Le temps d’une génération

Au soir du 8 septembre 2010, la communauté juive entre dans l’année 5771 de la Création. Le climat est mitigé, mais à y voir de plus près, il y a beaucoup de germes de vie en Israël. On peut regretter que le pays soit vu de manière trop unilatérale. Mais n’est-ce pas aussi le poids d’une nature comparable à un laboratoire. Une société polyvalente qui jongle avec les défis de la procréation humaine et spirituelle, géo politique et stratégique, voire scientifique.

Un peu partout dans le monde, on sent un temps de repriorisation. On peut pressentir ce genre de choses longtemps à l’avance. La tendance à l’exclusion constitue un élément puissant des sociétés contemporaines. Si je sors le samedi matin avec une petite valise « liturgique » chargée de mes livres et vêtements pour la célébration de l’Eucharistie (pour parler occidental), les gens m’accrochent déjà en disant : « Tu pars pour la Russie ». Je leur réponds habituellement que je vais « en Afrique du Sud ». Si je reviens dans l’après-midi, ils comprennent qu’il y a eu une erreur quelque part. Si je reviens au bout de deux jours, on me demandera le plus normalement du monde « C’était comment en Afrique du Sud ? ».

Il reste un symptôme fondamental : “chutzahחוצה = dehors » en hébreu. C’est quasi inné en grec « etzi ! = dehors » est un cri du coeur qui semble interpeller une langue qui créa tant la « philanthropie » que la « xénophobie ». Il y a un sens inné de la transition sur cette Terre de sainteté. Trop dangereusement, chaque nation ou groupement religieux, en Israël ou dans les Territoires palestiniens, tendrait à vouloir séparer ce qui reste un imbroglio d’une richesse et d’un potentiel créateur exceptionnel.

Il y a 20 ans, les ex-soviétiques arrivaient en masse en Israël au nom de la loi du Retour. Soviétiques : ils étaient à l’image de cette Société des Nations hétéroclite qu’était l’empire soviétique : des républiques fort disparates en Occident, dans le Caucase, en Asie Centrale et en Sibérie avec des peuples, des langues, des autonomies totalement disparates. En Israël, l’ukrainien est plus un esperanto inter slave que le russe qui commence sérieusement à s’estomper ou à se dialectaliser sans que personne ne le ressente en profondeur.

Il est rare que l’on intuite en conscience le temps auquel l’on participe et que l’on génère.

Il y a pourtant des dates qui viennent nous rappeler les jalons de l’histoire générationnelle.

Le 5 septembre 1978, le Métropolite Nikodim de Léningrad (Saint-Pétersbourg) mourrait brutalement dans les bras du Pape Jean-Paul Ier qui décédait quelques jours plus tard. Le Métropolite Nikodim avait été le recteur de la Mission ecclésiastique du Patriarcat de Moscou à Jérusalem en 1967. Homme de grande ouverture et de dialogue entre les confessions, il avait cherché à développer des relations positives et privilégiées avec les Églises chrétiennes, en particulier l’Église catholique romaine. Il fallut attendre encore plus de dix années pour que le colosse communiste s’effondre. Ces pays ont gardé une culture particulière qui continue de se faire sentir entre l’Allemagne et les Pays de l’Est, tandis que la Grèce révoquait les Colonels.

Le 9 septembre 1990 était assassiné le Père Alexandre Men, prêtre orthodoxe né au sein d’une famille juive assimilée à la société russe et soviétique. Il fut baptisé, devenant prêtre dans cette « Église des Catacombes » qui survécut souvent grâce aux contacts et soutiens de certaines Églises occidentales, catholiques ou protestantes.

Le Père Alexandre Men insista toute sa vie sur l’extrême humanité de Jésus de Nazareth et son identité juive. L’humanité qui se manifeste dans la rédemption est particulièrement sensible dans la mémoire vive que constitue le rappel fort – bien plus puissant qu’en tradition occidentale – de la vie des Saints et de leurs présences invisibles dans le monde. Des êtres de chair et de sang ont souvent péri dans des conditions dramatiques ou particulières, montrant que la sainteté est aussi imprégnée de chair et d’âme. Au fond, le Prophète Élie est monté à Dieu dans son char de feu. Il intervient ici et là, avec un don d’ubiquité qui montre l’extrême universalité du message hébraïque.

Le Père Alexandre Men fut un « bâtisseur d’Église », un prédicateur hors normes pour une période de transition, de libération, de chute du communisme et de prédication de la Foi. Il fut aussi un homme de prière, un intellectuel qui sut autant parler à l’âme de gens simples comme à celle d’un Alexandre Soljénitsyne et de tant d’autres résistants de la période catacombaire de l’Église orthodoxe de Russie et de tradition slave.

