Der Feuilleton IV: Dynamis, memoire et foi

Il y eut comme une envolee culturelle lors du sejour parisien de Benoit XVI. Une bourrasque d’intellectualisme a l’approche de la fameuse conference inaugurale du Herr Doktor und Professor Joseph Kardinal Ratzinger – Papst Benedikt XVI. Sept cents invites ou cooptes, gens des lettres et des arts, chaque eveque francais avait pu venir avec l’un de ses intellectuels, des hommes politiques, des scientifiques. Il y eut une sorte de pleins feux sur la culture “aux [college des] Bernardins”.

Certains avaient peur de ne pas comprendre un pape par trop cultive. Il fut limpide. Peut-on cependant considerer que la conference de Benoit XVI apportait une reflexion neuve sur le plan theologique? D’un point de vue strictement theologique ou philosophique, ses propos n’innovaient pas. Ils sortaient a l’air libre. Ils etaient inattendus pour un auditoire peu habitue a certaines formes de reflexion spirituelle et d’enracinement scripturaire. Il faut etre prudent. La theologie et la reflexion sur les Choses divines sont souvent devenues des matieres abordees d’une maniere trop routiniere. C’est le danger permanent de toute personne ou groupe en quete de Divin.

Dans ces temps de penurie, le pape a repris la celebre parole de Jean-Paul II: “N’ayez pas peur!”. L’expression “al tira’ – אל-תירא” est constamment reprise dans la Bible et l’Evangile. Jesus ne cesse d’appeler a ne s’inquieter de rien. Le projet de restauration du “College des Bernardins” s’enracine dans la memoire de la transmission de la foi et des Ecritures depuis les siecles les plus anciens de l’Eglise de Lutece. Le projet comporte des regles qui sont, en principe, en accord avec le respect de la laicite republicaine a la francaise. Les “Bernardins” deviennent un lieu de l’histoire patrimoniale du christianisme a Paris, un lieu de manifestations culturelles (conferences, concerts, expositions) – avec un cafe… ouvert a tous, sans distinction de race, langue peuple et religion.

Le Centre accueille aussi le Studium de formation des seminaristes du diocese catholique de Paris et l’Ecole cathedrale devenue Faculte Cathedrale ouverte a la formation de tous, catholiques ou appartenant a d’autres confessions. Ce renouveau de la Formation fut l’une des intuitions premieres du cardinal Lustiger.

Il reste que le lieu reste “a-liturgique”. Il apparait qu’il n’est pas possible, par accord avec les autorites publiques, d’y celebrer l’Eucharistie ou tout autre Sacrement. On peut alors s’interroger sur le sens de la Parole toujours recue comme Sacrement ainsi que Benoit XVI le souligna avec force dans sa conference.

Nous traversons un temps de repriorisation vers la redecouverte de l’identite personnelle et collective. Ceci peut favoriser – comme nous le voyons actuellement – des repliements ou inciter a la conversion. Le catholicisme est naturellement missionnaire. C’est un fait simple, gregaire. It’s not judgmental. Le couvent des Bernardins s’enracine dans la tradition du moine cistercien saint Bernard de Clairvaux, grand predicateur, mais predicateur inlassable/insatiable de la deuxieme croisade (1143-49) qui s’acheva par une defaite dont on lui imputa la responsabilite.

Vue de Jerusalem, cette dimension garde toute sa realite pour le christianisme orthodoxe. Les Juifs ne diront rien mais n’en penseront pas moins. Serait-ce le prix necessaire de tout renouveau spirituel? Le temps du dialogue reviendra, sans doute avec l’aide et la reflexion de ceux qui viendront se former en cette nouvelle faculte tres romaine et gallicane. A Lourdes, Benoit XVI rappela aux eveques que la foi ne peut en aucun cas exclure; nul ne peut etre exclu ou considere exterieur aux Mysteres Divins.

Benoit XVI commence par les sources culturelles – evidemment spirituelles – de l’Europe: le monde des moines, l’importance du monachisme. Il est un fait que depuis de nombreuses annees, les Eglises sont appelees a reflechir sur l’origine et le developpement du christianisme dans l’Europe au sens large. Elles ont trouve une source commune – du moins apparemment similaire – qui se serait manifestee des avant la brisure “egalement apparente”  du schisme d’Orient (1054).

