Le pardon en dépit de tout

Il faut être au courant de l’actualité. Même si celle-ci est sans doute sur-faite. Nous sommes en cette année 5769 au jour très respecté du 7 du mois de Adar. C’est la date de la naissance (7 adar 2368/1393 bce) et de la mort (7 adar 2488/1273 bce) de Moïse, le plus grand prophète du judaisme, connu comme le libérateur et l’homme le plus humble de la Tradition. Né en exil et confié par providence à la soeur de Pharaon, il découvre son identité et conduira le peuple hébreu à sortir d’un pays qui l’avait accueili sous Joseph afin d’y être sauvé de la famine. Le retour à la Terre de Canaan est à peine compris aujourd’hui comme un retour existentiel vers la terre où furent enterrés les Avot-Patriarches du monothéisme sémitique et qui est à la source de la vocation d’Israël. Moïse n’entrera pas en Terre de Canaan, mais en verra les contours depuis le mont Nebo ou il fut enterré dans un lieu resté inconnu.

L’une des explications les plus intéressantes pour nous aujourd’hui est que Moïse n’entra pas avec le peuple hébreu et Josué à cause du péché de ce peuple dans le désert, mais aussi car lui-même avait tué un homme. Ceci est paradoxal. Si Moïse n’avait pas tué cet égyptien qui frappait un hébreu, il n’aurait sans doute pas pris autant la mesure de sa propre identité. Il l’a mise en relief et de ce fait, il l’a mis en péril. Mais cela lui a permis de rompre de façon tout-à-fait saisissante avec le monde païen qui l’avait pourtant sauvé. C’est l’un des paradoxes de nos existences. Ce sont souvent des éléments situés “hors la foi” qui nous permettent de nous surpasser et de rejoindre une attitude de croyants. Il faut un courage particulier pour adhérer, par toute son identité, aux exigences requises par la foi. Dans le cas de Moïse, la mémoire vivante croise aussi le refus de se compromttre davantage avec un système qui est pourtant à la source, avec le monde sumérien, de la foi d’Israël. L’Egypte est l’exemple d la sorte des murailles tandis que la Mésopotamie, est une lutte violente et radicale contre les idoles. C’est un combat profondément imprégné par le sens du pardon et du devoir de conversion à Dieu selon l’antique modèle sumérien.

Il est sans doute un peu irréaliste de remonter aussi loin dans l’histoire. Pourtant, notre civilisation est fondamentalement enracinée dans celle de Sumer. Cette région a comme assemblé et diffusé dans le monde – et jusqu’aujourd’hui – un code éthique, une manière de vivre et de concevoir les enjeux de la vie et de la mort. Nous sommes tous les rescapés d’un temps qui se situe entre Gilgamesh et Hammourabi. Nous sommes bien moins sensibles aux civilisations d’Afrique, d’Asie dont certaines furent prestigieuses et peuvent, à l’avenir, nous apprendre beaucoup de choses.

Le judaisme et – par voie de conséquence le christianisme – plongent dans des lois divines reçues de la révélation monothéiste. Mais ils continuent d’actualiser, dans un sub-conscient mal identifié, le miracle de Gilgamesh et le code “civil” de Hammourabi. A cet égard, le Talmud et la tradition juive ont apporté des pistes tout-à-fait uniques pour comprendre la manière dont l’âme humaine accepte ou rejette, se défie ou stimule un esprit de pardon ou de haine.

Prenons simplement l’exemple du judaisme. Un juif pieux se doit de réfléchir et non seulement de connaître certains faits relatés et interprété par le Talmud. Hillel avait déclaré: “Ce qui est détestable pour toi, ne le fais jamais à ton prochain, le reste est “affaire” de discussion/commentaire” (Shabbat 31a). Tout le judaisme consiste précisément à savoir guérir de cette douleur imposée – tantôt conscient, tantôt inconscient – opaque ou réelle et tue de la haine. Ne jamais agir de façon haissable, que ce soit envers soi, envers les autres, au sein d’une société, d’une société dans ses relations avec une ou plusieurs autres sociétés, enfin dans la société de tous les hommes: ils descendent du même homme originel, Adam haQadmon.

Trop souvent, la haine peut être perçue comme une action qu’une société oserait à peine accepter en son sein, mais qu’elle transpose sur d’autres groupes qui semblent plus faibles ou appropriés à “recevoir cette haine comme une décharge des instincts”. Il n’est pas certain que ceci soit totalement vrai dans le domaine de la foi. En effet, lorsque le croyant est isolé, il peut aussi sombrer dans une haine destructrice contre lui-même. Et perdre alors le contrôle de ses actions. Il est trop souvent souligné que les Juifs sont victimisés dans leur identité juive. Je ne puis que confirmer une réalité dont j’ai aussi partagé le sort. Il n’en demeure pas moins qu’Israël a fait et continue de passer par une expérience multiple de la “haine de soi-même”, du reflet de cette haine sur l’extérieur et d’un retour de cette image qui peut parfaitement enfermer les communautés dans un isolement effroyable.

