Les inédits slaves de l’Eglise russe en Occident

Il y a quelque chose de pourri dans le domaine de la climatologie. Enfin, il est certain que ces canicules, ces incendies qui avalent les hectares à travers les continents, les îles grecques, la Sibérie, l’Europe continentale… Il y aurait comme un changement. Hier encore, la pluie était normale. Il pleuvait, oui, certes ,mais on connait bien le terrain. Le grand-père, les aïeux savaient quand il faut semer, récolter, engranger. Là, il y a comme un tournis à y perdre son latin. Enfin, c’est peut-être vrai pour un occidental du Sud. Mais allez reconnaître la géographie humaine ces temps derniers ! Non seulement, il n’y a plus de saison, mais, en plus, les gens migrent. Tout va si vite… trop vite sans doute.

Un feu s’empare des terres. Il court les forêts, détruit. Les tornades ,les bourrasques font voler des bâtiments que l’on croirait stable. Les glaces ont fondu au Groënland. Les inondations ont submergé le Néguev israélien et le désert d’Akaba, la mousson déracine les sols birmans et les typhons précipitent la disparition des îles du Pacifique.

Il y a de la fragilité dans l’air, les traditions s’affirment ou disparaissent. Sait-on seulement quel temps il fait et pourquoi ? C’est bien plus difficile à déterminer. Encore que Jésus de Nazareth ait bien parlé de la capacité humaine à anticiper les ouragans…

On cherche des signes. Mais est-ce que ces signes nous parlent ? Que faire dire aux signes ? Surtout quand on a la foi vissée au corps et à l’âme.

L’Eglise orthodoxe russe est apparu massivement en Europe occidentale et dans le monde à la suite de la Révolution bolchévique. Depuis 1917, un peu avant pour certains, le peuple russe s ‘est mis en marche. Il partit pour un exil intérieur car il est ardu, pour l’âme slave, de quitter une terre immense et si viscéralement attachée à un paysage, des sentiments humains.

Croyant parfois que la situation d’exil ne serait que temporaire, d’autres ont choisi de quitter le sol natal et d’immigrer, par vagues concentriques, vers les pays voisins (Finlande, Pologne) ou facilement accessibles (Turquie, Roumanie, Bulgarie) avant de pousser plus loin vers l’Allemagne, la Serbie, la France et le Bénélux, voire l’Angleterre ou les pays scandinaves. Ils atteindront aussi les Amériques, l’afrique du Sud et l’Australie, l’Asie du Sud-Est.

Une situation “hors frontières” qui n’était pas sensée pas durer. Elle s’est attardée, alanguie par nécessité économique, la douceur des populations locales, leur tolérance ou hospitalité assimilatrice, une sorte d’acédie migratoire. Il est si dur de quitter la mère-patrie qu’un havre de tranquilité incite à ne pas trop regarder ailleurs. Elle a passé le cap du siècle et de nouvelles générations arrivent aujourd’hui des vastes territoires russes ou anciennement soviétiques pour des raisons essentiellement économiques et transitionnelles. On ne peut parler d’une quadrature du cercle, mais les choses ont pris une tonalité à la mesure de l’internationalité contemporaine.

Oserait-on prétendre que ce qui devait rester temporaire est devenu définitif au bout d’un siècle ? La mémoire s’est estompée de bien des familles. Elle s’est aussi transmise dans des contextes parfois surprenants.

L’Eglise orthodoxe russe se trouva aussi à l’aube d’une reconstruction. Sortant des catacombes administratives et oppressives, le renouveau du patriarcat de Moscou suggérait des voies nouvelles sur le plan théologique et la participation des fidèles, de leur clergé. Le Concile de Moscou fut à peine initié en 1917-18, mais les propositions faites à l’époque s’annonçaient prophétique pour l’une des Eglises chrétiennes les plus importantes par la richesse de sa tradition et la fragilité de sa destinée historique.

Il faut surtout s’arrêter sur un trait singulier de ces mouvements inédits. L’Eglise orthodoxe russe s’est ouverte sur le monde par une évangélisation migratoire involontaire. Le kérygme de la foi chrétienne tel qu’il fut vécu dans la partie orientale de l’Europe allait entrer en contact avec le monde romain et latin, voire protestant d’un continent et d’une modalité religieuse qui s’était perçue comme toute-puissante sur une période bien trop longue.