Il est un fait que cette analyse est scrutee de diverses maniere depuis des decennies, en particulier par l’Eglise catholique. La vocation de certains groupes lances au sein du catholicisme latin (Taize, le Chemin Neuf, la comunità di Sainto Egidio et celle du monastero di Bose) montre aussi que cette intuition partagee naturellement par certains protestants, voire certains orthodoxes.  Le monachisme, apparut dans le desert d’Egypte, mais aussi en Palestine et au Proche-Orient, en Grece, et dans tout le pourtour mediterraneen de l’Imperium Romanum. Il s’est fragmente en ordres divers en Occident. En Orient, la notion de “communaute monastique” reste tres compacte et sans distinction entre des groupes religieux. L’Orient a connu les heresies fondamentales des premiers siecles chretiens. Le monachisme a maintenu en Orient une cohesion dans la dynamique de recherche de Dieu, de la Tres-Saint Trinite, de la possibilite du salut centree sur la Parole divine et le dialogue avec Dieu par la priere “incarnee”.

Parvenue au 20eme siecle, l’Eglise est vraiment “fracturee”. Dieu est Un, le Christ Jesus est Un, de meme que le seul Esprit Saint couvre tous les hommes. Il y a cependant des disparites, voire des deviances culturelles graves qui ont conduit a des desastres de comportements de la part de la plupart des hierarchies d’Orient et d’Occident. Il s’agit de l’estrangement constate par les theologiens modernes.

Il est alors indubitable que le monachisme offre une base commune et diachroniquement maintenue a travers toute l’Europe, par-dela les schismes. Aujourd’hui, c’est-a-dire dans la forme synchronique a laquelle nous participons par l’histoire de notre generation, le monachisme semble confirmer qu’il est possible d’acceder a un element majeur de stabilite dans la Foi entre l’Eglise d’Orient et d’Occident.

Au fond, le probleme essentiel est celui de l’unite des Chretiens. Cette formule est erronee. En fait, les Sacrements du Christ Jesus nous obligent a considerer l’unite de l’Eglise: il s’agit d’un mouvement ( donc au cas de l’accusatif en grec, en latin et en slavon): “(je crois/pisteo – πιστευω) Εις μιαν,αγιαν,καθολικηκην και
αποστολικην Εκκλησιαν/ en l’Eglise une, sainte, catholique et apostolique”)
. Il s’agit d’une unite eucharistique, nee de la plenitude des temps. Il s’agit de l’unite de l’Eglise Indivise dans la mesure ou nul ne peut dechirer la tunique du Christ. L’acte de rompre Son Corps et boire Son Sang realise cette unite fondamentale acquise dans la resurrection. L’unite procede d’une “ekklesia – ecclesia = qahalקהל = appel et lecture, lisibilite de la Parole incarnee et recue comme un Corps unique, une vigne unique. L’hebreu vient souligner ce que l’Eglise indivise a progressivement perdue en se fractionnant de maniere dangereuse au niveau de la foi theologale.

Benoit XVI a ainsi mis l’accent sur l’unite sacramentelle de la foi et de la priere qui s’est maintenue et fut transmise par le moyen de la vie monastique. Cette reflexion revient comme un leitmotiv dans ces articles de blog. Pourquoi etre a Jerusalem? Sinon pour assembler et aimer par-dela les brisures et les dechirures qui entachent l’unite des Chretiens. Elles ne peuvent attaquer l’unite essentielle des Sacrements et de la “foi du Christ” (H. de Lubac, H. Urs von Balthasar). A cet egard, la foi et la priere de Saint Sabba (Palestine) et de Benoit de Nursia se rejoignent indubitablement.

Cette intuition fut developpee par de nombreux “chercheurs de Dieu” au cours des dernieres decennies, avant le temps de la perestroika, la chute du communisme dans les pays communistes, en particulier l’ancienne Union Sovietique. Les Eglises issues des Catacombes sont sorties avec grandes difficulte d’un siecle marque par l’atheisme, bien plus l’apostasie ou renoncement/rejet de Dieu. On peut dire que l’Europe baptisee et chretienne fut profondement atteinte par deux formes d’apostasie. Le terme n’est pas exaggere. Il est fort, symbolique. Il oblige  faire face a la realite. Il y a eu d’abord l’apostasie des systemes calques sur le modele sovieto-communiste. Ce modele s’est repandu dans toutes les regions des pays de l’Est puis dans le monde entier, plongeant des baptises – mais aussi quelques Juifs – dans un reniement du Royaume de Dieu et de l’Eglise.

