65 ans… BIS

65 ans BIS…

65 ans BIS...

par av Aleksandr, prêtre orthodoxe (Israël)

La
porte de Jaffa est en réfection : on modernise l’accès principal à la
Vieille Ville de Jérusalem. Les policiers ont endossé les gilets fluo
vert et jaune de la « Sécurité/Bita’hon », la place est passée au sens
unique vers le mont Sion. Il faut moderniser. Il y va de tout ce qui est
lié au High Tech et à l’électricité. Cela va prendre du temps. Il a
fallu aussi beaucoup de temps pour que les travaux soient lancés. Cela
implique une sorte de nouvelle isolation d’un lieu connu pour conduire
aux lieux majeurs du christianisme, en particulier au Saint
Sépulcre/Anastasis et les lieux de l’Église primitive.

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La
Pâque chrétienne unie ne fut pas très fréquentée. Il y a bien eu les
foules de pèlerins de régions russophones, de l’Est. Pour le reste,
malgré des visiteurs grecs et des catholiques du monde entier, tous sont
plus ou moins restés à la périphérie de la Vieille Ville. Est-ce dû aux
travaux ? À un contrôle strict de ceux qui désirent se rendre aux lieux
saints ? Chacun y va de sa protestation. Les Juifs diront que certaines
zones leur sont interdites (déconseillées tout comme, par exemple, se
rendre à Bethléem… car la sécurité n’y est pas assurée par Israël),
les Arabes musulmans et chrétiens sont aussi limités dans leurs
déplacements vers leurs lieux sacrés.

L’unité chrétienne se
module de manière raisonnable. Le dialogue existe, à minima. C’est une
période comme cela. Au bout de presque dix années de guerre Intifada II,
le christianisme est bien affaibli. Il fait face à ses rêves, à ses
illusions, à ses tactiques que certains frères ne seraient pas sensés
partager ou connaître même.

Beaucoup
d’Israéliens (toutes nations confondues) viennent en Vieille Ville pour
des raisons diverses. Pessah, la Pâque unitaire et le shabbat attirent
invariablement de très nombreux visiteurs d’un jour, d’un soir ou des
gourmets en quête d’houmous authentique. On sort difficilement d’une
histoire de pois chiche.

Du
coup, il est évident que les clients se déplacent vers Mamilla, passé
le pont de la Porte de Jaffa et ses commerces modernes, ses magasins de
chaussures tous les 100 m, de même que les restaurants, les emplettes,
une station-livres+snack sur le pouce Steimatzky (lieu de la mémoire de
Théodore Herzl dont on fête le 150e anniversaire de la naissance). Il y a
des soirs où des conférences de rue sont très écoutées, car elles
expliquent l’histoire d’une manière neutre, mais sans doute contrastée
par rapport à ce que diraient des Arabes, des Chrétiens locaux ou
récents.

Une situation
particulièrement dure pour les gens qui vivent ici. C’est encore pire
pour les intellectuels et affiliés. Car à force de réfléchir, de penser,
de repenser, de concevoir les solutions, on ne voit ni ne comprend
pourquoi le tramway surgit si vite de la route et comment il se fait que
la population soit, de fait, israéliennisée. Les Chrétiens doivent
lutter, mais ils sont aguerris aux ficelles des nœuds les plus gordiens.
Pendant ce temps, le monde entier y va de ses avis et recettes pour une
solution équitable.

On frise
volontiers le burlesque sans gêne ni état d’âme. Le Département du
monde arabe à l’université Bar-Ilan est tenu par morde chai Kedar. Il
intervient bien sûr en arabe sur Al Jazeera, pratiquement tout le temps,
pour expliquer « on air » aux auditeurs peu enclins à reconnaître
Israël que « Jérusalem est la capitale des Juifs depuis 3000 ans ». Et
quand le journaliste lui dit que la Ville est sacrée et qu’elle est
mentionnée dans le Coran (sic), le professeur affirme en arabe et
tranquillement que Jérusalem n’est pas mentionnée dans le Coran. Il a
raison. Mais, ne cherchons pas de vétilles ici ! C’est un jeu… un jeu
de rôles. Cela n’a rien à voir avec les obsessions para-historiques qui
pullulent chez vous.

Et il ne
manquait plus que cela ! Le crash aérien : la présidence, tout le
personnel politique polonais est anéanti d’un coup, du côté de la
frontière biélorusse, dans un avion russe passant au-dessus de Smolensk
et se lâchant comme dans un nid de coucou dans les lieux mêmes où Juifs,
Chrétiens latins, orientaux, orthodoxes, arméniens, tziganes,
protestants (du 15e siècle, eh oui, ils existent encore), russes,
polonais, lithuaniens, ukrainiens, russyns, habsbourgeois et tsaristes,
communistes et nazis. Enfin, c’est fou ce que le monde est petit! Ce qui
est encore plus fou (« weird and bizarre » en anglais) c’est cette
effroyable constance historique maillée de tragédies qui s’abattent sur
la région de Katyn. On finirait par ne plus savoir qui tue qui et
pourquoi !

Alors
que l’avion s’abîmait dans les proches forêts d’une Biélorussie portant
la marque de Marc Chagall, des hassidim, de la foi catholique et
orthodoxe… alors que la mémoire se portait sur le meurtre aujourd’hui
confessé de polonais par les Soviétiques, avec quelques Juifs en surplus
à Katyn… les forces de l’armée de l’air israélienne survolaient le
camp de concentration de Birkenau-Auschwitz. 65 ans ! En Israël, le 65e
anniversaire est bien célébré en ce jour mémorial « la Shoah
uleGevûrah
= de la Shoah et des victimes
de la Résistance ». On commémore cela après la fête de Pessah, donc de
la vie, de la liberté et d’une forme certaine de résurrection
multiséculaire.