Allons directement aux faits. La Russie pieuse est en ébullition. Cela fait un certain temps que cela dure, mais jusqu’à présent la partition se jouait en mineur et sotto voce. Autour de cette russité européenne s’active tous les anciens camarades, les prolétaires, les serviteurs déchus ou presque de l’empire soviétique. L’athéisme et la foi ? C’est comme un blanc bonnet qui est d’abord blanc puis postérieurement adjectivé à la mode du “renouveau”. Et il y a aussi la foule qui cherche, cherche, se cherche, recherche. On y trouve des convertis sincères, fantasques, rigoureux ou universalistes. On rencontre des anciens hérétiques accueillis avec miséricorde, des âmes en quête de Dieu, du Christ, du salut. En Occident chrétien, ils découvrirent, dans la tradition slave, un chemin vers la lumière de pureté qui luit dans les pauvres communautés de la grâce hiératique de l’Esprit de vérité.

De quoi parler ? Il y aurait trop de choses à dire. Les flots des paroles slaves s’évadent parfois dans un silence prudent ou propre à la méditation. Il arrive qu’elle ne puisse se passer de médisance, mais alors ! “Seigneur, aie pitié du péché que je suis !”. L’Orient chrétien est fils du pardon ardu, arraché à la pénitence comme pour jubiler d’avance à la joie de la résurrection.

Vous savez tout ce qui s’est passé dans les pays des Slaves depuis l’an 2013 et comment l’Archevêché des Paroisses de tradition russe en Europe occidentale, devenu “Exarchat” du patriarcat oecuménique de Constantinople fut brutalement déchu de cette qualité et même suspendu en tant qu'”Archevêché” le 27 novembre 2018. Une date importante : d’une part, le Phanar supprimait le prestigieux archevêché et instaurait, en Ukraine, un patriarcat phanariote qu’aucune Eglise canonique n’a accepté de reconnaître en cet automne 2019.

On se croirait à une réplique cléricalo-pieuse du Traité de Versailles dont les décideurs ecclésiastiques agiraient non plus depuis l’Occident romain, mais la Nouvelle Rome phanariote ou la Place moscovite qui aura bientôt son siège à la Laure Saint Serge – Possad, le Slavikan russe, espace immense d’où directions spirituelles et administratives s’épancheront vers tous les horizons d’un christianisme oriental en redéploiement.

L’histoire est connue, du moins de ceux qui s’y intéresse vraiment. Les péripéties actuelles sont tissées de vieilles querelles mises trop longtemps, trop souvent sous le boisseau. Pendant un siècle, des familles se sont échirpées sur leur héritage russe et la fidélité à quelle Eglise, quelle juridiction ? Et pourtant ! N’y a-t-il pas des zones qui restent tues pour le moment parce qu’il est plus facile de parler de décisions hardies et novatrices comme celles qui furent proposées au Concile de Moscou en 1917-18.

Pendant ce temps, le peuple fuyait vers des cieux nouveaux, réputés chaleureux et bienveillants. L’Europe en 1917 : c’était la liberté française, allemande, quasi européenne.

Il y avait une ville qui fasait alors partie de l’Empire tzariste, située plutôt à l’ouest. Elle devînt polonaise, certes, mais l’évêque orthodoxe en fut le métropolite Euloge (Georgievsky). La ville est importante. Il s’agit de Chelm, située dans la région de Lublin. En polonais elle est Chełm, Kulm en allemand, холм en ukrainien et… כעלם\Khelm en yiddish. Les langues, auxquelles ont pouvait ajouter les parlers russyn, roma et arménien illustraient l’aspect international, inter-confessionnel de la cité.

Notons en préambule que, dans la tradition juive, les habitants de cette ville – les Chelemers en yiddish – se sont forgés une solide réputation d’inconséquence mentale. Une sorte de mélange subtil entre de la naïveté authentique et des intuitions philosophiques à l’envers de la logique admise. Donc un monde particulier tissé d’humour et d’auto-dérision. Rien n’y fait, les récits que les juifs ont écrit en yiddish dans cette cité multi-culturelle et poly-confessionnelle sont imprégnés de réflexions paradoxales et de décisions prises en dépit du bon sens.