Au tournant du 20eme siecle, cette apostasie s’est exprimee sous une autre forme: celle du nazisme et ai ainsi balaye l’Europe occidentale. Elle a profondement marque les ames, parfois de maniere conjuguee avec le mouvement d’atheisme comme l’indique l’exemple quasi schizophrene sur le plan socio-culturel de l’Allemagne de l’Est. A cet egard, la reflexion menee par le philosophe et sociologue Jurgen Habermas, et son dialogue spirituel avec le cardinal J. Ratzinger, montre une lumiere frayant la route a la conscience du pardon “la ou le peche a abonde jusqu’a l’exces, la grace a surabonde” (Romains 5, 20).

La specificite du dialogue Ratzinger-Habermas a consiste a ne pas esquiver la responsabilite historique des apostasies qui ont ravage l’Europe christianisee. Les bourreaux comme beaucoup de victimes etaient des baptises, souvent des croyants pratiquants. Il y va alors de la solidarite viscerale, essentielle, entre les membres de l’Eglise. Ceci se pose avec acuite pour comprendre l’histoire de l’Allemagne et d’autres nations pour qu’elles percoivent – au-dela de la haine et de l’irresponsabilite, la valeur de leur survie et de leur deploiement. Il y va du pardon. Et ce pardon plonge aux racines de la vraie Foi.

Le monachisme est le lieu de la Foi. Prenons un exemple que j’ai bien connu. Le Pere Bernard Dupire (1926-2005) dirigea a partir de 1956 le foyer culturel franco-russe “Les Deux Ours” avec le soutien du P. Chaleil, revenu du gulag sovietique ou il fut retenu en capitivite apres la guerre. A maintes reprises, il suscita des rencontres en Russie comme en Europe entre des monasteres. On peut aujourd’hui continuer de s’interroger sur l’utilite de fonder un Carmel dans la Russie orthodoxe ou dans des pays limitrophes. La vocation du Carmel – au-dela de tout esprit partisan de proselytisme catholique – est d’avoir une regle plongeant aux sources de la vie des premiers moines, avec l’emblematique figure du Prophete Elie (le “betulahבתולה – “vierge” masculin de la Bible).

Les premiers monasteres d’Egypte (Saint Antoine le Grand, Saints Theodose, Euthyme, les moines de Cappadoce, du mont Athos, la Sainte Montagne) et de Palestine, de Grece, Chypre et de tout le pourtour mediterraneen ont suivi une ligne unique de “pauvrete, chastete, obeissance, parfois de stabilite”. Un univers de priere. Ce sont les Juifs et les Musulmans d’Espagne qui ont sauve l’heritage grec antique (Aristote) pendant la periode de Cordoue alors que le monde chretien avait sombre dans la perte de l’histoire.

