Cracher ses nerfs ou son âme

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Cracher ses nerfs ou son âme

 

Cracher ses nerfs ou son âme

par av Aleksandr, prêtre orthodoxe (Israël)

 

Ce samedi, au parking Karta, Jérusalem, Des essaims compacts d’ultra-religieux (mais pas plus de 200 !), des meutes de reporters-photo décontractés et des policiers s’étaient donnés rendez-vous pour cette action devenue hebdomadaire en prime time estival. En fait, une ambiance très  “corrida pour gendarmes cools et redingotes-bas-blancs”. Il y a un petit côté “Dernier tango au Karta” : les essaims se ruent sur les barrières en criant: “shabbèsשבת-שאבעס” (Shabbat en yiddish = respectez le Shabbat !); l’écho répond : “Amen !” un peu comme un “Olé” endiablé sans malice. Au balcon, donc au-dessus du parking, les harédim, les touristes et quelques Arabes chrétiens hullulent “Go on! Allez, vas-y!”. Les enfants arabes roulent en vélos et patins fluo. On applaudit même les livreurs de pizzas qui traversent en scooter ces manifestants d’un soir.

 

Il y a un point délicat : le gros de l’action se déroule après la fin du Shabbat. Est-il donc logique d’empêcher les gens d’aller parquer leurs voitures! L’ambiance est bon enfant. Il n’y a pas de quoi cogiter sur un non-dialogue sociétal ! Le dialogue existe mais jeter des pierres sur les voitures officielles fait un peu “lapidation de la modernité”.Or, un jeunot à kipah me pousse pour se mettre à ma place. C’est fou ! On n’est plus chez soi ! Il joint la parole à l’acte et dit : “Dehors, métèque !” Métèque ? Non, mais ! Comme si j’avais pas aussi le droit d’avoir “ma gueule de métèque, de Juif errant et de prêtre grec” !? Il crache tranquillement sur le gazon tandis qu’une gentille “ultra” (orthodoxe) lui lance que c’est une honte de parler ainsi à un ami de la cause harédique. Ah !Mais cette tendance “crachats” revient très fort, surtout après le jour-mémorial de la destruction du Temple suivi des Shabbats dits de “Consolation”. Il y a des saisons comme ça. Le jeudi soir précédent, je participais à la soirée animation de la Porte de Jaffa. Les gens sont souvent chaleureux. Comme j’achetais une babiole pour le énième bébé qui vient de naître, des yeux scrutateurs regardent ma soutane que ma fille avait, enfant, désignée comme mon “kimono de travail”. On engage la conversation. Pourquoi ce regard ?  – “Tu es le seul de ton espèce, là ce soir, et c’est dommage”. C’est sympa. Un peu plus loin, les mamans arabes discutent langoureusement ; aucune n’aurait l’idée de se joindre à l’animation. Le clergé international, en civil ou en habit, passe rapidement. Au fond, s’arrêter signifierait “se compromettre”, surtout avec soi-même.Bref, nous échangeons : il est de Tel Aviv où l’actualité est très axée en ce moment sur l’affirmation de l’identité “homo-lesbi-bi-transהומו-לסבי-בי-טרנס” comme l’expliquent les médias en hébreu. Pendant ce temps, ces jours-ci, on “refonde” à Bethléem. Du “birth again”. Ce Tel-Avivien aime surtout Jérusalem et trouve très dommage cette fameuse “sinat hinamשנאת חינם = haine sans fondement” qui fait la Une partout et affecterait toute la société.C’est très simple : la “haine de soi” est une tendance très locale et “pan-sémitique” (juive et arabe). On prétend qu’elle provient de la haine que les autres portent à tous ici.Tiens, un stand où tout le monde semble se taire, plongés dans une méditation paisible. Ils jouent à des jeux d’habilité en promotion (cubes, etc.). Un jeune homme se met à cracher. Je lui dis que ce n’est pas très cacher ni légal, dans une société citoyenne comme la nôtre. Tfouh, un nouveau crachat ! La vendeuse me dit que la communauté des acheteurs s’adonne à des jeux de patiente construction de cubes et que je peux me joindre au groupe. Elle fait signe au garçon de se calmer niveau salivaire.Franchement! Il est écrit partout qu’il faut aider la Voirie à garder Jérusalem “nakiyahנקיה = propre”. A-t-on idée de cracher à la vue d’un prétendu “allogène”? Ce n’est pas très poli… On répand dangereusement les microbes, la grippe A ? Et peut-on ainsi gaspiller son ADN que des archéologues trouveront peut-être dans 200 ans quand la “haine sans fondement” aura muté ? La tendance se répand aussi parmi les Musulmans. S’agirait-il d’un syndrome concurrentiel ? En fait, plus on crache, plus on reconnaît l’autre !Je dis alors au garçon: “Serais-tu secrètement converti au christianisme ? = bistu besesser geshmadtביסטו בסתר געשמדט ? (yiddish)”. Là, il marque le coup. Il est très vraisemblable que cette habitude antidémoniaque soit empruntée au rite byzantin du baptême, lors du rejet du Satan; il s’agit du Diable et certainement pas d’un être vivant. On dit en effet “Je crache sur lui, (pour renoncer au Satan)”. Or, les mouvements hassidiques sont nés dans ce paysage chrétien oriental. Il est donc tout-à-fait plausible que ce soient des emprunts à aspect plutôt négatif. Certains peuvent être positifs, comme lors de la bénédiction nuptiale.“Celui qui crache en l’air recevra en retour son crachat sur son propre visage” (Qohelet Rabba 7,9) car une personne en colère ne peut que nuire à soi-même.Jésus cracha de la salive dont il fit de la boue pour la poser sur les yeux d’un aveugle qu’il guérit (Jean 9,6).

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