Aucun metteur en
scène prestigieux du moment, mettons Roman Polanski, plus à l’ombre en
Suisse, n’aurait pu mettre sur pellicule un scénario aussi
diaboliquement irréaliste en ce 65e anniversaire. Balayer les viols de
jeunes filles en scoop et les pédophiles de toujours. Il y a 65 ans, la
mort déployait une puanteur fétide sur cette région — pour bien des
siècles comme le dirent les penseurs sortis miraculeusement de
l’extermination.

Il ne
manquait plus qu’un « updating »/réactualisation même pas avatarisé de
ces drames répétitifs de haines tenaces et sanglantes : la Pologne est
décapitée… au jour d’Auschwitz pour les Israéliens et le monde juif
tandis que les Russes… que dire ?

L’image est forte,
elle est puissante. Elle est profonde et, il est vrai, notre versatilité
chasse les scoops, oubliant l’empreinte durable des invariants qui
reviennent comme des fantômes mal réincarnés et donnent plus à frémir
qu’à réfléchir.

Je l’ai
écrit dans une chronique datée de la fin du mois de janvier dernier : je
ne devrais pas être de ce monde. En ce jour de mémorial de la Shoah,
alors que j’appartiens à la génération directement touchée par
l’Holocauste, comme tous les Juifs du pays, j’ai entendu paisiblement
les 2 (deux) minutes de sirène qui a alors couvert le pays. Curieuse Bat
Qol (Voix divine selon la tradition juive) qui rappelle que la mémoire
projette vers l’avenir et le corrige.

« Du zolst
kaynmol zug’n

tu ne dois jamais dire que tu marches sur ton dernier chemin » est le
chant des partisans en yiddish. « Kaynmol
– jamais plus », c’est ce qui, sur 65 ans, est
devenu un leitmotiv quasi « idéologique ». Aujourd’hui, la presse
israélienne demande aux lecteurs leur opinion : dans 100 ans, comment
fera-t-on mémoire ici et dans le monde de l’évènement de la Shoah ? Et
en ferait-on même une commémoration identique à celle d’aujourd’hui ? Il
est facile de noter les divergences profondes qui séparent Juifs et
non-Juifs et les nations, les croyants sur un sujet encore trop récent.

La question n’est pas
scabreuse. Bien sûr, on se souviendra, mais autrement, avec la
perspective du temps. Justement, les médias israéliens ont passé ces 48
heures à interroger non plus les survivants directs, mais leurs enfants
et petits-enfants. Que pense la troisième génération ? Qu’est-ce que
cela représente d’avoir échappé à cette mort programmée dans une Europe
qui, atteignant le pic de son non-sens et l’apostasie de sa conscience,
frétilla un instant à l’odeur du sang, happée par la fascination de
tuer ?

Il fut passionnant de
voir comment la deuxième génération affirma cette passion de la vie, ce
sens aigu d’une conscience qui a frôlé l’indicible. Des êtres marqués,
des âmes parfois torturées, des identités brisées. Ce n’est qu’en Israël
qu’ils peuvent vivre en sachant qu’ils existent pour construire
par-delà la mort et le cynisme parfois dangereux de certains locaux.

Voici 150 ans l’an
passé, 120 ans cette année que l’on a commémoré avec mollesse deux
grands écrivains yiddish : Schalom Aleichem et Scholem Asch. Le yiddish
est né de cette rencontre avec le monde païen d’Europe où fut diffusée
la parole chrétienne. C’est la première langue que j’ai écrite grâce à
une survivante du ghetto de Varsovie.

Il ne suffit pas de
se piquer d’hébraïté comme si les Juifs étaient des Zoulous. On touche
ici à l’existentiel. On mesure alors qu’on est passé d’un temps d’effroi
à la troisième génération ici et tout le monde se mit à babiller dans
son yiddish de base — tout comme l’arabe de la place qui vend les pains
« bey gèle » avec l’accent yiddish d’Ukraine…

Et puis, il y a ceux
qui n’ont jamais parlé un jargon honteux, mais le vrai polonais. Et ils
disent : non, il n’y a jamais eu de haine, ni en Pologne, ni en
Allemagne… Dans la nuit, la discussion continuait sur les ondes : qui
sont ces Allemands, ces Slaves, ces Russes ? Alors, il faut écouter avec
attention la prière de mémoire des victimes cantillée en hébreu au
mémorial Yad VaShem: ce sont « les Allemands, nazis, mais Allemands et
toutes les nations qui les ont suivis» qui ont plongé dans l’horreur
d’un temps digéré à coups de décès et de naissances.

Peut-on imaginer la
prochaine « Shoah » venant de Perse comme un remake vivant du récit si
essentiel d’Esther ? C’est vrai, les hommes se meurent de leurs passions
diaboliques, mais ils n’ont pas la créativité du Malin. Ce qui compte,
ce n’est pas la Shoah, aujourd’hui et demain.

« Je marcherai en
présence du Seigneur sur la terre des vivants » (Psaume 116,9).

Av Aleksandr
(Winogradsky Frenkel)

14/1
avril 2010 — 30 nisan (jour a’ du mois de iyar) 5770 — 29 raby al-THaany
1431

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