Mais qui sont ces femmes?

Mais qui donc sont ces femmes?

Mais qui donc sont ces femmes?

par av Aleksandr, prêtre orthodoxe (Israël)

 

Rien ne va plus ! C’est comme ça pratiquement tous les ans à cette période entre Adar, Pourim et Pessah : les femmes pieuses des mouvements conservateurs et réformés juifs essayent vainement de prier au Mur. Elles le font toute l’année, mais comment faire quand on avance vers la Fête des Sorts où la reine Esther/Hadas sauva le peuple de l’extermination en Perse ? Il s’ensuit des luttes frontales entre la gent féminine et les haredim ou religieux masculins. La police est plus nuancée, composée de garçons et de filles souvent d’origine soviétique et non-croyant ; ils peuvent autant intervenir avec doigté au Mur occidental qu’à l’intérieur du Saint Sépulcre.

Les religieux du Mur crient au scandale lorsque ces dames montrent quelques velléités à approcher du Sanctuaire parées de châles de prière et de téfillines/phylactères réservés au culte assuré par les mâles.« Hérétiques », voilà ce que seraient ces demoiselles, encore que l’apostrophe est très, sinon trop courante à Jérusalem.Où sont les femmes ?Disons-le tout de go : la femme israélienne est très belle. Sa silhouette et son esprit sont internationalement reconnus. Nos beautés parlementaires (Orit Levy, Anastassia Michaeli, Ruhama Avraham) allient intelligence et attraits que Dalia Itzik (la « Maman des Israéliens ») ou Tzipi Livni agrémentent avec émotion par leur savoir-faire psychologique et politique au service de la nation. Dorit Beinisch préside aujourd’hui la Cour Suprême. Les femmes sont nombreuses à la Knesset, dans la recherche scientifique, l’armée de terre et de l’air. Elles sont aussi très présentes dans la vie spirituelle (Nechama Leibowicz). Mais que dire des chanteuses au renom quasi planétaire : de Ofra Haza (le Yémen à Jérusalem), Chava Alberstein (du polono-yiddish à l’hébreu) ou Achinoam Noa (du Yémen à Israël par les États-Unis). Sarit Haddad reste la « petite fiancée naturelle d’Israël », entre l’Azerbaïdjan et Hadera.

Dans son méga-maxi-hit plus « Shema Israël/Ecoute Israël », Sarit confesse avec tendresse au Rav Ovadya, ancien grand rabbin oriental du pays qui est son mentor, « qu’elle est désormais seule ». La petite va sur ses 32 ans. Il est anormal qu’elle souffre d’une prétendue solitude et pourtant…

Les femmes israéliennes juives sont livrées à une sorte de solitude affective, humaine sinon intellectuelle et spirituelle qui peut être grave. Les hommes ont tendance à faire les grands enfants àYiddishe Mame.Ils travaillent trop ou pas assez et butinent ça et là. Il y a une crise de la paternité, de la masculinité qui s’oriente, comme ailleurs, vers des formes de féminisation. Cela laisse les femmes à elles-mêmes, ce qui n’est jamais bon et contraire à la création d’Eve : une femme doit accompagner l’homme et lui donner du discernement (Genèse). Son isolement lui est nuisible.

Dans un registre assez proche, le théologien orthodoxe Paul Evdokimov écrivit un livre fondamental sur le mariage intitulé« Le sacrement de l’amour ». Il reste un ouvrage majeur sur le caractère religieux et simplement humain de la complémentarité homme-femme. La femme arabe d’Israël suit une évolution qu’il faudrait analyser avec finesse. Elle offre de nombreux points de similitude avec la citoyenne de confession juive.

La femme israélienne est en avance sur son temps en ce qu’elle est conduite, par les circonstances, à anticiper l’évolution d’une société-pilote au plan des responsabilités civiques, familiales, communautaires. C’est ainsi que Golda Meir fut considérée comme « le seul homme du gouvernement ». Il y a un souffle, un parfum de Judith et des matriarches bibliques, en particulier Rachel dans certaines personnalités d’aujourd’hui. Est-ce un hasard si son tombeau se trouve à la jointure entre le checkpoint qui unit Jérusalem et Bethléem ?

Au fond, la crise sociétale actuelle est assez similaire à ce qui se passe dans le monde : la solitude et l’identité féminine sont sans doute existentielles. Il y a une grande vérité biblique: ayant pour fonction d’accompagner l’homme – sans que cela soit obligatoirement façonné dans le lien conjugal — la femme risque de rester livrée à elle-même ; elle est « un monde en soi ». L’homme ne pourra jamais se suffire à lui-même. Il languit, au-delà de l’acte sexuel, après celle qui lui« est amenée (= afin de lui donner le discernement)et“peut aller contre son avis/” kenegdo / כנגדו»(Genèse. 2,18).

Il y va d’un enfantement, en hébreu ibbur / עיבור = le passage qui peut mener à être, au passage, la naissance et/ou le décès. La femme est porteuse de ce calendrier qui inscrit le temps dans l’âme et le sang, le tissage des petits d’homme. L’homme devient, alors, cette empreinte-mémoire. Qui désappropriera qui ? Curieusement jamais l’homme ne quitta ce primat confié à Eve. Le reste est histoire de parade nuptiale ou d’intelligence maillée de subtilités. C’est Tzippora, la femme non-juive de Moïse, qui rappelle au plus grand maître ayant existé qu’il a oublié de circoncire Gershom et donc de se fier à Dieu. Le pouvoir ronge le mâle et semblerait détruire la femme ? En Israël, il faut considérer que la société est réellement inversée en ce sens. Cela risque d’être peu perçu pour le moment. Ce samedi soir, nous passerons au 7 du mois de Adar, date de la naissance et de la mort de Moïse : 120 ans d’une destinée hors-normes, le jour annuel consacré à l’étude.