On ne connaît plus très bien l’histoire de ces villes qui rassemblaient des habitants si divers, souvent frontaliers de la Pologne, de l’empire austro-hongrois. C’est dans ce contexte multi-culturel qu’est né l’esperanto de Ludovic Zamenhof, natif de Białystok . Il se trouve qu’en 1907, l’archevêque orthodoxe était Vasili Semyonovitch [Georgievsky], né en 1868. Il avait été membre de la Douma dès 1907. Il fut nommé à Kholm de 1912 à 1914, puis il reçu le titre d’archevêque de Volhynie.

Lorsque les forces russes entrèrent en Galicie orientale en 1914, Mgr Euloge, archevêque de Volhynie et de Jitomir, fut chargé de l’Eglise orthodoxe russe dans un territoire qui lui revenait pastoralement. La politique fut alors de s’opposer à la hiérarchie et aux fidèles catholiques, principalement de rite ukrainien-byzantin. C’est ainsi que le métropolite André Sheptytsky, l’une des personnalités les plus marquantes du renouveau de la spiritualité gréco-catholique en Ukraine, fut fait prisonnier sous le contrôle de l’archevêque Euloge dans une prison pour le clergé à Souzdal (1917).

Lors de la révolution bolchévique, Mgr Euloge fut appelé par le patriarche Tikhon de Moscou afin d’assurer la pastorale des fidèles orthodoxes russes qui se rendaient en grand nombre en Europe occidentale. C’est ainsi qu’avec le soutien du nouveau patriarche de Moscou et du métropolite Benjamin de Pétrograd, l’archevêque Euloge reçut la mission de se rendre en Europe occidentale avec l’archevêque Vladimir. Il lança ainsi l’Archevêché le 8 avril 1921 à Paris.

Il fallait atteindre la capitale française. Alors que la situation était délicate en Ukraine, Mgr Euloge, passant par Lvov (L’viv en ukrainien, Lemberg en allemand et yiddish, Leopol en latin), songea à rendre visite au métropolite André Sheptytsky qui avait été dans ses geôles. Le secrétaire apercevant les deux hiérarques, s’empressa de les renvoyer. Ils n’avaient pas laissé de bons souvenirs. Or, le métropolite André sortit par hasard à ce moment précis et, voyant les deux ecclésiastiques, s’approcha de Mgr Euloge, le salua avec chaleur et invita d’emblée les deux réfugiés en route pour l’Occident à venir dans sa maison ! Les deux hiérarques furent interloqués et cela leur permis de faire connaissance : l’ancien prisonnier devenait l’hôte de deux fugitifs en herbe. Le métropolite Sheptytsky expliqua ses travaux sur l’enracinement slave de la Liturgie de Kiev et procura aux deux évêques les laisser-passer obtenus auprès de Georges Clémenceau qui les autorisa à se rendre en France.

Dans ses Mémoires, le métropolite Euloge insista de manière positive sur la personnalité d’André Sheptytsky, de sa bonté et grandeur d’âme ainsi que de ses intuitions liturgiques qui visaient à l’unité des chrétiens en terre d’Ukraine.

Pourtant, il faut souligner cette “providence” qui permit aux deux évêques envoyés pour lancer un projet pastoral peu évident dans ces périodes troublées. D’autant que, depuis Paris, le métropolite Euloge eut à couvrir un vaste territoire qui allait de Narvik à l’Espagne, l’Italie et incluait la Tchécoslovaquie, le Bénélux actuel, l’Allemagne et les Pays scandinaves. Un projet gigantesque alors que les réfugiés arrivaient, s’installaient à l’Ouest. Une période d’innovation, de créativité. Il fallait susciter les lieux de culte et d’accueil. Le métropolite choisit la voie prophétique. C’est la voie la plus féconde dans l’histoire de l’Eglise, car la plus authentiquement reliée aux paroles-mêmes d uSeigneur. Annoncer la Parole, annoncer la liberté et la prodigalité des dons divins. Un élan qu’on évoque sous le terme d’“évangélisation” à Rome mais qui, dans l’âme slave du patriarcat moscovite renaissant, correspond à un souffle “apostolique” (on dirait aussi “missionnaire”) fort, puissant, innovant. Ce souffle continue de se répandre à travers le redéploiement des juridictions de traditions slaves à travers le monde.