En suscitant des contacts entre monasteres occidentaux et des moines/moniales de tradition byzantine slave ou roumaine, le Pere Bernard Dupire a realise ce que le pape Benoit XVI est venu rappeler a l’intelligentzia francaise et europeenne venue l’ecouter “au college renove des Bernardins”. L’intuition est vive, ancienne. Elle permet d’ouvrir des pistes de dialogue. Le veritable precurseur de ce mouvement faisant dialoguer les deux poumons par le biais du monachisme fut initie par le metropolite grec-catholique ukrainien Andrei Sheptytskyi – Андрей Шептицський, patriarche-archeveque de L’viv-Львiв/Lvov-Lemberg. Un etre “hors normes”, renovateur du monachisme oriental ukrainien. Il fut une des figures les plus grandes et nobles de l’histoire des Eglises europeennes, du renouvellement de son Eglise, de son developpement. Il a agi dans des domaines tres varies et d’une maniere exceptionnellement “ouverte et avec largesse d’esprit”. Il fut a l’origine du monastere de Chevetogne (Belgique) dont l’existence monastique perdure a ce jour. D’un cote l’eglise ou l’on celebre en rite byzantin (grec, russe) et de l’autre l’eglise latine. Le metropolite Andrei Sheptytskyi a “lance” avec les pretres Dom Beaudoin, Rousseau… et le “Moine de l’Eglise d’Orient (Le pere Lev Gillet devenu pretre orthodoxe; ancien secretaire du metropolite de Lviv). Cette esperance est tres profonde. Elle s’incrivait, dans la pensee du metropolite ukrainien, dans un sens aigu de l’Union des Eglises, prophetique et longue. Il souligna le role essentiel des formes orientales et occidentales du monachisme. Ou bien… ne faudra-t-il pas encore attendre, tout comme le metropolite Andrei ne peut etre meme beatifie par l’Eglise catholique, ni par ailleurs, par le Centre Yad VaShem. Lorsque l’eveque de Rome parle aux intellectuel presents “aux Bernardins”, il est probable que le role fondamental du primat de l’Eglise greco-ukrainienne lui est conu. Le metropolite Andrei Sheptytskyi deceda le 1er novembre 1944… Staline ne deporta son clerge que 40 jours apres son enterrement…

20 ans apres le frissonnement de la perestroika, il faut constater que la Grece a recouvre sa liberte (chute du regime des Colonels). Les monasteres de l’ex-Union Sovietique, de Roumanie, de Bulgarie, de Serbie ont grandi et se deploient souvent avec talent. Ils marquent aussi le coup d’un temps de reflexion pour prendre un souffle d’authenticite et se situer par rapport a la vie spirituelle vraie recue dans la Parole et les Sacrements.

La distance (ou “estrangement”) qui semblait reduite par le modus monastique commun a l’Orient et a l’Occident doit aujourd’hui etre reevalue a l’aune de la chute drastique des vocations monastiques traditionnelles en Occident. En Orient, apres un temps de revigorisation, l’Eglise orthodoxe est plus prudente: on n’entre pas au couvent en raison des penuries, de la pauvrete. La priere de la foi exige l’abandon. Les monasteres ne sont pas les seuls lieux pour que de nouveaux convertis puissent “expier” les peches de l’apostasie de generations athees. Ce sentiment est tres slave. Il s’exprime avec force parmi les pelerins qui visitent la terre Sainte, Jerusalem ou encore chez ceux qui ont emigre en Israel.

Il y a une grande distance a couvrir entre la “delivrance” mentale de l’oppression et la capacite a librement pouvoir adherer a une foi vive et vraiment traditionnelle. La priere ne peut se reduire au seul decalque de “reprints” issus du 19eme siecle.

Il y a plus: tout etre baptise partage les graces et les peches de tous les membres du Corps qu’est l’Eglise. Je l’ai toujours ressenti de maniere naturelle et puissante. Sinon, il y aurait belle lurette que j’aurais quitte l’Eglise. Mais, par la foi, je suis solidaire des egarements et des peches commis par ceux qui m’ont precede “marques du signe de la foi” comme le dit la priere latine (Memento pro defunctis).

Pour cette meme raison, j’ai toujours spontanement accepte de servir une pannychide (office pour les defunts) pour le tsar Nicolas II et l’ensemble de sa famille, bien avant leur canonisation par le patriarcat de Moscou (l’Eglise Hors-Frontiere les avaient declares saints depuis longtemps). Pour le chretien – curieusement aussi pour le Juif – il y a une certitude: la Parole de Dieu incite a la vie, donc au pardon car nous ne pouvons vraiment comprendre le mal dans sa totalite. Le pardon est le sacrement invisible qui vient couvrir ce qui reste souvent obscur pour l’etre humain et le croyant.

Les Juifs ont ainsi prie pour tous les gouvernements aux pires heures de nombreuses dictatures. Ils ont prie pour l’Etat nazi et donc Hitler, Mussolini, Staline et tant d’autres au cours des siecles.

