Qui détruit ? Qui construit ?

Qui détruit ? Qui construit ?

 

Qui détruit ? Qui construit ?

par av Aleksandr, prêtre orthodoxe (Israël)

 

Un été ordinaire, dirait-on? Les ultra-orthodoxes continuent leur révolte municipale à Jérusalem. On ne touche pas aux parkings le shabbat ni à nos mamans en souffrance affective. Certains pensent que cette lutte est peu soutenue dans les milieux dirigeants harédiques. Disons que tout le monde a conscience de limites, mais ici l’affrontement est quasi transgénérationnel… Envolée des hollandaises sur le Cour Herzl: Anne Frank aurait eu 80 ans cette année.

Les meurtres, ça se connait dans la mémoire locale. A cet égard, je trouve particulièrement miraculeux et quasi inexplicable que, si Dieu veut, je serai ici, à Jérusalem, pour l’entrée de l’an 5770, les 18-19/9 prochains. Ici, le jour, la nuit, à toute heure, à toute minute, il y a la Shoah. En 1942, le mot “holocauste” était utilisé pour la première fois pour désigner la “Endlösung – solution finale” de l’extermination des Juifs projetée par A. Hitler et les Nazis. “Holos = totalité/kaustos = consumé” suggérait un rapport hélas trop positif avec les sacrifices majeurs du Temple. Le terme reste anglo-saxon et fut très utilisé lors du lancement du feuilleton qui, dans les annés 1970, aborda cette période et “délia un peu les consciences “. Le mot “génocide” s’était imposé d’une certaine manière dans un premier temps.Puis, le mot hébreu “Shoahשואה” apparut dans de nombreuses langues  : “Que ceux qui cherchent à détruire ma vie/ hema leshoah yevaqshu nafshiוהמה לשואה ויבקשו נפשי”(Psaume 63,10) fait écho à “Jour de dévastation et de calamité de néant/yom shoah ûmeshoahיום שואה ומשואה” (Sophonie 2,15). Ou encore: “Sauve, ramène-moi (Seigneur) de leurs dévastations/mishoahèm – משואהם (Psaume 35,17). Le mot connaît un “succès” ouest-européen incontestable et reste le terme de référence pour Israël. Il vient de la racine “shav – שאו/réduire à néant, silence, vanité” comme le terme linguistique “sheva” qui désigne un silence vocalique, sert à définir un accident historique effroyablement intense et indicible. Lire le psaume 83 permet de saisir cette dimension incommensurable pour notre temps. De fait, la Shoah est annihilisation en ce qu’elle étouffe et éradique sans laisser de traces. Peut-on pourtant affirmer sur la longueur que la Shoah se distingue de l’Holocauste en ce qu’elle est “sans témoins” (S. Feldman). “Shoah” extirpe apparemment le dernier cri ou souffle des victimes. L’hébreu rappelle le “tohu vavohu” – ou inconsistance, chaos (Genèse 1,2) des origines; il exprime, de manière encore peu intelligible, que l’être est attaqué pour être rasé de la mémoire des hommes. Lorsque Trucus Rufus passe la charrue sur tout Jérusalem en 3830, il réduit à néant jusqu’au souvenir du Temple. Tel est le sens de “Shoah” qui rappelle que l’hébreu est la langue de Dieu, paternelle, donc du Nom Ineffable, mis à part en vue d’affirmer Sa présence dans l’univers.Le mot est terriblement banalisé. Il y a eu des “shoah” partout, on en prévoit dans toute société sanguinaire ou simplement en crise. Shoah “par gaz, déportation, délation, balles”… mais alors pourquoi pas par “roquettes, snipers, navettes nucléaires” ? Où est le fameux “poids des mots, chocs des photos” quand on doute systématiquement des paroles et des images? Janusz Korczak, le fameux pédagogue polonais avait prédit avec finesse que l’Europe allait longtemps respirer le nuage de mort qui s’éleva des camps d’extermination.Le judaïsme traditionnel parle de “Hurbanחורבן en hébreu, Hirb’nחורבן en yiddish”. Le Second Temple fut le lieu de rencontre du judaïsme et de l’Eglise. Par contraste, l’explication de la Shoah ne saurait donner lieu à des jalousies ethniques ou confessionnelles.Le terme Hurban désigne “la destruction de la vigne” (Kilayim 4,29c). La mise en perspective avec la destruction des Temples permettrait au judaïsme d’approcher la dimension théologique et religieuse. Le 9 av, on lit Eycha/le Livre des Lamentations sur un projet présent dans le Livre d’Esther. Ces destructions ont des significations exégétiques qui ne doivent surtout pas servir à séparer davantage encore des chrétiens figés dans une culpabilité auto-centrique d’une communauté d’Israël qui voit son identité se muer de l’exil à la “remise gratuite” de la terre des patriarches. A ce niveau, le dialogue risque d’être biaisé par les intérêts de puissance des uns et des autres. Il ne faudrait pas que l’ignorance réciproque conduise à cette destruction dévorante : “L’ange de la mort travaille à anéantir le monde” (Nombres Rabba 16,24).Le russe, comme le grec, parlent de “Katastrophaкатастрофа”. S’agirait-il alors d’une bascule totale de ce qui paraît logique à la pensée humaine, comme le suggère l’étymologie? Le 9 av, les haredim se saluent souvent en yiddish par cette expression apparemment “extrême”: “a gite hirb’nא גוטע חורבן – ‘bonne destruction'”. Cela n’a de sens que parce que l’identité s’enracine dans la résurrection des morts. La résurrection unit, elle ne déchire pas. Elle porte à la conscience de la liberté.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s