Le judaïsme a besoin de “clôturesסיג”.  La société juive repose sur des mitzvot qui requièrent une certaine forme de “séparation du monde”. Il ne s’agit nullement d’un rejet, d’une ségrégation raciste. Pour les nations païennes ou athéistes, c’est cette dimension qui apparait, même si elle est erronée et risque d’isoler encore davantage une société de croyants aqui cherche desespérement à aimer, ressentir l’amour d’autrui et donc d’être les témoins de l’amour de Dieu. Or l’antisémitisme et, d’une façon plus générale le racisme que l’on ne peut comparer à l’antijudaïsme et l’antisémitisme, semblent manifester, dans la plupart des cas, cette “haine incontrôlée, incontrôlable”. La question plus fondamentale est celle de l’aspect réciproque ou “en miroir” de toute forme de haine.

Si le judaisme, d’une manière quelconque, en arrive à ne plus refléter l’amour plénier du Dieu Un (Deutéronome 6, 4), cela veut dire qu’il est lui-même confronté à une haine de soi qui reflète en lui-même les sentiments de jalousie, de haine, de non-reconnaissance que les autres lui portent de manière irraisonnée, incontrôlable. D’une certaine façon, on peut dire que le christianisme est soumis à ces mêmes pulsions et subit la même haine. Mais cela n’est vrai que dans la mesure où l’on accepte de considérer le sentiments auquels le peuple juif doit faire face de la part des Nations. Ce préalable est important dans le mesure où il est évident que cette haine ne peut être “revendiquée” contre un groupe”. Il s’agit bien davantage d’une altérité (haine) par rapport à Dieu et dans les relations humaines envers Dieu. Non pas l’inverse; or, c’est précisément la situation inverse que nous prenons en considération. De ce fait, nous nions habilement Dieu et L’isolons pour ne plus que nous replier sur nos propres vies, egos et identités.

Le Talmud a montré au cours des siècles qu’il y a une sorte de parallélisme entre la “haine de soi, envers soi-même, entre Juifs” et la “haine contre les Juifs”, ce qui doit être pris en compte de génération en génération. Le but ultime de cette onscientisation est de comprendre la distance qui existe entre Dieu et l’être humain mais aussi de mesurer les éléments confiés aux croyants pour se rapprocher du Dieu Unique.

Nous vivons au Proche-Orient une situation de confusion. On peut, d’une certaine manière, la comparer à ce “brouillard de discernement” qui empêchaient le peuple hébreu de sortir de la péninsule du Sinaï pendant quarante ans. En soi, c’est une situation ridicule. Une petite péninsule comme le Sinai… c’est un lopin de terre que même des populations habituées à l’esclavage doivent être en mesure de traverser avec succès. Le problème est donc autre. Il y a un moment où le peuple erre; il est errant parce qu’il n’arrive pas à prendre conscience d’une altérité par rapport à ses propres acte (le péché du Veau d’Or) et donc dans ses relations à Dieu. On a souvent souligné la proximité qui existe entre “Sinai” (désert, et lieu du feu incandescent) et “sin’aשנאה = haine = altérité fondamentale, en particulier par rapport à Dieu.

“La haine fait de l’homme droit un être tordu” (Sanhedrin 105b). Le pire se produit alors: la perte de tout repère socio-éthique. Une opacité intellectuelle assombrit ou assoupit la faculté de discernement entre le bien et le mal commis par tout inividu. La tradition juive est très consciente de cette réalité. Il est fréquent de citer le Talmud à propos de la “haine “gratuite”. Peut-il y avoir une haine “gratuite, sans fondement” au sein d’une société qui est marquée des dons de Dieu de manière irrvocable (Romains 9, 4-6)?

