Rouleaux et cadrans

Dans son livre “Chretiens de Terre Sainte, disparition ou mutation” (Albin Michel), la journaliste franco-israelienne Catherine Dupeyron decrit concretement les veritables mutations qui se sont produites, de maniere quasi imperceptible et dans le silence, au sein des communautes chretiennes d’Israel, des Territoires palestiniens. Elle n’aborde pas directement le Liban ou la Jordanie, le Liban ou l’Egypte, mais se concentre sur la nouveaute israelienne.

Elle decrit de maniere tres claire et a l’aide de nombreuses interviews comment la memoire chretienne de Terre Sainte semble figee – c’est une apparence et une realite faite d’opacite – sur un temps: celui de l’Empire ottoman. Par deux fois, sur deux periodes de 400 annees, les Ottomans ont regne sur un immense empire territorial qui incluait une partie du Proche et Moyen-Orient mais aussi l’Afrique du Nord et menaca Vienne tout en s’emparant des pays balkaniques.

En 1917, les Britanniques prennent Jerusalem et Baghdad. C’est une sorte de mise en place du mandat qu’ils exerceront a partir de 1920 jusqu’a l’independance d’Israel et de la Jordanie. En 1926, les Britanniques ont pense creer un Etat chretien assyrien-chaldeen en Irak qui ne vit jamais le jour car les Anglo-saxons etaient deja englues avec la Dutch Petroleum dans la conquete du petrole. Cette guerre n’est pas terminee mais acheve en revanche les premieres chretientes dans le pays d’Abraham.

En 1917, date important, le Congres sioniste recoit la Declaration Balfour qui permet aux Juifs de fonder un “homeland” en Palestine a condition de ne pas nuire aux interets des populations locales. La meme annee, commenca la Revolution bolchevique dont on evite de trop celebrer le 90eme anniversaire. Les Juifs russes avaient fait pression, Chaim Weizmann et d’autres, sur le congres sioniste pour que l’on vienne au secours des populations juives de l’empire tsariste. Comme le souligne la visite ces jours-ci du President ukrainien Viktor Yushchenko, deux presidents et trois premiers ministres israeliens furent originaires d’Ukraine. Le lien est tres particulier et perdure d’une maniere qu’il faut analyser de facon positive.

Le P. Emile Shufani, grec-melkite de Nazareth, etait parti, avant la guerre de 1967. Il avait quitte un Israel etroit et tenu, fragile d’apparence et eventuellement jetable a la mer si l’on ecoutait les chansons populaires de la propagande anti-sioniste. Ordonne pretre, il revient en 1968 et il est le premier a faire le constat qu’Israel s’est certes agrandi, que cela poserait des questions auxquel le pays fait face aujourd’hui. Mais il revient surtout en prenant conscience que l’Etat d’Israel existe et que cette existence ne peut plus raisonnablement etre niee. Il serait meme irrealiste de se bercer d’illusions. Il ne s’agit pas, dans son constant, d’une question de pouvoir. Il prend conscience que l’Etat d’Israel est une realite pour le peuple juif, mais doit aussi le devenir pour les monde chretien auquel il appartient et egalement pour le monde arabe, dont les habitants sont souvent des citoyens normaux de cet Etat, en particulier en Galilee.

Le P. Shufani decide alors d’entreprendre des actions qui peuvent permettre a des mondes si differents – le judaisme et l’arabite chretienne et musulmane – mais il insiste sur le monde chretien qui est le sien – de “s’apprivoiser”. Il propose des rencontres entre familles ce qui a releve du prodige. Puis il collabore aux recherches et actions menees par le Kibbutz Lochamey HaGettaot – קיבוץ לוחמי הגטאות – des Resistants des Ghettos situe pres de Akko (Saint Jean d’Acre). Ce modele de structure a visage “socialiste” mais typique des rescapes des Ghettos – en particulier celui de Varsovie – tente d’analyser la violence de la haine exterminatrice nazie pour lutter contre la separation entre le monde juif et arabe. Et proposer des pistes de luttes contre la violence.

Le P. Shufani a aussi organise des voyages vers Auschwitz et je me souviendrai toujours de sa voie un peu tremblante a la radio (Reshet Bet – deuxieme canal) quand il a explique que son voyage emmenait des Israeliens juifs, arabes, des druses, des non-Israeliens, des chretiens et aussi des russes orthodoxes.

J’ai aussi souligne dans d’autres blogs, l’originalite de l’Eglise grec-catholique melkite, en particulier depuis la nomination de Mgr Elias Chakkour qui fit des etudes d’hebreu et de Talmud a l’Universite Hebraique de Jerusalem.

