Restos de l’âme

Restos de l’âme

par Av Aleksandr[Chroniques]

 

L‘église catholique romaine a célébré le baptême et la théophanie de Jésus tandis que les églises orthodoxes rappelaient  l’assassinat des enfants innocents à Bethléem. Dans la suite de la nativité, les « deux poumons » de l’église indivise rappellent le martyre des innocents exterminés sur l’ordre d’Hérode. Le roi projetait ainsi d’éliminer le messie qui venait de naître à Bethléem, selon les sages venus d’Orient.

 

Le judaïsme passe du shabbat « Vayechi – (Jacob) vécut (dix-sept ans dans le pays d’Egypte) » en Genèse 47, 28-50,26 au shabbat « Shemot – (Voici les) noms (des fils d’Israël venus en Egypte) » en Exode 1,1-6,1. En hébreu, le texte insiste sur des noms, mettant l’accent sur des personnes considérées comme historiques. Jacob a « vécu » et non habité en Egypte. Il y fut un être vivant, comme chacun de nous. Il fut « rassasié de jours ». Jacob et Joseph avaient exprimé le souhait d’être enterrés auprès de leurs pères, Abraham et Isaac, en la grotte de Makhpelah.

A première vue, il est beaucoup question de mort et de funérailles. En réalité, l’hébreu souligne un point d’origine, de passage, de retour, de rassemblement. La mémoire est vivante. La mémoire ne sert pas à se rappeler des points majeurs d’une histoire à jamais dépassée ou bien nostalgique. La méprise est constante. L’hébreu et l’arabe ont des temps inachevés et achevés, des temps basiques du passé qui introduisent au futur et « sauteraient » par-dessus le présent.

Nous avons besoin, ces jours-ci, de densité et de profondeur. Trop souvent, la situation actuelle nous plonge dans une sorte de torpeur événementielle.

Nous manquons du sens de la durée et de l’élasticité d’une histoire à laquelle nous participons souvent sans percevoir que nous y engageons notre responsabilité individuelle et collective. Chaque année, nous nous adressons des vœux répétés sur des décennies ou des temps plus réduits.

L’anglais « time » (temps) vient du norrois « tima » qui veut aujourd’hui dire « heure » dans la plupart des langues scandinaves. En russe, « god » signifie « année », pourtant en ukrainien, serbe « godina/hodina » se rapporte à « une heure ». En revanche, « shanah » (sana en arabe) désigne un « temps de changement, de mutation, d’évolution ». Il s’agit d’une portion de vie qui nous propulse vers des temps qui sont inédits par définition. Ceci apparaît dans l’espérance considérée aujourd’hui comme une sorte de mirage utopique ou irréel, virtuel ; le futur se déploie dans un projet qui ne nous appartient pas. Entre la fécondation assistée, le clonage longue-durée programmé à notre guise, nous voulons maîtriser notre devenir, quitte alors à nous fier à notre descendance.

Nous sommes appelés au changement. Certes, nous avons défini de vieux principes : le grec panta rhei équivaut au sanscrit sam-sara = tout s’écoule. « Ce qui fut, sera » (Kohelet 1,9), mais à lire ce texte avec finesse, « la vanité des vanités » désabusée consiste essentiellement à distinguer les « petites vapeurs » (hébreu : hevel) qui se déploient en dehors du contrôle humain pour donner de la substance à nos cerveaux en recherche.

Dans la nuit du 13 au 14 janvier (= 1 de l’An selon le calendrier julien), le Patriarche de Jérusalem bénit au Saint Sépulcre les « grandes pita’s » de l’An Neuf (Gr. « protochronia »). Il en donne une part à chacun pour une année d’un temps « initial ». Le mot pita vient de l’hébreu-araméen :  pat  lekhem. Il s’agit d’un morceau de pain.  Il redonna vigueur au prophète Elie atteint par le désespoir  (1 Rois 17,6). Matin et soir, les corbeaux apportaient du pain et de la viande au prophète. En hébreu lekhem = pain, en arabe lakhma = viande. Au fond, il importe de savoir partager un repas. En hébreu, milkhamah = guerre, c’est le temps pendant lequel on ne sait plus partager le même repas, pain. Bethléem est Beit Lekhem = Maison du pain, du repas, de l’incarnation (chair).

Cette année, la Semaine de l’Unité des Chrétiens propose de prier pour les « pays divisés ». Ce thème fut conçu en Corée, l’un des rares pays dont la division date de la dernière guerre mondiale. Cette semaine s’étend du 18 au 25 janvier dans le monde. Elle est reportée d’une semaine en Terre Sainte (Israël /Palestine) en raison du décalage des fêtes des Eglises d’Orient.

En ces temps si difficiles où la conscience humaine doit combattre et vaincre l’absurde, ces 15 jours offrent aux croyants la possibilité de prier pour rompre les brisures de l’histoire. L’enjeu est important : les croyants sont appelés à poser des actes souvent héroïques de vie et non de suicide. Les martyrs des traditions monothéistes ne sont pas des fous courant à la mort. Ils sont les témoins de la vie et de l’unité du genre humain. Ils nourrissent la foi, non le désespoir.

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