Ce fut une période de grande fécondité spirituelle, morale, mentale, religieuse et culturelle. Elle ouvrit sur des possibilités novatrices, en permettant notamment la rencontre inédite entre l’Orient chrétien et byzantin slave et le christianisme occidental, majoritairement romain et latin, parfois protestant – luthérien ou calviniste. La rencontre entre le catholicisme romain et ces réfugiés de tradition orientale constitua un véritable bouleversement entre des communautés théologiques aux liens distendus.

Il était temps d’aller à Constantinople, donc Istanbul où transitaient des foules de réfugiés fuyant diverses régions de l’empire russe (Russie, Ukraine, pays du Caucase, mais aussi la Roumanie, la Bulgarie).

Tout commença fortuitement à Constantinople en 1921. Une situation tout-à-fait accidentelle et porteuse d’un siècle ou presque d’initiatives lumineuses. Après la défaite du général Wrangel en Crimée (1920), de nombreux russes, civils et militaire trouvèrent refuge à Istanbul. La capitale turque était aussi le centre de l’orthodoxie byzantine. On a dénombré plus de cent cinquante mille personnes russes sans compter une forte présence géorgienne.

Grâce à la bienveillance du chef de la Mission Militaire française, un pensionnat pour garçons fut ouvert dans le collège des pères Lazaristes autrichiens et hongrois le 4 avril 1921. L’internat “Saint Georges” de Constantinople accueilla vite des dizaines d’enfants réfugiés russes.  D’emblée, ces familles en exil avaient demandé que leurs enfants puissent poursuivre des études. Ils trouvèrent un accueil dans ces institutions françaises, catholiques et des prêtres, dont certains russes devenus Jésuites (le père Stanislas Tyszkiewicz, originaire du Sud de la Russie).

Le point le plus remarquable de cette initiative fut que les enfants et leurs familles insistèrent pour que le pensionnat ait des classes de langue, de littérature et d’histoire russes, des cours de slavon d’Eglise.  Les enseignants, prêtres jésuites ou autres, s’étaient spontanément mis au service d’une cause qui s’était affirmé au tournant du 20-ème siècle : oeuvrer à l’unité de l’Eglise. Le propos était neuf, inédit. Ce qui le fut bien plus – nous ne pouvons le mentionner que brièvement – c’est que les enfants firent comprendre aux Jésuites qu’ils pouvaient enseigner en russe mais aussi de prier et de célébrer en langue slavonne selon le rite de l’Eglise orthodoxe russe, rite byzantin aussi reconnu par l’Eglise de Rome. Ce qui fut fait et, pour respecter la foi des pensionnaires, il fut décidé qu’un prêtre orthodoxe russe viendrait les confesser et célébrer la Divine Liturgie.

Ce contexte montre comment une intuition de rencontre spirituelle et humaine, culturelle reliait de manière inédite les diverses traditions de l’Europe face aux confessions issues de la révélation monothéiste.

En 1922, les troupes de Mustapha Kemal s’approchaient de Constantinople. Les nombreux russes souhaitèrent partir pour l’Occident. Les religieux choisirent de ne pas s’installer en France en raison des Lois de 1905. Ils s’installèrent à Namur le 3 mars 1923.

De 1921 à 1992, le Centre Saint-Georges de Meudon, tenu par les Jésuites a assuré la formation de nombreux enfants russes, dont la langue maternelle était le russe. Cette situation fut unique dans les innovations interreligieuses lancées par la Compagnie de Jésus et les diverses juridictions de la diaspora russe. En effet, si les Jésuites ont assuré la formation des adolescents, les jeunes appartenaient au patriarcat de Moscou, à l’entité eulogienne de l’Archevêché et l’Eglise catholique russe byzantine (Mgr Georges Rochcau et le Père Dimitri Kuzmine-Karavaïev). Au cours des ans, les relations entre ces différentes obédiences furent toujours cordiales et fructueuses sur le plan théologique. Chacun était conscient de la tâche pédagogique et confessionnelle de l’éducation à des rencontres entre la culture russe en exil et un Occcident qui se devait de redécouvrir des racines commune de la foi.