Mais la remarque du P. Shufani est importante, de meme que le constat specifique qu’en degage de Catherine Dupeyron. Il n’est pas certain que les colloques sur l’Orient chretien soit en phase avec cette realite, pour le moment, meme si elle peut poindre rapidement car il s’agit d’une evidence. De fait, le P. Shufani explique que les Eglises ne peuvent plus se concevoir ou se comporter comme si elles vivaient encore sous le regime des firmans (lois) ottomans et au temps de la montee des colonialismes occidentaux (francais, anglais, allemand, italien, espagnol, mais aussi russe, serbe). La presence grecque est autre dans la mesure ou les Grecs furent presents des le temps de Jesus et de la primitive Eglise de Jerusalem et que c’est a cette langue grecque que l’on se refere pour le texte primordiale des Evangiles. Ce qui ne remplace pas la valeur des autres versions qui sont apparues rapidement: en syriaque-arameen, copte, gheez, armenien, georgien et autre langage.

Il est tout-a-fait clair, dans la Vieille Ville de Jerusalem, qui se depeuple de ses chretiens et est frequemment islamisee ou judaisee, que les chretiens ont une memoire vive du temps de leur subordination a l’autorite decisionnelle du pouvoir ottoman. C’est sensible dans les caveaux des batisseurs des murailles de la Porte de Jaffa, tues par les maitres, comme dans la memoire d’un temps encore tres proche ou Jerusalem fut uniquement sous controle arabe par le biais de la Jordanie et auparavant de la domination turque.

Les territoires juridictionnels definis par les Eglises ne correspondent plus a la realite geo-sociologique de la presence de chretientes nouvelles et diversifiees. Un pretre comme le P. Shufani a le courage humain et le realisme spirituel de faire le constat d’une modification en profondeur qui rend obsolete tout autre reference. Il admet, consent ou accepte le fait juif et israelien comme faisant sens pour notre epoque, y compris pour ce qui concerne la “gestion” des Eglises. Or celles-ci mettent du temps a actualiser cette prise de conscience pour des raisons diverses et absolument comprehensibles. Nul ne peut forcer quiconque a quoi que ce soit dans le domaine de la foi et de la spiritualite. C’est le temps qui permet, en ouvrant un regard de foi et de jugement renouvele, de faire le constat de changements irreversibles, du moins qu’il est possible de considerer comme tels en essayant de preserver au mieux les droits et le respect de chacun.

On le sent a de nombreux niveaux: les monde de l’Eglise latine, en particulier les Franciscains en charge de la garde des Lieux Saints gerent un territoire immense qui ne correspond plus, aujourd’hui a une unite chretienne, latine, occidentale heritee du royaume de Jerusalem et des croisades. Chypre, Malte, la Syrie, le Liban, l’Irak et la Turquie, par exemple sont en fait morceles comme des “parcelles d’Eglises locales” qui ont gagne leur autonomie. Les differents patriarcats qui se revendiquent d”Antioche et Jerusalem et de tout l’Orient ont egalement une realite contrastee et, peu a peu, ils se segmentent sans se fracturer necessairement.

J’ai vu, comme toute personne ici, la dechristianisation de Bethleem, devenue une ville musulmane. A ce moment-la, il faut admettre que les Eglises prennent le risque de la concurrence les unes envers les autres en tant qu’entites issues du colonialisme et non de la veracite incarnee du chretien “native” du pays. Il n’est sans doute pas fortuit que les les autorites israeliennes ont remarque ce point de faiblesse du christianisme institutionnel a l’egard de l’Etat d’Israel qui obligent les communautes a faire renouveler des visas qui ne devraient pas etre demander: on n’appartient pas a son Eglise pour le temps de un ou deux annees renouvelable par une administration etrangere a notre foi.

Il est certain que les Eglises ont alors du mal a se coordonner ou unir leurs efforts. Il est des actions qui nuisent, dans un Etat juif ou islamique, a la coherence de la foi chretienne. La Terre Sainte a le plus souvent ete tres elastique permettant le passage d’une confession a une autre de maniere relativement souple. Il est saisissant de voir des musulmans devenus chretiens continuer a se presenter a la priere du vendredi au mont du Temple, pour voir les amis! De meme, je trouve une marque de profonde unite – avec malheureusement une tendance a un manque de rigidite dogmatique – dans le fait que les Arabes chretiens de toute confession locale traditionnelle assitent et participent naturellement et “fil beyt – chez soi, a la maison” a des celebrations dans des Eglises qui continuent de ne pas etre en communion: grecs orthodoxes, coptes, syriens orthodoxes, armeniens et les catholiques varies se frequentent et vont d’un sacrement l’autre avec une grande dexterite.

