Aimons-nous les uns les autres

Aimons-nous les uns les autres…

 

Aimons-nous les uns les autres...

par av Aleksandr, prêtre orthodoxe (Israël)

 

 

Il y a de la pluie dans l’air et des tornades même sur Kinneret ( lac/mer de Galilée) jusqu’à Jérusalem où l’on attend toujours des neiges qui s’attachent d’autant plus au bitume que les tanks sont de piètres ustensiles pour chasser ce blanc hivernal. Dès qu’il pleut, la Vieille Ville se recroqueville tout en restant branchée sur le téléphone arabe. Il fait froid. Les travailleurs se font rares.

 

Il faut à tout prix copier l’Occident. Alors on essaye tant bien que mal de lancer le “Yom Valentin”. Inutile de dire que le monsieur est un saint vénérable de l’Eglise indivise. Encore qu’il apparaît que l’Eglise romaine l’ait effacé du martyrologe… La société juive israélienne est très fleur bleue sous des abords de coque de cactus à piquants. Nous sommes dans une collectivité jeune, dynamique, en mouvement constant et donc la chair existe parce qu’elle est belle, bonne, appétissante, chaude, très calichounette. Il faut parler “amour” parce que le nom de Dieu est “Amour = ahavah = les 13 Attributs du Dieu “de tendresse et de pitié, lent à la colère et plein d’amour et de vérité”.

Cela dit, le judaïsme considère que le véritable jour des amoureux est le “yom haahavah = jour de l’amour” fixé au 15 du mois de av, c’est-à-dire quelques jours après la commémoration de la destruction des deux temples, au mois d’août. Ce jour-là, les jeunes filles s’en allaient frivolement gambader parmi les blés tandis que les tourtereaux de tous âges se lançaient à leur conquête-poursuite. C’est tout bonnement une saine “parade nuptiale”. Cette danse champêtre, aujourd’hui urbaine et souvent même par trop vitualisée constitue le moteur du genre humain. Pour peu que l’homme puisse agir avec dignité et conscience. Nos amis du pet animalier se soumettent à un jeu d’hormones saisonnières qui écartent toute réjouissance calendaire.

Une précision, justement: cette année, la Saint-Valentin tombe dans le temps du Carême ou Grand Jeûne chrétien. Les Latins y entrent au Mercredi des Cendres (17/02) et les Byzantins orientaux orthodoxes ou arméniens au lundi 15 février. A partir de cette date, dans la foulée d’une demande mutuelle de pardon la veille au soir, les relations physiques sont suspendues jusqu’à la fête de Pâque, la Résurrection. Un temps particulièrement difficile, pénible et douloureux pour beaucoup d’hommes, de femmes, de jeunes et de vieillards dans une société aussi verte que celle d’un Israël proche-orientale. Le monde arabe prend la chose avec paisible tempérance.

Il y a une extraordinaire fringale de rencontre en vue de séduction dans la société israélienne. A cet égard, il y a certainement une bonne dose d’abus souvent dénoncés par des prudes américaines. Mais Israël est un samovar auto-bouillant des relations amoureuses. C’est beau parce que cela semble avoir le mérite de la franchise.

La vie était très frugale dans les bourgades de l’Est-européen. Encore aujourd’hui, on sent combien le dynamisme ouvert du judaïsme à Sion et dans les kibboutzim a permis à des yéménites, des irakiens et surtout des femmes éthiopiennes de passer d’époque ancestrales à une modernité souvent difficile à assumer. La vie de clan peut être terriblement contraignante.

Y aurait-il un parfum d’amour chaste ou courtois? Ce n’est pas la tendance naturelle de la société juive. Il est touchant de voir les ultra-orthodoxes se “fréquenter” dans les lieux ouverts. Pendant des heures, garçons et filles savoureront, à bonne distance dument visible, des jus de fruits naturels pour “faire connaissance, s’approcher l’un l’autre” et peut-être avancer vers un projet matrimonial. D’autres se promènent avec des carnets. Les filles prennent des notes sur les gentils garçons, les jeunes hommes intelligents ou physiquement intéressants à moins que leurs visées économiques soient également appréciables. On peut bien compter fleurette depuis le haut du pavé jusqu’au bas du fossé. Certains/certaines enverraient ou recevraient 1000 roses enflammées, d’autres seront béats devant un lys d’une pure blancheur de la vallée de Sharon…

Y a-t-il du dating dans une ville normale depuis Dan jusqu’à Eilat? A 9 heures du soir, le pays est pris d’une frénésie de dating, de chat, assisté de téléphones ou de mobiles, de Skype et autres outils de connexion pour chercher, parler, capter, séduire, se convaincre que soi existe et que l’autre attend. Il y a dans ce pays une soif de conmmunication rare, inextinguible. Compter fleurette devient vite une attitude flirty-flirty. Je le dis au long des chroniques. Ici, nous nous regardons. Il y a souvent beaucoup de pudeur à se voir avec insistance comme pour scruter le mystère de la beauté ou de la laideur, l’attrait des âmes et la sensualité des corps.

Il n’est pas fortuit que l’Eglise orthodoxe célèbre le mariage en dehors de l’Eucharistie: les fiancés accomplissent par leur acte charnel une véritable louange de la création tout en atteignant la joie de l’unité/union physique.