Cette solidarite insolite pourra paraitre scandaleuse. Pourquoi prier pour le repos de l’ame de Hitler ou de Staline, de Mgr Tiso qui fut a la tete du gouvernement slovaque, le marechal Petain et les milices, les collaborateurs lettons, bielorusses, ukrainiens, mais aussi flamands, neerlandais de la Gestapo? Si l’identite en Dieu est vraie, nous sommes solidaires pour conduire au pardon et le transmettre avec bonte. Telle fut la foi du Christ Jesus. Lorsque Sainte Therese de l’Enfant-Jesus decrit avec acuite l’ambiance de suspicion, de mesquinerie qui regnait dans le Carmel de Lisieux, elle rend palpable le grave peche de medisance et de “nuit de la foi” qui seduit faclement les etres les plus pieux. Le risque est grand en temps d’apostasie de voir s’effondrer tout repere moral.

En venant inaugurer le college des Bernardins a Paris, Benoit XVI a montre combien il vit de Celui qu’il recoit (Saint Athanase). Il atteste cette “Parole” qui cree, unit et reunit. Cela peut etonner meme ceux qui pensent a la sagesse et dedient leurs vies a la reflexion et a la creation.

Alors que le jeune adolescent Aaron Jean-Marie Lustiger recoit le bapteme a 14 ans, Joseph Ratzinger est engage au meme age, tout en etant un chretien authentique, dans les Hitlerjugend/Jeunesses hitleriennes. Des lors se pose, pour les deux hommes d’Eglise, la question de savoir comment le pardon s’est incarne dans leur propre vie. Bien plus, comment Dieu “ressuscite les morts” [mechaye metim/ מחיה מתים].

* * * * *

Lors de son appel a devenir eveque pour Orleans, le Pere Lustiger venait de creer un chant nouveau pour le Sanctus (Trishagion) qu’il integra au debut de la Liturgie eucharistique. Il fut bouleverse par cette nomination qui semblait le redonner comme pasteur d’ames a la ville ou il avait ete baptise. Les fideles de la paroisse sainte Jeanne de Chantal etaient aussi bouleverses. Il y eut aussi une soudaine assistance, assez composite, faite de curieux, de journalistes et de detracteurs en herbe. Le Pere Lustiger eut alors l’idee de faire venir le Pere Louis Bouyer, theologien connu (“Eucharistie”, “Le Mystere pascal”) pour expliquer aux fideles la signification profonde du Sanctus qui est au coeur de toute action liturgique.

Aux “Bernardins”, Benoit XVI affirma paisiblement combien la Parole est un chant. Oui, l’Ecriture est un chant de la voix humaine qui prononce les Dires de Dieu comme une manducation nourrissante. C’est pour cette raison que l’Orient a une richesse tradition de chants, souvent calques – bien inconsciemment et involontairement – sur la cantillation du Temple de Jerusalem. Les psaumes en hebreu ont des signes de respiration. Ils indiquent les differents mouvement de la voix. Ils s’appuient sur le “Ketivכתיב = texte ecrit” souvent altere par le “Qeriקריא = le texte prononce, lu, proclame”. Car la Parole est un Cri de l’ame: “Uvshem HaShem ekra – je vais crier vers le Seigneur – ובשם ה” אקרא”. Comme le “Coran/Qu’ran”, la voix lit, appelle, convoque, rassemble, lie et est Parole vivante. Le pape a pris l’exemple du Sanctus/Trishagion, proclame par les anges. Il y eut un silence de la part des angeliques intellectuels.

On crut bon de rappeler que Joseph Ratzinger est melomane, aime Mozart et joue du piano tous les jours. Le Gloria (inclus, notamment, dans les Matines byzantines) et le Sanctus serait-il l’apanage angelique des moines? La liturgie byzantine est restee monacale. Mais il s’agit des anges. Les anges viennent au secours de notre foi, y compris dans la priere des 18 Benedictions juives cantillee trois fois par jour. Le texte est beau: “Voici que les Seraphim a six ailes s’interpellent les uns les autres selon la parole du prophete (Isaie 6) pour chanter et crier “Qadoshקדוש ” la saintete du Tres-Haut. Or, en hebreu, les anges sont les “envoyes qui travaillent = mala’chimמלאכים”. En hebreu, “malachahמלאכה = travail”, moins en qualite de “ergon – action creatrice” mais plutot “une tache a transmettre”. Bereishit/Genese Rabba 50 dit: “il n’est pas d’anges qui accomplissent deux fois la meme mission (travail)”. Berachot 17a: “mon travail/malachahמלאכה (etude) est a faire en ville”. Dans Avot 2,14: “ba’al malachtechaבעל מלאכתך = ton employe = le Seigneur”. En yiddish (comme d’ailleurs en Rotwelsch allemand, le langage des “marginaux” et aussi en bavarois), le mot “Meluche – מלאכה” (prononciation achkenaze) veut dire “turbin”.