Les jeunes filles furent éduquées dans le cadre plus restreint dans le temps et l’espace de l’Institut Sainte-Olga (1944-1970). L’année 1946 avait marqué une étape dans la vie de l’Internat Saint-Georges qui s’installa à Meudon, près de Paris. En 1944, l’Institut Sainte-Olga répondait à un idéal dont le cheminement a duré vingt-quatre ans. Il y eut des heures difficiles, des rencontres très importante dans le dialogue à peine amorcé entre les confessions orthodoxes et catholique.

Il faut noter le travail qui a été mené pendant ces années pilotes de l’exil et de nouveauté inter-religieuse. A cette époque, les Soeurs de Sainte-Clothilde, le Père Pierre Struve (recteur de la communauté francophone de la crypte de la cathédrale Alexandre Nevsky), les Pères Elie Mélia et Georges Dobrot assumèrent la transmission fidèle de l’héritage gréco-russe et orthodoxe – également géorgien – dans des structures pédagogiques mises en place dans un véritable esprit d’amour, d’accueil de l’étranger et d’ouverture à l’universalité du Message christique.

Il est impossible ici de détailler les initiatives qui furent alors mises en place. Le Père Bernard Dupire créa le “Centre des Deux Ours” situé au Quartier Latin et il faisait le catéchisme oriental aux jeunes filles de Sainte-Olga, Rue de Reuilly. Il y avait des Russes qui venaient à cet internat juste pour parler de la Russie. Il n’est pas possible de mentionner les nombreuses personnalités religieuses qui ont marqué cette époque de réflexion fertile sur le devenir de la Russie et de l’Union Soviétique. Il y eu un prêtre jésuite, Sergey Obolensky, un être remarquable d’origine russe (Prince et petit-neveu de Léon Tolstoï, 1908-1992), héros de la Résistance. Il travaillait pour les services spéciaux du Vatican et fut l’un des soviétologues les plus écoutés.

Il faudra revenir sur ces années. Pourquoi ? Pendant un temps long et qu’il faut savoir apprécier, les Jésuites et les Soeurs catholiques ont su travaillé ensemble dans un esprit qui assurait la transmission d’un souffle spirituel alors enfermé – du moins persécuté au-delà de ce que l’on peut percevoir pour l’instant, dans un monde de goulags, d’anéantissement de la conscience et de la foi.

Au cours de ces années, certains des jeunes Russes formés dans ces centres catholiques de rite oriental choisirent de devenir prêtres orthodoxes. Il faut souligner cet aspect qui reste remarquable par le respect des âmes et de l’originalité de chacun, la fidélité à un être chrétien. La plupart des prêtres orthodoxes, né russes ou directement liés à l’exode provoqué par la révolution bolchévique ont servis leurs communautés, souvent pauvres et dépouillées, alors qu’ils auraient pu être happés par l’occident chrétien. Le respect de la foi fut plus fort que la tentation assimilatrice.

Il faut pourtant noter une date. Elle est peu connue. En 1992, les Jésuites fermèrent le Centre de Meudon. L’Internat avait fermé bien avant. Il restait le Centre des Etudes Slaves qui fut supprimé. J’ai assisté au 70-ème anniversaire de ce lieu et à sa fermeture. Il se produisit alors une sorte de contradiction qui n’a pris du sens qu’au cours des trente dernières années.

L’Internat Saint-Georges de Meudon fut un lieu de liberté et de tolérance. Les jeunes appartenaient à la noblesse libérale russe, à l’intelligentzia. Il y avait des russophones des Pas Baltes, de Géorgie, d’Arménie et des enfants juifs. Ce lieu a permis que s’expriment les valeurs de la société libérale des Russes de l’émigration.

Les jeunes appartenaient aux trois juridictions de l’Orthodoxie russe (Constantinople, Moscou, Eglise Hors-Frontière). Dans ce contexte, ont cohabité “une Eglise orthodoxe avec laquelle un catholique ne peut que se sentir en communion profonde et confiante ; mais en regard, une autre orthodoxie qui semble ne s’affirmer qu’en s’opposant au catholicisme comme Vladimir Soloviev l’a bien montré” [1].

Les éducateurs jésuites ont agi dans un climat de réaction catholique à la révolution de 1917. Ce fut une période de créations multiples comme le Centre Istina (les pères dominicains) et le Monastère de l’Unité d’Amay-Chevetogne. Ce dernier fut encouragé par le métropolite André Sheptytsky dont l’assistant, le Père Lev Gillet, devînt orthodoxe en rejoignant le métropolite Euloge, participant au développement des communautés orthodoxes d’expression française).