Le Talmud affirme pourtant que la destruction du Deuxième Temple est différente de la destruction du Premier Temple. Le Premier fut détruit car en 586 bce. règnait parmi les serviteurs de Dieu trois fléaux: l’idolâtrie, la débauche sexuelle et le meurtre (la banalisation de tuer autrui, les êtres vivants). Il est donc évident que la destruction du Deuxième Temple qui reste l’événement majeur de la mémoire juive jusqu’à ce jour ets dû à un sentiment asez proche. Pourtant, à l’époque de la destruction du Temple par Rome (70 ce.), il semblait que les Juifs pratiquaient les Commandements. Le Talmud affirme pourtant que le Temple fut détruit “par une haine irrationnelle, sans fondement, “gratuite”. Ceci signifie que “l’irrationnalité, l’absence de tout fondement ou mobile logique et démontrable correspond aux mêmes dépravations que demeurent l’idolâtrie, la débauche sexuelle et la banalisation du meurtre”. (Yoma 9b).

Il est possible de tourner les arguments de toutes les manières possibles. Le Talmud s’arrête ou semble se limiter à ne définir que l’existence de cette “haine irationnelle, sans fondement” qu’est la “sinat khinamשנאת חינם = “. Cette étape peut difficilement être dépassée. L’être humain a en effet la faculté de se retirer dans une sorte de coquille, où tout evident opaque à son intelligence. Cela ne veut pas dire que l’âme humaine ne comprend ou ne veut admettre, accepter. Le Talmud semble montrer avec beaucoup de subtilité que la haine est un sentiment que très peu de personnes et encore moins de sociétés sont prêtes à reconnaître comme “n’ayant aucun fondement”.

Il s’ensuit que, bien naturellement, l’être humain éprouve les plus grandes difficultés à dire que la haine ne repose sur rien!  Si la haine ne repose sur rien, comment ose-t-on demander que des êtres reconnaissent les faits de leur haine!

Car toute haine est condamnée d’emblée par les Mitzvot. “Tu aimeras ton prochain comme toi-même /ואהבתלרעך כמוך  – veahavta lereakha kamokha” (Lévitique 19, 18). Le verset ne se limite pas au “prochain”. Si l’hébreu avait voulu parler du “prochain donc d’un “voisinage, on trouverait le mot “shekhen” ou bien encore une autre formule. Le mot “reakha/רעך repose sur la racine “ra’ -רע ” qui définit autant le “prochain” que celui “qui peut nuire ou avoir des sentiments du mal envers autrui”. On peut tout invoquer, y compris les changement de consonne au cours des temps. Cette pertinence sémantique est chargée de sens: d’emblée le commandement “oblige, contraint, incite à aimer – donc ne jamais haïr – celui qui habite à côté de soi et qui peut se montrer hostile”.

C’est pouquoi lorsque la haine est “disproportionnée et va bien au-delà de toute explication rationnelle” , l’être humain, fût-il juif ou non-juif, dispose d’un discernement spirituel pour combattre un mal qui demeure universel. Nul être humain ne peut prétendre se soutraire ou bien être soustrait à une pareille tentation d’irrationalité. C’est au coeur de toute forme de passions. La jalousie est un exemple clair de ce type d’altération de soi.

Il est alors intéressant et aussi fondamental de considérer les paroles de Jésus de Nazareth. Il est préférable d’éviter toute opposition avec le monde juif dans lequel ces paroles furent prononcées. Il est normal que Jésus ait pu prononcer ces paroles dans ce contexte particulier. De ce fait, ces paroles ne doivent pas être un objet d’opposiiton ou de jugement envers “juif et non-juifs” ou bien “juif et païen”.

Le Christ a dit cette parole: “Vous serez haïs de tous pour mon Nom, mais celui qui persévérera jusqu’à la fin, celui-là sera sauvé” (Matthieu 10, 22; Marc 13, 13; Luc 21, 17). “Pour mon Nom” est une expression qui, de nos jours, renverrait de manière quasi automatique sur la Personne de Jésus parlant de la constance et de la persévérance dans le but d’être sauvé. Il est évident que l’on ne saurait écarter cette interprétation car elle a été au centre de la définition des Croyants. Mais, Jésus cite ou mentionne des propos qui sont aussi présents dans les Avot (ch. VI).

La question est plus essentielle car Jésus (Yehoshû’aיהושוע = Dieu sauve, a sauvé et sauvera) porte un nom qui est ausi un Nom divin. Cette action de “salut” qui apparaît dans toutes les prières juives (“yeshu’ahישועה = salut, rédemption”). exprime que la foi en Dieu peut aller jusqu’ subir une haine de la part de tous. Jésus de Nazareth ne cite aucune exclusive: “de tous” conduit à penser que tout être humain peut attaquer son identité divine qui est également présente dans toute personne juive. Il ne s’agit nullement d’une appréciation ethonique ou nationaliste, voire politique. Ce serait une absurdité. Jésus rejoint les citations du Talmud sur le sens ou le non-sens de la haine. De fait, il faut une constance, une persistance, persévérance et patience exceptionnelle pour ontinuer d’être fidèle au-delà de toute espérance humaine ou visible.