Benoit XVI a centre son propos sur la force dynamique de la Parole et de l’acte liturgique qu’il sous-tend. “Dynamique” en ce que le Sanctus-Trishagion” est le moteur, le mouvement de chant permanent, incessant qui monte et appelle, crie et chante vers Dieu.

Ceci est encore plus sensible dans la tradition orthodoxe car ce chant est repris au debut et au coeur de la Divine Liturgie. Il a conserve un autre aspect qui vient completer les paroles de Benoit XVI.

Le premier Trishagion est chante alors que le clerge est entre dans le Sanctuaire, lieu du sacrifice eucharistique. Le diacre dit: “Benis le kairos – temps approprie” du chant de saintete”. Le chant commence: “Dieu Saint, Saint Fort, Saint Immortel, aie pitie de nous – Αγιος ο Θεος,Αγιος Ισχυρος, Αγιος Αθανατος ελεισον ημας” repete trois fois. Le diacre s’ecrie: “Dynamis!/Δυναμις! – plus fort!”. Cela veut dir en fait “la Parole de saintete est puissante, en mouvement, non statique, creatrice. Elle projette vers la vie qui est recue dans les Ecritures lues et la consecration eucharistique dans la puissance du Saint Esprit.

Le texte incite a un vraie mouvement de l’ame  appelee a s’elever. Le diacre grec est le seul a prononcer le mot “Dynamis”. Il est fondamental. Les anges ne sont pas inactifs. Ils participent a l’oeuvre creatrice de Dieu (cf. Genese 2, 3 = Dieu se reposa de Sa malachah/oeuvre creatrice qu’il crea afin de la realiser [toujours]). Le texte hebreu est repris durant le rituel du Jour des Expiations/Grand Pardon – Kippur: “Dieu Saint, Dieu Fort, Dieu eternel – אל קדוש אל גיבור אל נצח” qui vient en appui des diverses influences liturgiques.

Il est question de la Presence divine. Dans le Trishagion byzantin qui precede la consecration des Saints Dons, le texte trace le lien monastique evoque par l’eveque de Rome aux Bernardins. Dans le rite slave, le pretre a place une etoile sur le diskos/patene, au-dessus du pain, “la ou etait l’Enfant” lors de la preparation des Dons. Cela correspond au temps du chant des bergers (Gloria in excelsis). Au moment du deuxieme trishagion, le pretre fait tinter l’etoile aux quatre cotes de la patene pour signifier la Presence terrestre et universelle de Dieu et de Son Enfant dans la puissance de l’Esprit. Il dit alors: “Nous Te rendons graces pour ce sacrifice… et  que Tu (Dieu) sois assiste par des milliers d’archanges, des myriades d’anges, les cherubim et les seraphim aux six ailes, aux yeux innombrables, sublimes, ailes et qui chantent (comme les oiseaux), s’exclament (comme les animaux), crient (comme les betes sauvages) et disent (legonta-λεγοντα/glagoluschi-глаголющи) a haute voix: “Saint, Saint, Saint…”.

Le texte byzantin qui introduit au trishagion/Sanctus rappelle ainsi le role des anges et des archanges. Mais il decline le “monde des etres sonores” dans l’ordre des creatures creees au cours des six jours de la creation, depuis les oiseaux jusqu’aux betes sauvages pour terminer par “le parler” humain qui permet d’exprimer la realite du Verbe divin et de l’incarnation.

