Etat hebreu et qui vaut cette reponse charmante et si pleine de verite: “todah al hasavlanut – תודה על הסבלנות – merci pour votre patience”.

Catherine Dupeyron presenta son ouvrage qui, a mon sens, marque un tournant. Elle revient sur la perception des chretiens comme issus des colonisations sucessives, suite a deux empires ottomans dont la realite reste tres pregnante alors que le christianisme ne peut plus etre decrits selon les decoupages geopolitiques et etatiques anciens toujours en vigueur. Par de multiples exemples, elle decrit avec lucidite et clarte, l’emergence d’un fait qui semble desormais s’imposer comme une evidence (parfois bien involontaire ou a contre-coeur chez Juifs et Chretiens): l’existence d’une Eglise en Israel ayant des visages divers et a peine “tolerable” tant pour les juifs que pour les Eglises chretiennes dans leur ensemble.Elle cite de nombreuses personnes, dont le P. Emile Shufani de Nazareth, mais bien d’autres et decrit avec realisme mes activites aupres d’une population de nouveaux venus souvenus en quete d’inculturation et qui sont aussi en droit d’interroger l’Eglise locale a laquelle ils appartiennent desormais.

Il me semble que son point de vue est reellement neuf et novateur. Il prendra du temps pour etre accepte par les Eglises. Voici 5 ans, je proposai au responsable d’un groupe oecumenique, d’ouvrir un peu les choses en direction de la realite israelienne. Europeen de souche et de formation, il avait eu l’honnetete de me repondre que c’etait trop lui demander au bout de 40 ans dans le pays, mais qu’il comprenait la question et qu’il faudrait trouver une reponse.Il a surtout passe sa vie en milieu arabe et avait accepte avec difficulte la presence israelienne.

De leur cote, les juifs ou les autorites israeliennes (sous un controle rabbinique plus ou moins constant) ont une difficulte reelle a admettre la realite chretienne et sa presence au sein de la societe hebraique.Il y a une longue patience a manifester. La visite du pays, la passion de la terre d’Israel, conduit beaucoup d’Israeliens a devoir scruter les ressources d’un christianisme toujours percu comme agressif et volontaire a l’egard d’Israel.

Le P. Emile Shufani a fait en France la decouverte de la tragedie de Shoah. Apres 1967, il a eu le courage d’organiser des rencontres entre jeunes juifs et chretiens, puis un voyage a Auschwitz, melant juifs, chretiens, musulmans, israeliens et arabes. Il montre de maniere tres pertinente comment, apres 1967, on ne pouvait se bercer de chansons, chantees avec allant et vehemence en arabe, et invitant a jeter les juifs a la mer. Il y va de suivre les voies nouvelles qui se font jour. Il avait ete le premier a souligner qu’Israel etait une realite “qui ne passerait pas”, du moins logiquement.

En revanche, nous ne sommes plus dans le temps de Andre Chouraqui. Ce monde s’efface petit-a-petit, de maniere evidente et naturelle. Une personne interrogea (interpella meme vivement – elle est non-juive) ainsi un chretien non-juif sur les raisons de sa presence en Israel. Disons qu’en guise boutade, la question restait personnelle mais valide.

En revanche, dans les centres d’accueil varies, ce sont d’autres juifs (cette fois) qui font leur aliyah. Ils sont le plus souvent originaires d’Afrique du Nord. Ils connaissent un peu d’arabe, mais cela les rendraient malades de les frequenter. Une olah chadasha – nouvelle immigrante refusa d’aller aider des arabes comme aide-infirmiere a Hadassah (“car elle etait venue en Israel pour fuir les arabes” (sic)). Il lui fut repondu qu’elle avait fait une grave erreur d’appreciation d’Israel et de sa population vive. Elle repartit vers la France, etudiant des possibilite d’immigrer au Canada.

Mais cette immigration n’a rien a voir avec celle d’une generation beaucoup plus libre et desireuse d’un dialogue respectueux.Il est vrai que la majorite des chretiens presents a cette table ronde pourraient difficilement affirmer qu’Israel est leur pays premier et authentique. Au fond, la generation Chouraqui, P. Dubois, l’Ecole Biblique des Dominicains exprimerait plutot un malaise, a ce jour.

La reponse audacieuse mais realiste de Catherine Dupeyron peut lui valoir des critiques de diverses natures. Elle ouvre precisement des perspectives nouvelles qui doivent etre depolitisees.
Disparition ou mutation?

Peut-etre ni l’un ni l’autre en termes hebraiques modernes, c’est-a-dire de prendre conscience du profond remodelage geo-social du christianisme a ce jour. Et de susciter un necessaire dialogue pour la decouverte reelle de chacun et eviter les servilites.

J’ai souligne un dernier point: il semblerait que, dans la periode actuelle, seule une journaliste israelienne, francaise d’origine et francophone, (dont c’est la langue de travail et qui vise le monde francais), ayant eu son parcours pouvait decrire avec autant de justesse, de prudence et de clarte une situation qui est gardee sous quelque forme d’opacite par d’autres. Ou bien ne pourrait etre comprise avec autant de pertinence. Les autres journalistes ou ecrivains de langue anglaise sont trop “fragmentes” de par la nature du monde anglo-saxon et de sa realite religieuse. Les allemands, italiens, espagnols ont de multiples formes de breches interieures ou limitees par le contexte historique et leur difficultes a percevoir les autres groupes religieux. Quant aux russes, ils restent comme enfermes sur l’evolution inattendue des mutations internes qui se jouent au sein du monde russe et slave dans son rapport avec la judeite specifique d’Israel.

A ce titre, la culture et les methodes d’analyser de la realite developpees dans la societe francaise correspondent sans doute a ce qui convenait le mieux pour exprimer cette realite qui affleure ou dont on repousse la reconnaissance, celle d’Eglise en Israel et d’une responsabilite d’Israel au sein des Eglises. Catherine Dupeyron, ce soir-la, tracait un lien culturel avec Andre Chouraqui et une “grandeur” naturelle de la pensee francaise dans le monde juif si profondement en liaison avec le christianisme en France.

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