C’est sans doute ce qui fragilise les Eglises traditionnelles qui jouent souvent la carte de la competition en echangeant des baisers de paix. Cette mise en garde fut celle exprimee par le Patriarche Benediktos grec-orthodoxe de Jerusalem. Il avait eu la plus grande confiance dans les catholiques jusqu’au jour ou il comprit leur desir d’asseoir une situation qui n’etait pas naturelle en Orient. Mais aujourd’hui, ce genre de relations sont perilleuses. Dans les conditions presentes, nul doute que l’Etat d’Israel ne cedera en rien au monde chretien. C’est vraiment la nouveaute un peu trop rigide parfois mais issue du poids de l’histoire. Les Eglises traditionnelles comme les mouvements de soutien evangeliques en font souvent l’experience, a leurs depens.

L’Autorite Palestinienne peut difficilement assurer, pour le moment, les biens et les fideles de chaque Eglise. Comme le souligne le P. Shufani, il y a aujourd’hui un monde entre la vie des chretiens de Galilee (Arabes, chretiens, eventuellement israeliens et palestiniens) et ceux de Cis-Jordanie, du West Bank et donc de Bethleem. Gaza est une tragedie spirituelle et historique en soi.Mais son propos est egalement vrai de la Jordanie ou les chretiens menent une autre vie, tres arabisee. Les Maronites sont apparus a l’occasion des conflits au Liban, mais la majorite des chretiens habitent au Centre d’Israel qui constitue un vivier industriel et intellectuel avec la cote.

Le Sud (Neguev) qui etait tellement prise dans les visions futuristes de David Ben Gourion, est a “l’abandon” alors qu’i habitent de nombreux orthodoxes et protestants.

Nous vivons un temps de “fractionnement”, ce qui ne veut pas dire que cela soit coherent et “nourrissant” comme la Fraction du Pain. C’est vrai de petits etats qui se creent ca et la, jusqu’au Mindanao qui s’est hier separe des Philippines.

Israel a aussi du mal a trouver ses marques entre la FGaliliee, le Centre et le Sud. La Palestine est dans une situation bien plus difficile.

C’est ainsi que les Eglises ne sont pas uniquement confrontees a la reconnaissance de l’Etat d’Israel. Il y a bien plus: la reconnaissance du fait juif, de la realite hebraique et israelienne qui unit les Juifs du monde entier, englobant potentiellement certaines formes de chretientes.

Il est une chose de considerer ou d’etudier les sources et les racines juives du christianisme. C’en est une autre de voir le “compagnon d’eternite” juif reparaitre dans une structure d’autorite avec une coherence qui marche avec le christianisme vers la redemption. C’est un point bien plus vaste car ouvert comme l’est tout futur. Il pose bien des questions et le prealable reside dans la reconnaissance mutuelle et respectueuse.

On se gause en ces temps de la presence “russe” en Israel. Il est vrai que chaque Eglise aurait tendance a avoir ses “Russes” peut-etre pour assurer ses visas ou s’occuper des pauvres. Il n’y a pas de “Russes” en Israel. Il y a des citoyens israeliens venus de la culture slave. Je fais le perroquet a l’annee a ce niveau. Il est evident que la liberte de parole et de conscience garantie par l’Etat hebreu (dont certains abusent et d’autre considerent comme un leurre potentiel) permet a des personne de langue russe de continuer a parler russe et de frequenter des lieux de culte chretiens, normalement orthodoxes, ou le slavon d’Eglise est la norme. C’est ainsi qu’il y a de nombreux Georgiens et Roumains ou Ethiopiens qui n’ont jamais eu peur d’afficher leur double allegeance ou spiritualite.

J’ai ete tres interesse par la venue du President Viktor Yushchenko ces deux derniers jours en Israel. Il incarne parfaitement cette “restructuration ecclesiale” dont parle C. Dupeyron et le P. E. Shufani. Il n’est pas question de prendre ici une position politique et de juger la situation personnelle de l’homme politique dans un contexte precis et tres incertain comme celui de l’Ukraine.

Mais il incarne et son visage a garde visage humain comme dit le prophete Isaie (le serviteur souffrant) malgre la tentative d’empoisonnement dont il a ete la victime, le veritable lien qui existe entre l’ex-URSS et Israel. Enfin! Deux presidents et trois premier-ministres israeliens etaient ukrainiens et non russes. Ce qui est clair c’est que l’on fait erreur sur la population et donc sur les personnes dont on parle. Certes plus d’un million deux cent mille sovietiques sont montes en Israel. Certain politicien peut alors parler d’Israel comme le “deuxieme Etat russe” a ce jour. En fait, comme les Juifs etaient territorialement “parques” en Ukraine et en Bielorussie, l’ukrainien constitue ici une culture tres proche de la pensee juive traditionnelle. Les hommes ont partage le drame de la Shoah mais aussi du Holodomor (cf. article).