Les XIXème et le XXème siècle ont donné une image neuve de ce que la femme juive peut apporter à la modernité en marche. L’histoire peut offrir trois exemples qui renvoient à l’aube de l’hébraïté en exil : Asenath Barzani (1590-1670), Hannah Rachel Verbermacher (1805-1888) et Regina Jonas (1902-1944).

Asenath Barzani vécut à Amadiyah (Iraq, Kurdistan), fille de Samuel Barzani, l’un des maîtres reconnus de la Kabbale dans les écoles du plateau persique. La fille prend son père pour le roi d’Israël. En retour, il lui transmit son savoir.Il est symptomatique que les rabbins aient souvent eu une passion de transmettre à leurs filles un savoir et une foi dont la transmission apparaît le privilège des hommes. C’est une erreur, mais il faut du temps pour le comprendre !

Aseneth fut ainsi reconnue comme “rabbin” avec titre de « tannaite = sage de l’époque de la Mishna ». Lors d’un incendie, elle eut une vision en forme de« nuage d’anges ».Ilssauvèrent la synagogue. Les fidèles reconnurent son service et le lieu porte encore son nom à Amadiyah. Sa vie fut parée de la prière, de l’étude et de dons exceptionnels de poétesse (La supplique d’Asenath, Kurdistan).

Hannah Rachel Verbermacher est pratiquement notre contemporaine. Elle naquit en Ukraine. Son père, R. Mordechai Twerski était un talmudiste érudit. Il éduqua sa fille qui finit par acquérir ses compétences talmudiques et hassidiques. Elle agit toujours dans le cadre de cette tradition juive orthodoxe et fervente. Isaac Bashevis Singer s’inspira de sa vie pour écrire son livre Yentl, popularisé de manière parfois erronée par le film (Barbra Streisand). Hanna Rachel fut surnommée en yiddish la “Ludmirer meydליודמילער מייד – vierge de Ludomir”. Elle fit face à des formes variées de rejet, mais son charisme était tel que les juifs pieux lui confiaient leurs« demandes/kvitlech – קוויטלעך »et qu’elle enseignait au troisième repas du shabbat en distribuant les restes de viande, comme le font les maîtres hassidiques.

Elle se rendit en Terre d’Israël où elle dirigea la prière du shabbat, du mois nouveau et instruisait des groupes de femmes qui lui furent particulièrement fidèles. Elle est enterrée au Mont des Oliviers et chaque année, le 22 tammuz, des femmes et quelques hommes viennent prier sur sa tombe. Voici deux ans, pour le centenaire de sa mort, Israël redécouvrit cette « femme hassid et quasi rabbin» dont les enseignements frayaient la voie à notre temps.

I.B. Singer ne s’y trompa pas : il n’en fit pas un personnage féministe qui revendiquerait des droits. Il la présenta comme la forme d’un accomplissement évident: Hannah Rachel ne se travestissait pas : elle incarnait l’essence féminine d’un hassidisme qui, aujourd’hui, risque peut-être l’asphyxie par absence de l’intuition de femmes capables de relever le défi de la Tradition.

Il y a parfois un côté tendrement plaisant à voir des femmes s’éjectant à la dimension d’un prétendu pouvoir masculin. Ici, il s’agit d’autre chose. Regina Jonas en fut le modèle dont le sacrifice à Theresienstadt puis à Auschwitz, en 1944, oblige au respect silencieux.

Son cas est un peu différent de Tannaïte Asenath et Hannah R. Verbermacher. Elle fut orpheline de père, décida de devenir maîtresse d’école à Berlin. Très vite, elle s’inscrivit au fameux Institut d’Études du Judaïsme à Berlin dans le but de devenir rabbin, ce qui, à l’époque, était impossible dans quelque mouvement que ce soit. Elle fut finalement ordonnée rabbin sans pouvoir trouver de poste… avant que les juifs quittent massivement l’Allemagne nazie. Elle fut déportée à Theresienstadt où elle fit, avec Victor Frankl (cf. chronique précédente) et le rabbin Leo Baeck un remarquable travail d’assistance aux co-déportés. Elle fut chargée de les accueillir à leur arrivée au camp et elle sut les préparer à affronter cet univers de mort. Elle donna aussi des conférences sur la Tradition qui, réunies en Exposés après la guerre, témoignent de sa profonde compréhension de la pensée talmudique et biblique dans un environnement d’anéantissement.

Ces femmes n’ont pas usurpé un service. Elles ont agi par prophétisme.Cette dimension est également présente dans les traditions chrétiennes orientales. Ce ne sont pas des fossiles historiques. Tel est bien le problème. Nous avons besoin de prophétisme. De visions qui ne s’arrêtent pas à des créations opportunes ou fictives.

Il y va d’un engendrement.

av Aleksandr [Winogradsky Frenkel]

19/6 février 2010 – 5 adar 5770 – 5 raby al-awaal 1431

 

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