Passe-murailles

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par av Aleksandr, prêtre orthodoxe (Israël)

Durant l’été 1992, après une année de chroniques “Questions de sens – société et foi” sur France Inter, le directeur de l’information, me proposa une sorte de gratification sous forme d’un reportage que je lui avais suggéré. Faire le point sur l’Europe des cultures allemande, centrale et orientale 50 ans après la fin des hostilités et à l’aube d’un possible renouveau spirituel. La Direction de Peugeot me confia une magnifique voiture dernier cri, vitres teintées. Je lançais mon périple depuis Nuremberg, ville-jugement de l’histoire moderne.

Nuremberg était une ville riche, avec une jeunesse valsant entre bien-être et une sorte de décadence morale – sexuelle et “narcomaniaque” qui gommait le Grand Tribunal politique de l’histoire moderne.Je me rendis à Bautzen près de Görlitz, dans le pays “wend-serbe-sorbisch” : la petite ville s’appelle Budyshyn dans cette langue slave proche du polonais voisin et aussi du serbe. On oublie trop souvent que les Slaves habitèrent jusqu’aux portes de Hambourg ! Pankow à Berlin et d’autres patronymes prouvent combien la présence slave fut importante avant que les Francs ne les repoussent vers l’Est de manière mouvante.  On avait accueilli, à Bautzen, un nombre important de réfugiés “ex-yougoslaves” en raison de cette proximité linguistique. Dans cette Allemagne de l’Est tant décriée, il y avait là un espace de connectivité avec le monde slave, doublé de l’action sous-jacente des Eglises protestantes. Elles furent très actives lors la chute du communisme. A cet égard, il reste frappant que le personnel politique allemand actuel est souvent issu de la morale et de la culture d’ouverture, paradoxalement implantée dans une éducation allemande “démocratique”.J’arrivais à Prague pour l’enterrement du cardinal Frantisek Tomasek, grand héros de la résistance tchèque. Ma voiture filait dans les rue sous une pluie diluvienne tandis que Trabant et Skoda de l’époque semblaient se dissoudre sous l’eau.Et là, un sentiment fort à la cathédrale de Prague s’imposa : on enterrait l’empire austro-hongrois et non pas uniquement le chef d’une Eglise renaissante. En août 89, le mur de Berlin était bien tombé. On était à quelques foulée de la chute du communisme. Cela ne veut pas dire sa disparition. J’ai surtout eu l’impression que ce jour-là, une nation, une culture vivait l’effondrement effroyablement lent de l’empire des Habsbourg.Avec une rare affabilité Vaclav Havel, homme des changements humbles des profondeurs, fut le premier acteur social à me parler de la dimension spirituelle d’une Europe qui reste scindée. A Velehrad, le heurt frontal entre Latins et Grecs slavisants s’est soldé par une fracture – pour l’heure irréductible – entre judaïsme et christianisme occidentaux et orientaux. Le yiddish est pratiquement né avec le schisme de 1054 entre Rome et Constantinople. Au hrad (château) de Nitra, le cardinal Korec, autre rescapé, primat des Latins slovaques me montra sa Montagne Magique/Zauberberg, premier évêché fondé en 880 qui unissait alors les Chrétiens occidentaux et orientaux.Le 14 août, ayant passé la frontière polonaise, véritable cloaque de drogués, alcooliques, prostituées en tous genres, je fis à minuit le tour du camp d’Auschwitz que je visitais le lendemain. Au magasin central, une jeune polonaise blasée montrait à deux finlandais hilares comment faire fonctionner les briquets à gaz qu’ils venaient d’acheter. On y vendait des brosses à cheveux et de la pâte dentifrice.Voici ce qui est écrit au Musée de la Diaspora (juive) à Tel Aviv: “…en l’an mil neuf cent trente-trois de l’ère chrétienne, Adolf Hitler accéda au pouvoir en Allemagne. En son temps, les Allemands et leurs complices exterminèrent six millions de juifs tandis que le monde gardait le silence.”En termes de foi, depuis la Terre d’Israël, Sion et Jérusalem, il nous revient de reconnaître, pour notre génération, des temps singuliers de pardon inexplicable. Il concerne toute l’humanité car le chaos fut mondial. Sans cette conscience, il paraît presque futile d’oser définir son identité.Il faudra des siècles pour accepter les responsabilités mutuelles des uns et des autres. J’ai cependant vu les Allemands venir en Israël et ce fut un évènement extraordinaire. Le redéploiement de l’Allemagne de l’Est, les réparations aux populations sudètes ne peuvent gommer la mémoire géo-psychologique de l’identité et de la civilisation allemande. L’Allemagne, les cultures alémaniques savent par instinct que la Prusse, la Galicie jusqu’aux marches des Pays Baltes appartiennent à une mémoire “en sommeil”. Peut-être aussi tétanisée que la non-anticipation apparente de la chute du Mur.Pourquoi les juifs reviennent-ils vers cette Europe ? Pourquoi revenir après une hémorragie qui a sevré l’Europe chrétienne, entre l’Espagne, la deuxième guerre mondiale et la venue des juifs slaves issus des régions “communistes” ?La foi demande toujours un pari. “Impossible” n’est pas hébraïque = “traverser, aller au-delà pour la vie”.

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