Je celebre toujours une partie de la Divine Liturgie en ukrainien car il y a la bien plus qu’une question de politique ecclesiale ou de nationalisme. La trop grande diversite des Eglises en Ukraine correspond au bourgeonnement issu du hassidisme juif de Subcarpathie, d’Ukraino-Ruthenie, de Bessarabie. Il a toujours existe un axe Odessa-Jerusalem, meme a l’epoque du Temple, alors que les Juifs habitaient en Crimee et dans le sud de l’Ukraine.

V. Yushchenko a sans doute ses raisons de venir en Israel. Disons cependant qu’il a fait des gestes porteurs de sens. Ayant fait vote une lois garantissant les droits de proprietes de chaque communaute confessionnelle, il a appele les diverses juridictions de l’Eglise orthodoxe a l’unite. Puis, en venant en Israel, il a apporte une boite avec les renseignements les plus precieux sur la resistance juive pendant la deuxieme guerre mondiale en Ukraine et contenant les documents prouvant ou ces personnes ont ete enterrees. Ce n’est pas creuser la terre noire au compteur Jaeger pour apporter la necesaire preuve de meurtres de Juifs. Ceci est une autre affaire. Le president ukrainien a apporte une memoire commune. Et, par ailleurs, il rapporte 700 a 1000 rouleaux de la Torah trouves en terre d’Ukraine pour les redonner a Israel et les confier aux communautes juives.

En accomplissant ce geste, il ne comptabilise pas les personnes assassinees: il rend la Parole Vivante du Dieu Vivant d’Israel a ceux qui l’ont annoncee et chantee en terre d’Ukraine. Et il souligne alors le lien entre la Rus’ de Kiev qui recu la foi en Dieu et la certitude de la Resurrection.

Homme au visage defigure et “reconstitue”, il lui echoit et il l’a au moins fait, de venir comme le representant d’une nation aux frontieres incertaines comme celles d’Israel a ce jour et demande a Yad VaShem la reconnaissance du metropolite Andrei Sheptytskyi comme “Juste parmi les Nations”, affirmant ainsi les “qualites hors normes” de cet ecclesiastique au-dela de toute frontiere (Prof. Gutman).

Un blog est aussi une sorte de memoire, fragile peut-etre et temporaire. Mais j’ai ete heureux de le voir au Patriarcat grec-orthodoxe de Jerusalem, rendant visite au Patriarche Theophilos III entoure de quelques metropolites, eveques et pretres. Il recut la Croix du Saint Sepulcre des mains du Patriarche. Il etait arrive avec un peu de retard. Il est vrai que le traffic rend les choses difficiles. Mais aussi, au-dela de Uzhhorod en Ukraine subcarpathique, dans le pays des Russyns si specialement orthodoxes, le temps prend une autre mesure qu’en Occident. Le temps s’epaissit, se densifie et les heures passent sans que cela ne gene localement.

Vikotr Yushchenko fit cadeau d’une horloge au Patriarche Theophilos. Il y va de l’heure de Dieu. Les Occidentaux sont volontiers portes a dire: “omnes vulnerant, ultima occit – toute les heures blessent, la derniere tue”. En ukrainien, “maiu tchasu – маю часу” c’est avoir le temps de l’hospitalite, de l’eternite, des delais et des jours comme dans Kohelet/Ecclesiastique.

Comme il partait, je lui ai dit rapidement quelques mots en ukrainien. Que, mes paroissiens parlaient tous parfaitement ukrainien et que nous priions pour partie en cette langue en priant pour ce pays. Il ecouta avec attention et j’etais etonne de dire cela. J’ai sorti de ma poche la montre-gousset ou les heures sont indiquees en hebreu et la lui ai donnee “parce que l’esperance est plus forte que tout – le temps est court”. Il l’a prise et, de maniere totalement inattendue, a embrasse ma main (de pretre).

Ce n’etait pas une rencontre fortuite et personnelle. Dans le lieu de la Resurrection, c’est comme si toutes ces ames qui ont survecu par-dela tant de souffrances, d’ignorance et de persecutions – celles qui sont parvenues en Israel et y habitent comme juifs et chretiens etaient unies sans inimitie. “Khristos posered nas – i ie i bude – Христос посеред нас – i е i буде / Le Christ est au milieu de nous, Il est et le sera pour les siecles”.

L’axe Odessa-Jerusalem restera et s’ouvrira. C’est aussi vrai dans le domaine de la foi, tout comme, ces jours-ci de tres nombreux pelerins russes viennent confirmer cette vieille route traditionnelle de la marche vers les Lieux Saints.

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