Dix jours avant d’être assassiné par un coup de hache dans le dos (à la manière dont l’on tuait les hérétiques et les Juifs), le Père Men avait enregistré, comme à l’accoutumée, ses émissions de télévision. Les rushes que l’on trouva plus tard s’avérèrent « vierges » et aucune prise de ce que le prêtre avait voulu dire n’avait été enregistrée.

L’Église orthodoxe russe renaît d’une histoire particulièrement tragique au cours des siècles. Est-elle d’origine kiévienne lors du baptême du Rus’ de Kiev en 988 sur l’oukaze et la vision glorieuse de Saint Vladimir ? Est-elle moscovite alors que le patriarcat fut installé un peu par lui-même, par consentement « tacite » de Constantinople ? L’Église byzantine russe doit beaucoup à des influences calvinistes du XVe siècle, catholiques et protestantes diverses. Une Église imprégnée d’affectivités et d’irraison, de richessed de couleurs, de saveurs et d’odeurs, d’une sensualité libre et parfois trop grégaire qui frôle involontairement le « mektoub – tout est écrit » un peu fataliste de l’Islam. Une culture euro-asiate qui recouvre aujourd’hui une grandeur et une fraîcheur que l’Occident avait redécouvert avec timidité, mais passionne lors de la venue des immigrés russes, grecs, bulgares du début du XXe siècle.

Le 5 septembre dernier, en la mémoire de tous les Saints de Moscou et de la mort du Métropolite Nikodim, un nouvel évêque fut ordonné pour servir en Europe occidentale. Ce déploiement, partout en action dans le monde, ne pouvait être vraiment anticipé par le Père Alexandre Men. Par contre, il fut un vraiment un prêtre de cette tradition d’Orient et il y aurait presque méprise sur sa personne à ce sujet dans le monde occidental.

Il a vécu le désir de l’unité dans la foi. Il fut assassiné au moment où cette foi allait raviver une identité forte, dans tous les anciens pays communistes, provoquant des repliements identitaires dont nous sortirons lentement avec les siècles à venir.

Le Père Alexandre Men est perçu de manière contrastée et « sous-jacente » dans l’Église orthodoxe russe. Celle-ci ouvre sur la foi et non sur la liberté ; sur la conscience du péché et de la grâce, mais elle est aussi marquée par un individualisme qui ne peut se dessaisir de l’emprise collectiviste. Il faudra beaucoup de temps pour que son témoignage soit vraiment reconnu comme « indigène » d’une Église qui vécut trop souvent dans les grottes et les oubliettes de l’oppression.

Comme disait le défunt Patriarche Alexis II, « il faut savoir chanter avec le chœur ». Il souffle actuellement un esprit de dignité et de charité, de foi vraie au service d’autrui. Le Père Alexandre n’a pas connu cette résurgence d’une Église qui, un peu partout dans le monde, revient sur les traces de ses fidèles immigrés ou se montre créateur sur différents continents. Il n’aura pas vu cette lutte souvent « nationale dite phylétiste » si dangereuse spirituellement qui instaurerait presque des Églises locales à partir d’entités aussi petites que le Monténégro ou bien la Moldavie.

Aucune Église n’échappe, ces jours-ci, à la tentation de l’exclusion ; soit en termes de possession au détriment d’autrui, soit par un repliement sur un salut qui serait identitaire. La foi est ouverte sur la totalité et invite à une vérité digne.

Le meurtre du Père Men fut « anonyme » ; on dit que son assassin fut lui-même tué. Un peu comme la parole de Hillel voyant un crâne flotter dans une rivière ! « Parce que tu as tué, tu seras tué toi aussi de cette même façon et celui qui commettra ce crime périra de même ».

Il reste que l’ouvrage « Le Fils de l’Homme » du prêtre russe assassiné marque un tournant désormais « sans repentance ». Il est impératif de témoigner de la force de la vie. Tel est le chant plein de jubilation de la Pâque byzantine. Une exultation dynamique, irrépressible.

Elle rejoint cette prière juive qui sera dite pour l’an neuf : « Béni sois-tu, Seigneur, Dieu de l’Univers/qui nous fait la grâce de nous garder en vie et de parvenir jusqu’à cette époque/ce temps ».

Différents offices à la mémoire du Père Alexandre Men seront célébrés dans le monde ; à Moscou par le Métropolite Juvénal et le Père Alexandre Borisov : ils l’avaient porté en terre. À Paris, un office pour les défunts sera célébré à 19 h 30 à la cathédrale Alexandre Nevsky (12, rue Daru).

Av Aleksandr (Winogradsky Frenkel)

8 septembre/26 août 2010 – 29 Ellul 5770 – 29 RamaDHaan 1431

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