Cette dimension mystique pour éventuels “compagnons d’éternité” constitue apparemment un défi à la réalité. Celle-ci est faite d’incestes, de viols, de mariages arrangés, conclus dès l’enfance sans consentement des “enfants”. La réalité est aussi faite que si le désir est universelle et la soif d’amour planétaire, l’homme n’a eu de cesse que de mutiler cette joie jubilatoire et féconde qui atttire les êtres et scelle les destinées.

Nous vivons pourtant un temps de paradoxe. Il suffit de sortir dans la rue, de circuler un peu, de travailler et d’être tout simplement un citoyen actif pour faire des rencontres amicales ou plus si affinités. Il n’y a pas à y chercher le mal, voire l’interdit ou dire que “c’est péché”.

Il est clair qu’il faut aller de plus en plus vite: le speed-dating n’a pas beaucoup de sens dans la société sémitique d’un Proche-Orient naturellement émoustillé et puritain. On a le sens du temps. En revanche, la toile peut se reserrer quand les internautes se courtisent au-delà des frontières admises ou convenues. J’ai connu de nombreux garçons qui furent ainsi saisi par des connexions syriennes, libanaises, jordaniennes mais aussi arabes des Territoires et y risquèrent leurs vies. Il y a eu des tentatives de meurtres, à tous les niveaux. La fille d’un grand-rabbin trouva ainsi un ami de coeur sur le net qui fut plus tard passé à tabac par des gorilles commandités. L’affaire montra la difficulté à mettre des limites pour parer à ce qui était inattendu et déjà au-delà des normes de la permissivité.

Dans la décennie passée, il faut aussi mentionner des points d’évolution sociale étonnants. L’amitié féminine s’exprime avec beaucoup de tendresse visible dans un pays qui languit continuellement après un peu de chaleur et de reconnaissance humaine. Il n’y a rien de précis, d’affiché, de scandaleux. Il y a des signes de proximité et de grande amitié. La rue le montre pour les femmes, les hommes seront plus discrets. Il faut cependant noter que le site israélien gay & lesbien et transgender ATRAF vient de fêter son 10ème anniversaire. Il n’est pas particulièrement agressif ou communautaire, mais ce fut la première fois que la tendance se montrait au grand jour. La semaine dernière, la communauté gay et lesbienne de la Congrégation synagogale Simchat Torah” de New York a fêté ses 37 ans d’activités liturgiques et culturelles menées dans le cadre du judaïsme libéral.

Il y a des règles dans la société israélienne. Il faut en connaître les codes et ne jamais être surpris. Voilà une jeune fille qui arrive à une station de bus avec une copine soldate. Elle rencontre un ami commun mais refuse de lui serrer la main ou de l’embrasser alors que la soldate le fera très simplement.

Il y a aussi l’épisode fréquent que l’on voit dans les bus sur les longues distances. Imaginez un soldat épuisé, look brun non rasé, lunettes de soleil dernier cri plantées sur un front fatigué. Le garçon aperçoit une jeunesse soldate, plutôt blonde, svelte, se tenant droite. Il doit normalement lui demander la permission de s’asseoir à côté d’elle. Car il n’est pas si naturel que les hommes et les femmes soient “en proximité”. Il est sidérant de voir qu’un président de l’Etat, de nombreux ministres, hommes de loi et rabbins se sont englués dans des réputations scabreuses qui s’éloignent dangereusement de la rose de Sharon et le lys des amours.

Le monde arabe de la Vieille Ville offre, en contraste, un tout autre visage. Il n’y a pas de “jour de l’amour ou des amoureux” dans cette partie de la société. Ou disons que la chose est bien plus aléatoire. Les jeunes arabes souhaiteraient mener une sorte de parade nuptiale où s’exprimerait la quête de l’amour. Il y a des couples jeunes et qui se sont mariés par amour. Le plus souvent, il est difficile pour des jeunes de la Vieille Ville de se marier vraiment par amour. Le monde chrétien connait des émigrations massives. Les jeunes arabes travaillent souvent en milieu juif et se heurtent à des frontières “mentales” qui ne seront résolues, pour le moment, que par la cohabitation.

Beaucoup d’Arabes chrétiens trouvent des épouses juives israéliennes originaires des pays de l’Est. Elles ont des enfants et sont divorcées mais acceptent ce type d’union. Le couple vivra habituellement dans un quartier juif.

Mais il y a aussi tous ceux qui ne peuvent ou n’ont jamais pu se marier. Jérusalem a ce côté “monastique”; hommes et femmes se fréquentent depuis l’enfance et curieusement cela “stérilise” leur possible union.

Les jeunes filles et femmes auront plus de chances de sortir de la Vieille Ville et de se marier au sein d’une société israélienne en évolution. D’autres ne pourront se marier car ce sont des femmes de savoir. Elles ont fait des études et il est rare qu’elles puissent vraiment fonder un foyer dans une collectivité qui reste apparemment très masculine.

C’est vraiment une très grande chance que d’aimer et être aimé(e). C’est de l’ordre du miracle: ceux-ci sont naturels chez nous.

10 février/28 janvier 2010 – 26 shvat 5770 – 26 safar 1431

 

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