Mes yeux T’ont vu…

Mes yeux t’ont vu…

Mes yeux t'ont vu...

par av Aleksandr, prêtre orthodoxe (Israël)

Le temps était lourd, pesant sur une Vieille Ville de Jérusalem salie en raison des travaux de modernisation. Certains pestent quasi douloureusement – surtout sur eux-mêmes dans le cas – en affirmant que dix années de travaux urbains c’est bien beaucoup sinon trop, surtout pour le porte-monnaie du contribuable israélien…

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Certains se croient aujourd’hui autorisés à réviser la copie d’un pays en formation. Il est certain qu’Israël constitue un laboratoire humain, intellectuel, physique, génétique, international, inter-racial, polyculturel et néologique sans comparaison. Il ya des dérives sociales et morales indubitables et graves. Nous avons nos néo-pédophiles, gays et lesbiennes et transgenders de toutes sortes. Ce n’est pourtant pas cela qui caractérise une société marquée par une telle vitalité. Un collectif qui dérive souvent vers une ghettoïsation interne. Une sorte de réflexe primaire non seulement par rapport aux vicissitudes de l’histoire. C’est souvent le premier argument qui vient à l’esprit. Non que les Juifs ont été contraints de vivre dans des « zones parquées et délimitées ». Cela a tourné à l’indécence et à l’horreur, la ségrégation.

Le Judaïsme a besoin de vivre en clôture comme les moines ou membres religieux des couvents et des monastères dont les murs sont bien plus opaques et impénétrable que le moindre quartier juif où quiconque peut pénétrer. Il y a une zone qui reste « privée » et strictement consacrée à l’art de vivre du judaïsme et de ceux qui, selon diverses modalités, se reconnaissent dans une éthique particulière.

Nous sommes dans les jours de Shavuot, la fête des Semaines. Cette nuit, nous avons atteint cette mesure pleine de 49 + 1 =50 et la plénitude d’un temps qui marque en réalité l’accomplissement de la délivrance ou sortie d’Egypte. Il s’agit de ce passage (Pessah) entre l’orge et le blé, entre une nouvelle année printanière du mois de Nissan 5770 et le Don de la Loi/Matan Toratenu à Moïse, au mont Sinaï.

Il y a un remarquable travail de la mémoire réelle dans ces jours de fête qui comporte aussi la prière pour les âmes défuntes (hazakarat neshamot). Car l’histoire ne se résume pas en les personnes qui nous sont contemporaines, celles qui participent au transfert d’un savoir, d’expériences vastes et multiples d’une génération à d’autres qui se suivent tandis que les précédentes s’estompent; c’est à cela que nous passons notre temps sans trop l’admettre. Il reste une sagesse divine, une mémoire qui rend chaque Juif témoin de cette mémoire vivante de sortir hic et nunc d’Egypte au présent et de recevoir hic et nunc les Commandements. On peut discuter pour savoir de quels commandements il s’agit: ceux d’Exode 20 ou bien de leur répétition (Mishné Torah = Deutéronome = répétition par deux de la Loi) dans le Livre du Deutéronome ch. 5). S’agirait-il de 10 Commandements dont le décompte n’est pas identique entre les traditions juives et chrétiennes? Ou bien faut-il compter 613 commandements divins ou Mitzvot (lois, principes, actions positives ou interdites). On parle de 7 commandements donnés après le Déluge à Noé et à ses fils tels qu’on les trouve succinctement dans la première décision synodale de l’Église de Jérusalem (Actes des Apôtres 15).

Autant le dire tout cru: qu’aurions-nous fait au pied du Sinaï en attendant Moïse? Les hommes ont du mettre les phylactères/téfillines, premier commandement divin à la sortie d’Egypte… Ou bien ont-ils joué à l’ancêtre du backgammon sur les dunes ? Ou encore ont-ils maugréé contre Dieu et son serviteur qui les laissaient survivre de pain de rosée dans un lieu où il fallait encore comprendre que Dieu parle ? Hommes et femmes ont alors donné les accessoires (bracelets, bagues et autres gris gris) à Aaron pour fondre un petit Dieu en or à taille humaine; un petit veau précieux dans un lieu sans prétention.

Les choses sont aussi claires qu’aux premiers commencements: croire ou ne pas croire que Dieu permet aux être vivants d’atteindre une véritable décence humaine par une vie droite. Et de constater que ceci est possible, véridique. La morale a d’emblée été mise en avant: l’histoire du salut a commencé par le meurtre du juste Abel par le vilain frère jaloux Caïn… Oui, mais voilà, Dieu a préféré le sacrifice du premier et dédaigné celui du second. Est-ce admissible? De même, faut-il être benêt et fils à sa maman pour accepter que Mama Rebecca usurpe par ruse le droit d’aînesse et privilégie le petit Jacob au détriment du violent Isaü?

La maman de Jacques fils de Zébédée s’approchera en son temps de Jésus pour demander que son fils siège à la droite du Père céleste. La réponse du Fils de l’Homme est saisissante : il ignore à qui ces places sont données, seul Dieu le Père en dispose sans que le Fils ne le sache (Matthieu 20,21). La justice des justes ressemble souvent à un pacte pour cooptés de luxe et élus d’éternité. Il est beaucoup plus difficile de cerner, dans les traditions de la Parole combien les pauvres sont vraiment ceux qui entrent dans l’intelligence de la foi.