La Divine Liturgie byzantine lie vraiment la naissance, le repos de l’Enfant dans la mangeoire a Bethleem, l’etoile des Mages au sacrifice universel du Logos, la Parole qui s’est fait chair (“kai ho logos sarx egenetoΚαι ο λογος σαρξ εγενετο – et Verbum caro factum est”), a habite parmi nous (“kai eskinosen en imin και εσκηνωσσεν εν ημιν – et habitavit in nobis”). L’univers est pris dans cette dynamique eucharistique pour sauver tous les hommes. Ceci s’exprime par un mot en hebreu: “bassar – בשר”) qui est “bonne nouvelle, annoncer, etre de chair; cf. Action de graces apres les repas/Birkat HaMazon – ברכת המזון). Le terme hebraique de “shechinah – שכינה) vient de cette racine “SH-KH-Nש-כ-ן = faire sa demeure, son nid, proteger, couvrir, assister et etre voisin, Presence divine, Providence”.

Nul doute que cet aspect est sous-jacent a la pensee de Benoit XVI. L’homme ne peut saisir l’Eucharistie, ni en maitriser quelqu’element que ce soit. Dieu et Son Enfant ne se laissent pas saisir. Ils attirent bien au-dela de ce qui est intelligible pour donner encore davantage d’intelligence, c’est-a-dire de parcelles d’amour et de vie.

Il est clair que les traditions orientales incarnent de maniere tres pragmatique ce qui reste souvent au niveau d’un intellectualisme brut ou sec dans la premiere forme de pensee occidentale. J’ai eu la chance d’enseigner tout cela pendant vingt annees, y compris a l’Ecole Cathedrale.

Le judaisme va aussi plus loin avec le radical “memra – ממרא” en hebreu et arameen. La racine est la meme que pour le nom du lieu de la revelation qu’est le chene de Mambre. L’hospitalite d’Abraham et de Sarah y deploie ce qui s’est produit avec la mangeoire de Jesus, le chant glorieux des bergers et le trishagion/Sanctus/Qadisha קדישא -ܩܕܙܫܬ  (arameen) des offices juifs et chretiens.

L’hospitalite angelique est suivie de l’annonce de la naissance “humainement impossible” d’Isaac engendre par Abraham et Sarah. Le rire de cette derniere est comme le chant – le cri d’une intime conviction de voir le Jour de Dieu. A nouveau, Dieu vient faire sa demeure, appeler a la saintete par Sa Parole qui est feconde – “dynamique”.

Le texte de la Peshitta arameenne rend “Le verbe s’est fait chair” par “milathaܡܙܠܬܐ…”. En hebreu mishnaique comme en arameen, “memra” designe la “parole qui est dite, prononcee = amar/ אמר”). Mais cela va plus loin: en hebreu “amar = dire” tandis que “amirah = parler, parole, parlance”. “Hu amirah הוא אמירה= c’est du parle = [la chose] est exacte”, precise le traite Sanhedrin 22b. la forme passive “ne’emarנמאר = signifie ” car/comme il est dit-on peut lire dans les Ecritures” (Traite Sanhedrin 10, 1).

Le langage et la Parole divine sont donc une lecture de l’intimite du coeur de l’etre humain. On trouve cette interrogation chez le Rabbi Zalman de Lyadi (Lubavitch) tel qu’il s’etonne de la capacite de letre humain a prononcer des sons dans une cavite buccale qui fonctionne sans que les sons soient produits de la maniere logique (Tanya). Pour entrer dans l’histoire, l’etre humain est passe par la faculte a nommer les creatures.

Par ailleurs, le terme hebreu/arameen “‘imra(h)אימרא.ה” qui veut dire “agneau et parole” (Nedarim I, 3). Dans le traite Eruvim 53b on lit ce qui suit: “un Galileen avait un fort accent et cria “amar lema’nאמר למאן – qui veut amar? alors ils lui demanderent: veux-tu parler d’un hamarחמר (ane) ou d’un hamarחמר (vin a boire ou encore de ‘amarעמר (laine) a porter ou enfin de immarאימר, l’agneau pour le sacrifice?”

Il ya une vraie puissance qui se deploie dans les termes semitiques de l’Ecriture. Ce bref parcours correspond a maintes formes de recherche theologiques menees depuis la guerre et bien avant par les Ecoles allemandes au cours du 19eme siecle (Strack u. Billerbeck). J’avais ainsi choisi le nom de mon “seminaire informel d’hebreu semantique”. “Memra ממרא” dont la richesse interpretative affleure comme une ouverture sur la richesse et le caractere insaisissable de la Parole. Or la Parole divine est aussi faite pour guerir.

(a suivre)

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