Cela veut dire que le chrétien est appelé à une sorte de surplus pour supporter plus sinon tout. Curieusement, cet appel qui répond à une parole présente dans ls synoptiques, correspond à l’experience humaine du judaïsme, y compris dans le refus tenace de reconnaître une identité de bénédiction. L’atualité nous montre combien la société israélienne est soumise à ce même jugement permanent et apparemment immuable.

Il est pourtant écrit: “Si ton ennemi a faim, donne lui à manger du pain. Et s’il a soif, donne lui à boire de l’eau” (Proverbes 25, 21). Dans une société moyen-orientale, ce geste correspond au respect de la survie. Je cite souvent cette anecdote: dans les années 1980, les conduites de gaz étaient à ciel ouvert dans Jérusalem-Est et les canalisations d’eau potables étaient à ciel ouvert à travers le désert. Il n’y a jamais eu d’explosion provoquée ni d’empoiement des canalisations. Ce serait possible dans toute autre société, mais impensable – du moins peu probable – dans une société qui connait la valeur de la vie et de la “survie”. Disons qu’il y a d’autres moyens d’attenter à la vie d’autrui!

Il y a donc un commandement de venir en aide à son ennemi, ce qui est clairement énoncé dans l’Evangile par les Béatitudes ou donner à manger et à boire elèvent du devoir de “justice” (Matthieu 5, 6). La Bible et la tradition juive insistent sur le fait, que même si nous pouvons nous laisser subjuger par une aversion profonde voire une haine envers notre ennemi, notre discernement humain nous permet de choisir de lui venir en aide. Le Talmud va plus loin: si un animal appartenant à notre ennemi doit être secouru ou aidé – en cas de surcharge – il est de notre devoir de lui venir en aide avant même que d’aider notre prochain (Bava Metzia 32b).

Il y a un élément que Jésus souligne avec insistance: quelle que soit la situation envisagée, Dieu agit selon Son Bon Vouloir et sans que nous puissions juge rde quoi que ce soit: “Dieu fait pleuvoir sur les justes comme sur les injustes” (Matthieu 5, 45). Le propos est “simpliste”. Il a plus de profondeur et d’exigences spirituelles que des pensées subtiles. La question de la haine doit être résolue par une prise de conscience de ce que nous sommes, individuellement et collectivement. Cela implique d’atteindre un profonde pacification intérieure et relationnelle à autrui.

La haine est aussi un chemin spirituel. Il est tout-à-fait stupéfiant que le Japon, l’Islande où il n’y a pratiquement pas de Juifs soient parmi les pays les plus “anti-judaïques” de ce temps. Il y a eu des résistants anti-nazis ilandais pendant la guerre qui subirent la cruauté des Nazis d’une manière ou d’une autre (Steinn Steinarr – à lire son merveilleux poème “Timinn og vatnid / Le temps et l’Eau” qui dépase de loin l’inspiration d’un vagabond narcomane; de même, Halldor Laxness, Prix Nobel de Littérature islandais, fervent catholique). Que penser de la haine antijuive “irrationnelle” en Pologne où le cardinal Glemp en est venu à afirmer publiquement à la télévision que le premier ministre n’avait pas une goutte de sang juif! Est-ce-à-dire que le P. Maximilien Kolbe prenant la place d’un homme pour mourir à Auschwitz avait dépassé un antijudaïsme assez primaire et étonnant qu’il a manifesté dans ses revues mariales publiées alors qu’il était au Japon?

Il y a un verset très important dans le Deutéronome: “Tu ne haïras pas un Edomite, car il est ton frère” (Deut. 23, 8). Ce verset renvoie à la vieille haine d’Israël pour Edom, habituellement représenté par Saül. Notre vie spirituelle porte peu attention au “temps”, à l’oeuvre d’éternité. Les haines ancestrales ne reposent le plus souvent sur aucun fait concret au bout d’un certain temps. La mémoire, dans la vie de foi, est dynamique et source de vie et non de recul ou de “fossilisation mentale”. C’est souvent une solution “de facilité”. Si Edom est le frère du Juif, il est bien évident que, dans le pays d’Israël, ce verset devrait inciter à une conduite moins suspicieuse envers les Arabes… et réciproquement.

En revanche, rien ne saurait être imposé en terme de pardon. C’est une dimension le plus souvent absente de nos actions et comportements, de nos attentes. L’être humain se croit souvent seul dépositaire de ce qui demeure le privilège de Dieu. Encore faut-il l’admettre et reconnaître la ressemblance de tous au Créateur.

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