L’Église orthodoxe de Jérusalem célèbre aussi cette nuit et ce jour la fête de Job, le Bienheureux homme de Dieu qui subit tant de souffrances. Il s’agit du prophète de la Bible qui appartient à toutes les traditions monothéistes et transcende la destinée humaine par son écoute totale – obéissante mais non servile ou soumise – au Créateur.

Qui peut comprendre le « Don comme cadeau de la Torah Écrite »? On oublie trop souvent que Moïse reçut alors, en même temps, la Loi Orale (« Torah she-beal peh » = Talmud) qui reste inachevé car le corpus de sa transcription se poursuit par la révélation au fil des générations qui se succèdent.

La Loi divine ne se vend ni ne s’achève; elle ne se monnaye pas. On comprend à Jérusalem cette antique corrélation qui semble intangiblement unir pour le déshonneur comme pour une certaine forme de justice paradoxale argent (temporalité) et intelligence des choses de la foi (l’éternité en marche). La terre, les cieux, les sols, les maisons, les remparts, les ossements, les fossiles, les restes archéologiques, tout cela n’est que transitoire. Qu’est-ce à dire que de fêter saint Job, sinon peut-être d’être constamment coiffé par des êtres auxquels il est pratiquement impossible de comparer nos piètres vies? Du lit au lit, de mobile en internet, de navette spatiale à des pannes pour cause de volcans islandais en éruption. Et cette Shoah qui ne peut passer, voici 65 ans d’un monde insensé qui avait adhéré au salut judéo-chrétien.

La fête de Shavuot (Yiddish « Shvi’ès ») est rude: il faut prier toute la nuit, lire le livre de “tikkun = réparation, remède” à un monde qui a conscience d’être bancal et qui recherche avec ténacité la sortie d’un gouffre qui se trouverait dans les hauteurs de la pensée humaine. C’est évident: il y a de délicieux petits gâteaux de fromage triangulaires: la Torah est faite de la Loi, des Prophètes et des Ecrits et le peuple est composé de « prêtres, de levis et de fils d’Israël ». Cette année la succulence se trouve chez Roladin, avec ses succédanés de « vatroushka = fromage onctueux de l’Est européen ».

Il reste la question de la dignité face à la prétention à croire en Dieu. Il est rare que l’on avance en premier que Dieu croit en nous. Mais Jérusalem cache bien ses meurtriers. C’est une ville où la foi et l’unité humaine est tellement au cœur de toute respiration que tout semble ne conduire qu’à l’autodestruction, à l’avilissement d’autrui sous couvert de règles pieuses, de traditions fossilisées par des rituels en forme d’automatismes robotisés.

Jérusalem est faite d’être qui comme Job survivent parce qu’ils n’ont rien hors Dieu. Cela ne s’improvise pas, ne se déclare pas à la douane, ne s’acquiert par comptant comme le droit d’aînesse. Il n’y a pas de problèmes de Jérusalem. La ville fut prise, rendue, occupée, spoliée, brûlée, asservie, assassinée; on entend encore les pleurs de ces mères obligées de manger leurs enfants pour se satisfaire et que les petits n’aient plus faim (Lamentations).

La fête de Shavuot comme la fête commune dimanche et lundi prochain de la Pentecôte, du Don de l’Esprit Saint, de l’Unité une et indivisible de la Saint Trinité (Père, Fils et Saint Esprit ou Esprit de Sanctification) transfigure l’histoire et la vie de nos générations. Le temps semble continuer à se dérouler inexorablement comme une marche d’êtres qui se succèdent à travers les lieux et l’espace historique.

Qui pourra dessiner les contours des Mitzvot et en comprendre l’immense dimension qui densifie la personne humaine jusqu’à la rendre proche sinon identique à l’Image du Créateur ? Qui pourrait prétendre dessiner un Dieu trin et unique dont les affirmations sont impliquées par des langues non codées mais porteuses par gratuité du message direct du Dieu Miséricordieux ?

Il y a beaucoup d’arrogance et de morgue dans l’affirmation à prétendre que l’on croit en Dieu. Jérusalem montre un autre visage : celui du déploiement inouï et extravagant de destinées humaines conduites des abattoirs aux déserts qui fleurissent et à la prochaine station de tramway à l’arrêt dit « Mur Occidental ».

Il y a ce cri quasi « primal » de Job : J’avais entendu parler de Toi par ouï-dire, mais maintenant mes yeux T’ont vu; c’est pourquoi je m’incline et me repent car je ne suis que poussière et que cendres (Job 42, 4-6).

Ces jours de réjouissances et de « plénitude » selon les dires de chaque tradition peuvent-elles inciter à vivre des situations de délires mensongers de religiosité malsaine? Cela rebute beaucoup de gens car nous sommes faibles. Mais affronter le non-sens permet comme Job de voir une autre lumière et de la refléter en dépit de soi.

Av Aleksandr (Winogradsky Frenkel)

19/6 mai 2010 – 6 Siwan 5770 –   6  Jumaada al-arakhi 1431.

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