Bulles et boulettes

Bulles et boulettes

 

Bulles et boulettes

par av Aleksandr, prêtre orthodoxe (Israël)

 

Il fait frisquet à Jérusalem à la station du minibus 38 “religieux” qui rallie le centre à la place du quartier juif de la Ville Ville, terminus proche du Kotel (Mur occidental). Il serpente différemment chaque mois car on construit le train inter-cité. Une jeune militaire attend le bus avec une copine. Elle tient en main une petite fiole de savon-bulles et m’en envoie une volée! J’éclate de rire et la lui renvoie car j’ai toujours ce genre de produit dans ma sacoche. C’est peu clérical, mais c’est un jeu très communicatif avec les enfants et même les adultes ici. On se met à parler. Elles sont guides, officiers instructrices de l’armée israélienne et chargées d’expliquer l’histoire des Lieux Saints.

 

Il n’y a pas de “nouvel an civil ou universel” en Israël. Nous sommes en l’an juif 5770. Il y a peu, l’islam est passé en 1431, ce qui est surtout souligné par l’actualité iranienne. L’Église orthodoxe a déjà fêté le nouvel an liturgique au 1er septembre 2009. A Jérusalem, le Patriarche Théophilos III bénira les deux grandes “pitas” ou grands pains ronds et savoureux distribués à tous pendant l’office vespéral du 13/1er janvier 2010 qui marquera le nouvel an selon le calendrier julien; fête de la Circoncision du Messie et de Saint Basile.L’Église? Les Églises? De qui parle-t-on? La question est sérieuse. Y a-t-il une année nouvelle quand on a les promesses de l’éternité? Ne serait-ce pas une concession au pouvoir séculier? Et du coup, lequel? Depuis le Patriarche Sophronios de Jérusalem, l’Église vit par la bienveillance du pouvoir musulman; on dirait aujourd’hui “islamique”, sans être trop certain de ce que cela peut signifier en 2010, en Terre Sainte.En 637, le calife Omar Ibn Al-Khattab signa le document toujours valide de nos jours, publié en grec et en arabe dans les calendriers du patriarcat orthodoxe de Jérusalem. Il garantit la liberté de culte et de propriété de biens aux chrétiens comme aux juifs locaux. Ce texte fut établi et signé en la 15ème année de l’Hégire. Nous sommes en 1431 et la question résonne en mineur par crainte de tous et de soi.De quoi vous avons-nous parlé au cours des mois passés? D’un évènement majeur. Il ne durera pas un jour, un mois, une année ou même une décennie. Nous sommes partis pour un, deux voire trois siècles ou plus d’une mutation subtile, tortueuse comme peut- l’être l’âme humaine lorsqu’elle prétend à l’abandon spirituel et masque ainsi sa soif inavouable, insatiable de gloire et de puissance. Comme dans un mauvais feuilleton hollywoodien ou un réalité-show dont le Proche-Orient a le secret aujourd’hui.

“Jérusalem sera foulée aux pieds par les nations jusqu’à ce que soit accompli le temps des nations” (Luc 21,24).Cette citation est simple, banale. Elle n’est pas politicienne, nationaliste, identitaire. Elle indique un “accomplissement”. Il y est bien question d’un “plérôme” en gestation.Le Proche-Orient semble embourbé dans un chaos inextricable. A lire l’histoire sainte, chacun y va de sa petite chanson, de ses rêves de conquêtes, de ses illusions. Les hommes d’Église, les laïcs et les non-croyants aiment à tordre et distordre des faits qu’ils ne veulent affronter de face.En 2009, j’ai vu de l’intérieur comment l’Etat hébreu et ses responsables spirituels, exacerbés par une non-reconnaissance patente et persistante de la réalité israélienne, ont contrôlé jusqu’à l’extrême, la visite de Joseph Ratzinger, le Pape Benoît XVI de Rome. J’ai vu comment le rabbinat israélien devient le conseiller stratégique pour des clergés chrétiens tenus par visas précaires. Le patriarche latin de Jérusalem a raison de déclarer en ce Noël que “nous sommes condamnés à vivre ensemble: nul ne pourra jeter les juifs à la mer ni déporter les arabes dans le désert”.Cela laisse les chrétiens pantois et “égarés” dans une situation extravagante.Nous vivons dans un système clos qui respirent à coups de “bulles”. Il y a les bulles de savon, amicales et légères. Il y a les bulles d’oxygène pour que les malades respirent quand les poumons sont défectueux. L’Église aurait deux poumons, l’un occidental, l’autre oriental. Dans la nuit de Noël, le Pape Benoît XVI célébra en latin. La première intention de la prière universelle pour le monde est traditionnellement formulée pour le pontife romain… Cette année, une femme la prononça en “soviétique” comme on dit quand on parle de la langue russe moderne et non du slavon d’Église! C’est simplement malhabile: pas une seule prière en polonais, mais cette sorte de captation linguistico-culturelle. Comme si l’établissement de relations “diplomatiques” entre le Vatican et le “Patriarcat de Moscou” autorisait Rome à s’emparer d’une héritage oriental et orthodoxe si contesté par la base… Patientia… cum maxima patientia…!Que dirait-on si le patriarche moscovite demandait à ses fidèles de prier pour lui-même en latin..?!Erreur de jeunesse ou lapsus récurrent? En Occident, l’Église universelle est “catholique, romaine, de rite latin”. Mais alors, pourquoi systématiquement taire la traduction exacte du si beau texte romain: “Et omnibus orthodoxae atqua catholicae et apostolicae fidei cultoribus = et tous ceux qui pratiquent la foi orthodoxe (droite, authentique), catholique (ouverte à la plénitude) et apostolique (annoncée par tout l’univers)” qui est théologiquement ouverte à la vraie dimension de l’Eglise dans sa totalité?Israël venait de fêter les Lumières. “Hanukkah = fête de la dédicace du Temple”. “Chag urim – fête des Lumières” est aujourd’hui une expression para-sécularisante et, pour l’heure, vainement oecuménique. Voilà qu’au 8ème jour, Benedictus XVI annonça la reconnaissance des vertus héroïques de deux papes: Jean-Paul II et Pie XII.Vertus héroïques? Il est indubitable que Karol Wojtyla fut un héros de la foi. Proclamé “Santo subito” lors de ses funérailles, il était préférable d’attendre… Mais quant à lui adjoindre Pie XII sur le chemin de la béatification est étrange. Comme c’est bizarre! Quelle urgence y a-t-il à reconnaître des vertus qui, si elles sont attestées, agissent de toute façon par toute la terre.

