Le silence de la nouvelle évangélisation

Pour la première fois depuis le 11 novembre 1918, les parlementaires français ont entonné La Marseillaise au jour où la France s’est levée dans une unité indubitable.

On discerne des points de fragilité, de fêlures qui ne manquent pas de s’exprimer. La marée humaine qui s’est rassemblée comme un corps citoyen, au-delà des partis et de toutes philosophies ou choix de vie, a aussi apporté le témoignage rare (le premier de cette ampleur depuis la fin de deuxième guerre mondiale) d’une nation qui est porteuse de valeurs existentielles, bien au-delà de sa propre conscience .

Il ne suffit pas de parler de la liberté d’expression, de se référer à Voltaire, au sens très gaulois d’une forme de grivoiserie permanente.  La France n’est vraiment la France que quand elle sautille, rigole, s’amuse et regarde la vie en doutant de tout. Quand elle rame dans une intellectualisation outrancière, sophistiquée ou limpide  ou cherche le sens de tout et de rien.

Paris sera toujours Paris, entre Lutèce et l’Université, le savoir, le droit, la quête de justice et des régions qui se sont reconnues dans leurs diversités hexagonales,  happées par l’obsession de l’unité et de l’assimilation, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Des gens ordinaires qui tanguent entre Balzac et Victor Hugo, entre Molière et Saint-Exupéry, Gargantua, Cosette et Gavroche. Avec une sorte d’angélisme politique qui laisserait croire que ce pays singulier se replie trop souvent sur une superbe nouée de frilosité et de timidité.

La France, “pays de laïcité” ? Le drame, c’est qu’elle continue de se le répéter, mais en interne, comme en survie juridique qui a fait son temps. Le mot” laïcus” désigne celui qui n’est pas membre du clergé, mais “appartient au peuple consacré (à Dieu)”. Le terme a évolue, c’est normal sur le plan sémantique et diachronique.

En revanche, la France ne peut affirmer dans le monde actuel, en Europe et face à la plupart des pays du monde, qu’elle est soumise à une laïcité qui n’existe pas dans ses rapports juridiques et politiques, sociaux et économiques avec les différentes nations du monde contemporain.

Prêtre orthodoxe dans la société israélienne, au patriarcat grec-orthodoxe de Jérusalem, je suis habitué à une sorte de neutralité héritée de l’histoire, faite de silence, de retenue et que nous appelons “Statu Quo” : d’une part entre les différentes confessions religieuses, de l’autre entre les relations qui régissent Juifs et Musulmans, Chrétiens sur certains sites.

La “liberté de parole et de conscience” est affirmée dans l’Etat d’Israël (Loi 1977/144, 1.2.3). Chacun a le choix libre d’exprimer librement toute opinion, en principe, dans le mesure où l’on ne bafoue pas l’identité d’autrui. Il s’agit, le plus souvent d’ailleurs, d’un comportement dicté par le sens d’une prudence élémentaire à l’intérieur de différents socius qui cohabitent “en dépit de leur plein gré”

Pendant le conflit entre Israël et le Hamas, l’Eglise catholique de Terre Sainte a vivement protesté contre l’Etat hébreu pour défendre la population gazouie. C’est quasi naturel. Aucune parole de compassion ne fut exprimée, par aucune communauté chrétienne de Terre Sainte envers le peuple d’Israël ou la population civile juive, arabe, musulmane, chrétienne et originaire du monde entier.

Le 7 janvier est la date de la naissance d’Eliezer Ben Yehoudah (1858) qui redonna vie à l’hébreu comme langue vivante et nationale en Israël. C’est aussi le jour de la Noël des Eglises orientales, en particulier orthodoxes. Le 11 janvier fut la date de la mort de Maïmonides, le plus grand théologien et philosophe juif, né à Cordoue ; il écrivait en arabe et il est l’auteur du “Guide des Egarés ou des perplexes”. Il influença notamment Saint Thomas d’Aquin. Ce même jour, l’Eglise orthodoxe commémore les “14 000 Enfants assassinés par Hérode à Bethléem ou les Saints Innocents”.

En 1981, le Pape Jean-Paul II visitait Paris et lançait une interrogation : “France, qu’as-tu fait du don de ton baptême ?” La réponse des chrétiens de France au cours des 34 ans écoulés, fut nuancée mais elle existe dans un pays qui est effectivement marqué de la foi et d’une présence ininterrompue de la vigueur chrétienne. C’est une année où l’on commémore le 800 ème anniversaire de Saint Louis et la mort de Péguy.

