La grande vadrouille de Rebbe Ya’akov

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La grande vadrouille de Rebbe Ya’akov

La grande vadrouille de Rebbe Ya'akov

par av Aleksandr, prêtre orthodoxe (Israël)

“Il ne reste plus que quelques heures, quelques minutes peut-être. Autour de moi tout le monde est mort, a été tué, assassiné. Le ghetto brûle et je sais que je vais mourir dans quelques instants. Alors c’est pourquoi je tiens à témoigner. Car Toi, Maître de l’univers, Tu m’as formé contre ma volonté et sans me demander mon avis; Toi tu disposes en cette heure de ma destinée et Tu permets que les miens, les nôtres soient sauvagement assassinés… Je meurs en ce moment, mais rien ne pourra l’enlever, en dépit de Toi-même, que Tu as crée le monde. Et je crois en Toi malgré tout. Et je sais que bientôt Tu restaureras ce qui est détruit”.

Je cite de mémoire ces propos combinés à ceux d’un ancien rescapé de l’Inquisition qui avait, par miracle, fait naufrage sur la plage de Corfou, à moitié mort et unique survivant de sa famille. Ils ont été attribués, après bien des hésitations, à Yossel ben Yossel Rakover de Tarnopol. Ils furent rédigés en yiddish dans les dernières heures du ghetto de Varsovie croulant sous les lance-flammes. On a douté de l’authenticité de ce texte. J’ai rencontré un Rakover de Pologne, yiddishisant et haredi (ultra-religieux). Il était convaincu que le texte avait bien été écrit par un parent qui mourut parmi les derniers dans le ghetto de Varsovie. Le monde, le temps, les rencontres sont faites de croisements semblables à des nains. Le monde semble parfois se raccourcir pour se redéployer autrement vers d’autres temps. Il y a un propos tout-à-fait fondamental dans l’expérience millénaire du judaïsme: “Croire en Dieu en dépit de Lui-même et des événements”. C’est cela la foi qui a été acceptée à reculons par un peuple sauvé d’Egypte et qui cuisaient ses bijoux pour en faire une divinité païenne. Souvent, les païens préfèrent spolier ou piller les bijoux, les objets d’arts et autres joujoux. Nous sommes en été. En gros, il fait 32-35° chaque jour à Jérusalem. D’un côté nos filles et  les vôtres en shorts et maillots de corps cette année (beaucoup de hollandaises  – info pour Le Mosellan) croisent un nombre accru de shtreimels hauts ultra-fourrure. C’est le temps “Beyn hametzarim/בין המצרים – entre les lieux étroits, l’anxiété spirituelle”.

Il est donc absolument normal de voir des personnes ultra-religieuses et plus particulièrement en cette saison. Il y en a plusieurs groupes et “tendances”. Le problème, c’est qu’ils ne sont pas fous, ni fanatiques. Simplement combien parmi vous, lecteurs et correspondants de ce journal français, pourriez spontanément dire – comme un slogan intuitif, profond, vital, existentiel et “raisonnable au-delà de toute raison” que vous “croyez en Dieu en dépit de Lui-même”? Il est évident qu’il y a des éléments pathologiques, des souffrances héritées de l’histoire et d’un isolement communautaire souvent voulu et normatif. La confrontation entre un maire (Nir Barkat) sécularisé, mais profondément israélien et cette population “gardienne séculaire incontestable de la Foi” était faite pour faire des étincelles. Tout comme à New York, chaque semaine, on brûle en effigie les rabbins ultra-orthodoxes de Williamsburg. La souffrance actuelle s’explique par un appauvrissement réel de ces groupes qui reposent sur un isolement apparemment complet. C’est faux. Ils fréquentent, mais discrètement. Ils sont tant en rapport avec les religieux juifs qu’avec les Palestiniens, les Iraniens et tous les autres.Chaque année, je suis invité à participer au “Kenes Yerushalyim\כנס ירושלים – Conférence de Jérusalem”. Cette manifestation regroupe un peu tous les milieux israéliens, du monde politique, militaire, scientifique etc. pour réfléchir sur la société. C’est un vrai bouillon de culture. La tendance est très ultra-religieuse mais sioniste, contrairement aux collègues de Mea Shéarim… encore que…?

La première année, au bout de deux jours de surveillance attentive, un groupe d’épouses très cachères sont venues me demander si je ne me sentais pas trop isolé dans ce paysage. Je leur ai repondu en hébreu et en yiddish que c’était passionnant et que je m’ennuyais pas du tout. Etonnées, elles me demandèrent pourquoi je venais. Je leur expliquais que ces groupes sont en fait parmi les plus symptômatiques de la société juive et israélienne. J’avais prévenu mon supérieur en lui disant que si l’Eglise ne pouvait directement dialoguer avec ces personnes, il ne pouvait y avoir de compréhension réelle de ce qui se passait dans le pays. Il est facile de dire que Paul s’est fait “Juif avec les Juifs et Grecs avec les Grecs” (1 Cor. 9:20-22). Encore faut-il le faire avec les uns et les autres sans jugement ni désir de captation. Un jour, un gamin s’approcha et me dit en mettant le doigt sur ses lèvres : “Il nous est interdit de parler avec les chrétiens”. Les parents regardaient de loin, un peu méfiants. Je lui répondis: “Que Dieu te donne de vivre 120 ans et de voir les enfants de tes enfants. Amen”. Il me regarda, bouche ouverte et presque figée et dit “eh???” puis “amen”.

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