Catholique ou orthodoxe,l‘Église est dans le temps de l’éternité. Ses actions se déploient sur la durée d’un temps qui ne heurte personne. Au contraire, elles expriment la densité de bienfaits divins qui peuvent être accueillis et reconnus par le plus grand nombre. Les “bulles” papales, les décrets venant de Saint-Pierre de Rome renvoient l’image sans doute tronquées sinon involontaires de décisions prises dans l’enfermement de niches culturelles. Elles restreignent l’ampleur que l’on est en droit d’attendre de ceux qui sont proposés comme modèles pour la plénitude de la foi.L’Église dispose de la liberté de prendre les décisions qui lui semblent pour édifier les fidèles à une époque particulière.Mais si l’Église vise l’unité, le retour et le rapprochement des croyants, une compréhension mutuelle en profondeur, elle se doit, en préalable, de ne jamais blesser ceux qui sont faibles dans la foi. Bien plus, elle doit tenir compte des possibles réactions de ceux qu’elle a longuement meurtris au cours de siècles d’ignorance et de mépris.Nul doute que Pie XII fut un homme de grande foi. Les témoignages, notamment de personnalités juives diverses, confirment l’envergure d’un homme hiératique et peut-être influençable à la fin de sa vie. Il a su ouvrir des portes de dialogues théologiques. Il était surtout un prêtre de son temps, vivant dans la “bulle” spécifique de l’Église de Rome, même s’il l’ouvrit à des évêques asiatiques. Sa vision du judaïsme restait “traditionnelle” comme elle l’est, en dépit de tout, de nos jours encore pour le plus grand nombre.Il est évident que l’Église romaine est libre de béatifier puis canoniser quiconque apparaît digne et présentent les vertus requises à cette reconnaissance selon sa tradition. Dans une époque aussi confuse et chaotique que la nôtre, il ne faudrait pas qu’une Église en arrive à précipiter la reconnaissance de saints sans se référer à la vaste durée de l’éternité dont ils sont les témoins privilégiés.Quand les évènement se succèdent à un rythme effréné, il est préférable d’insister, à temps et à contre-temps, sur la véritable valeur de nos jours plutôt que de céder au rythme jerkant de l’apprenti-sorcier.L’Église orthodoxe fait aussi face à ce type de problème. A la mission ecclésiastique du patriarcat de Moscou à Jérusalem, un immense portrait du néo-martyr Nicolas II, dernier tzar de toutes les Russies, campe au milieu du salon. Certes, il fut un martyr. Sa canonisation interroge à beaucoup de points de vue, et pas seulement les juifs…Dans le cas de Pie XII, l’annonce fut faite pratiquement à la veille du 10 tevet 5770 qui rappelle le début de la destruction de Jérusalem et du Temple… Au fond, chacun agit selon ses propres jugements et limites… On parle de paix, d’amour, de dialogue et soudain toutes les bonnes intentions laissent apparaître une superbe isolationniste et la conviction d’être dans son droit. Comment ne pas tenir compte du drame des juifs de Rome, lâchés à la fin de la guerre par le grand rabbin Israël Zolli/Zoller de Rome, devenu chrétien et frère Eugène au service de la bibliothèque vaticane? Où trouvera-t-on aujourd’hui cette “savlanut” israélienne qui est du même sang que la proverbiale “patientia”?La tradition orientale a souvent permis de reconnaître rapidement la sainteté d’êtres humains dont les vies furent exemplaires. Les vertus héroïques ne peuvent se réduire à des formes de diktats quand elles soulignent combien le choix de Dieu peut mener à l’extrême.Notre siècle a besoin de saints. Nous avons besoin de sainteté. Elle est partout présente dans le monde et s’expriment de manières très diversifiées. Il y a ceux qui souffrent; il y a aussi ceux qui travaillent à construire.L’unité exige d’aller au-delà de tous droits ou prétentions: patience et longueur de temps valent mieux que force ou que rage…archiprêtre aleksandr

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