Un chant sotto voce

Chronique d’abonnés  [Le Monde]

Un chant sotto voce

par av Aleksandr

 

La  périscope juive du Shabbat “Beshallakhבשלח” se trouve dans le Livre de l’Exode (Shmotשמות = Les Noms) 13,17-17, 16. L’une des particularités les plus significatives de cette lecture est le «Shirat hayamשירת הים = le chant de la mer », le chant que les enfants d’Israël ont chanté lors de la sortie d’Egypte, de la maison d’esclavage. Il est habituellement dit : « Alors, Moïse et les Fils d’Israël entonnèrent ce chant au Seigneur en disant les paroles suivantes… » (Ex. 15, 1). «  Vayomru le’morויאמרו לאמור » est une redondance verbale qui indique une action du passé qui est néanmoins attendue dans l’avenir. Il s’agit d’une action inachevée, si bien que lors de la Pâque-Pessah, tout Juif se trouve dans cette situation de ses ancêtres au sortir de la Terre d’Egypte.

 

Bien plus, cette action introduit un futur prophétique souligne que notre histoire s’inscrit dans un devenir  perpétuel au cours des générations. Il est évident pour la tradition juive que la sortie d’Egypte rappelée constamment et dans la majorité des prières quotidiennes et festives,  reste le point central de la rédemption révélée au Sinaï.

En fait, ce chant est totalement rédigé, en langue hébraïque, dans un temps grammatical dit « inachevé ou imparfait ». Ceci confirme que tout Juif sort personnellement ou est convié à prendre, à titre individuel et communautaire, le joug d’une Loi qui n’est pas pesante (« ol’עול = joug et montée ») ce qui est repris par Jésus Christ .

Par ailleurs, il y a d’autres particularités liées à ce chant festif et pourtant « paisible ». Le chant doit être prononcé « à voix basse, sotto voce ». La sortie d’Egypte s’est produite à la faveur de dix plaies qui avaient pour but d’indiquer à Pharaon un projet bien plus vaste que la simple migration d’un groupement humain à la destinée particulière entre la ville florissante de Goshen et la servitude dans le pays. Il reste que le judaïsme enseigne que le chant ne peut être totalement festif car des enfants ont péri – les premiers-nés d’Egypte – pour que les enfants d’Israël soient vraiment libérés.

Cette dimension est éthique ; elle oblige à une réflexion morale. Comment se fait-il que des milliers de premiers-nés soient morts en raison de la désobéissance de Pharaon telle qu’elle est exposée dans la Bible ? En contre-point, les Juifs ont su, de tout temps, que ces morts « innocentes » sont la cause de leur libération. Ceci induit une réflexion en profondeur sur la manière dont nous comprenons la valeur éthique de ce que Dieu propose aux hommes, du moins dans la tradition biblique. Cet aspect est très présent dans l’Evangile. Comment justifier que la haine jalouse d’un roi usurpateur, Hérode, en arrive à prétendre aller vénérer l’enfant nouveau-né de Bethléem, puis s’empresse de massacrer tous les enfants de moins de deux ans dans la région de Bethléem. Il ne sait pas que l’Enfant Jésus sera sauvé par un exil en Terre d’Egypte d’où il sortira pour retourner dans la Terre d’Israël après la mort du tyran.

Le roi Hérode a une conduite particulièrement tordue sur le plan mental : il demande le lieu de la naissance et de résidence aux Mages d’Orient venus visiter l’Enfant. Ils furent guidés par l’étoile. Ils furent également divinement prévenus de repartir par un autre chemin pour ne pas livrer l’Enfant nouveau-né à la main assassine d’un monarque jaloux.

Il est curieux que les Mages sauvent Jésus, mais ne peuvent rien faire pour empêcher l’assassinat des Enfants innocents dont la mémoire est fixée, dans les Eglises d’Orient et d’Occident, aux jours qui suivent la fête de la Nativité.

Il y a une très profonde dimension morale dans ce chant d’allégresse qui devient « un chant silencieux ».  La joie ne peut être entachée par un moment de mort. La question s’est-elle posée avec autant d’acuité au cours de la destinée spirituelle dont nous sommes marqués dans le monde et plus particulièrement en Terre d’Israël, Canaan (Israël, Territoires palestiniens, Jordanie, mais aussi le Liban, la Syrie, l’Egypte, l’Arabie, l’Irak jusqu’au plateau persique) ?  On me demande souvent quand il y aura la paix dans la région. Mais, cette zone de transition n’a jamais été pacifiée : entre Megiddo et Jéricho qui remontent à 7000 ans, sans compter les invasions, les civilisations sumérienne ou égyptienne, il est vrai que « l’amour est fort comme la mort » et défie  l’intuition fondamentale de la survie, de la vie éternelle.

Saint Paul a pu affirmer que « nous avons été sauvés, mais en espérance ».  Le nom de Yehoshua/Yeshu’a n’indique un état définitif. Il reste un « inachevé » en ce sens que la foi chrétienne repose sur le retour du Messie dans la gloire. Le « chant de la Mer » présente cette même certitude d’un achèvement inaccompli qui affirme une attente longue et sans agenda.

Une telle histoire, dans ses bénédictions comme par ses événements tragiques, ne peuvent qu’intriguer, gêner en profondeur ceux qui parlent de foi.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s