A ce stade, l’attitude du premier envers les Juifs est plus que contestable tandis que la voix de Charles Péguy – aux portes de l’Eglise officielle – s’est levée pour le Capitaine Dreyfus.

Il est normal qu’à Ramallah, l’Eglise ait affirmé l’urgence d’un dialogue entre musulmans et chrétiens… En France, il y a eu des communiqués des Conférences épiscopales catholique et orthodoxe : puis un silence et une absence publique  à Paris et dans le pays lors de la manifestation citoyenne.

Cinquante ans après la fin cu Concile Vatican II et la déclaration Nostra Aetate sur les religions du monde, Le Pape appelle les fidèles à une Nouvelle Evangélisation – au courage,  à la force de la Parole.

Il n’en reste pas moins que, ces jours-ci, c’est l’ère de Mai 68 dont la France doit faire le deuil. Le narcissisme béat et libertaire, “l’interdit d’interdire” a fait long feu. 1968 a allumé un vibrant soubresaut au sein d’une France qui prenait conscience qu’elle avait perdu ses colonies et qu’elle s’orientait vers une identité européenne en germe.

En 1984, la manifestation nationale pour la défense de l’Ecole catholique et confessionnelle dans une France laïque et républicaine dût son succès à la ténacité du Cardinal Jean-Marie Lustiger. Il savait dialoguer, au-delà de convictions personnelles sans doute assez lointaines de l’école confessionnelle – il était un fils de la laïque républicaine sinon “de gauche” – il savait dialoguer avec les autorités en place, voire avec des ennemis qui ne se cachent pas.

Aujourd’hui, son absence est sensible : il aurait sans doute été dépassé par les évènements actuels car chacun appartient à une génération particulière. En revanche, il aurait su dire des paroles pleine de sens, sa repli “communautaire” ou idéologique et apporté la parole de foi qui fait cruellement défaut dans la société française née de l’annonce du mystère de la rédemption.

Le Père Lustiger était intérieurement terrorisé par la montée qu’il pressentait dès les années 1978 (sinon avant) et qui s’exprime aujourd’hui dans une déliquescence apparente de la société post-soixante-huitarde. A cet égard, il n’était pas isolé, mais ce que lui-même et les Frnçais ont perçu de son identité l’affaiblissait dans la manière de pouvoir contrer ou rappeler les véritables enjeux de la décence morale et spirituelle.

Le Père Alain de la Morandais, accompagnant le Grand Rabbin Haim Korsia, a déclaré que le 11 janvier ne peut être réduit à une grande envolée de lyrisme émotionnel. Qu’il faut se méfier des émotions et ils a raison. Tout comme il a eu raison de dire alors, devant des journalistes sidérés, que cette journée fut un “enterrement”.

A mon sens, ce 11 janvier 2015, l’Eglise catholique de France n’a pas ouvertement et clairement rejoint le peuple qu’elle a la tâche de porter vers la nouvelle évangélisation prônée par le Pape dans le nécessaire redéploiement de la foi. Le cardinal français, fruit d’un élan de 1968 où il acheva son ministère auprès des étudiants et découvrit la réalité des chrétiens de base dans une paroisse du “bas-16ème” comme il le disait lui-même, vient de disparaître du paysage contemporain. Il faudra du temps pour que son message prenne du sens au regard de l’histoire.

Mais l’absence, dans la rue, des clergés chrétiens, constitue un déni à la solidarité dans l’annonce du kérygme de la foi, dans un climat de si grande détresse et recherche de sens et de cohérence.

Le silence est d’autant plus dramatique en ces heures que l’Eglise d’Occident prétendent affirmer les changements “radicaux” qui sont intervenus voici 50 ans lors du Concile du Vatican II. Cela prend encore plus de poids lorsque l’on considère les vagues qui s’attaquent de manière toujours plus fortes envers les Juifs de France.

Chez nous, à Jérusalem, le silence des Eglises est couvert par une vieille tradition faite des tragédies meurtrières qui ont affecté les Eglises au cours des siècles.

A Paris, cela prend une autre forme que le cardinal français et qui se voulait, se percevait tel appelait “se comporter comme des lampistes”. C’est beaucoup plus grave, aujourd’hui et pour les années à venir.

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