L’Internat Saint-Georges n’eut jamais la même notoriété. Il s’inscrivait dans les vues du Pape Pie XI face au hapax – la nouveauté historique et spirituelle de la révolution bolchévique. L’Eglise catholique fut alors persuadée qu’elle devait jouer un rôle dans les terres russes. Cette idée traversa tout le 20-ème siècle. Il n’est pas certain qu’elle n’ait pas vraiment su anticiper le réveil, la résurgence – inédite pour l’Occident – du patriarcat de Moscou et de toute la Rous. Le mythe de l’unité, de la communion rétablie en totalité entre l’Orient et l’Occident procède d’une longue tradition de primauté occidentale et romaine face à un Orient dont la survie chrétienne semblait aléatoire.

Il est trop tôt pour analyser finement les évolutions de chaque patriarcat. Rome et Constantinople semblent se rapprocher tandis que Moscou et les autres patriarcats historiques, sortant des ruines et de l’humiliation, considèrent l’annonce kérygmatique de manière inverse à celle d’un pouvoir européen de l’Ouest qui s’est engoncé dans un pouvoir excessif.

Il faut aussi souligner que l’Internat fut une initative française et franco-belge. Ceci peut expliquer certaines réactions dans le processus actuel de la réunification des différentes juridictions orthodoxes nées de l’humus chrétien, marqué par la tradition vivante de Russie.

L’Internat Saint-Georges permet de mesurer aujourd’hui combien cette initiative reposait sur des éléments d’incompréhension. Deux psychologies, deux pédagogies, deux traditions  ont essayé de fonctionner sans vraiment parvenir à un dialogue à parité. La liberté occidentale fut comprise comme une cause de désordre. Les réfugiés russes restaient dans une situation d’infériorité au plan social, souvent économique, plus subtilement au niveau de la véritable reconnaissance de la vitalité orthodoxe ou byzantine, orthodoxe.

Avant la révolution de 1917, l’orthodoxie chrétienne n’existait pratiquement pas en France ni en Europe occidentale. Ces réfugiés ne furent pas reçus comme des chrétiens, mais comme des étrangers auxquel il fallait porter secours. Les choses ont évolué de nos jours : quand les Chrétiens d’Orient arrivent en Occident, leur foi et leur pratique interrogent d’emblée les Européens sur leur propre identité chrétienne.

Dans la première décennie du vingtième-unième siècle, la rencontre entre les Chrétiens d’Orient – de toutes les traditions orientales, syro-orthodoxes, coptes, arménienne, éthiopienne, assyrienne, pré-chalcédoniennes et byzantines – et les fidèles de pays traditionnellement romain latin ou protestant calviniste, luthérien ou “évangélique” se joue davantage sur une rencontre plus fictive et compétitive. L’Orient continue d’interroger puissamment les Chrétiens d’Europe occidentale sur la vérité de l’engagement dans la foi.

On est passé de la période de “prosélytisme” chrétien occidental à la découverte, lente, progressive de relations que l’on a voulu définir comme “oecuméniques”. Mais mais les deux poumons de l’Eglise continuèrent de respirer dans un souffle apparemment inégal : l’un parlant de “plénitude” et l’autre de “Lumière plus pure”.

En cette fin d’année 2019, l’expérience inédite de l’Internat de Meudon peut permettre de mieux comprendre les évolutions qui ont marqué le siècle passé. Il n’est pas révolu. Les réticences intellectuelles, spirituelles, les raidissements ou les innovations libres sont le fruit d’un temps de révolution qui n’est pas achevé. Il faudra reconsidérer le sens de “l’Empire”, des valeurs de consécrations “tzaristes” qui affleurent à la conscience post-soviétique, provoquant des inquiétudes souvent légitimes sur le plan sociétal, politique et religieux. Le risque de l’intransigeance idéologique et théologique apparaît sous le boisseau de personnes qui ne savent s’affranchir vraiment d’une forme de soumission ancestrale à l’autorité religieuse.

Les éducateurs catholiques se sont rendus compte que la pédagogie de leur enseignement ne pourrait réussir que s’ils acceptaient d’enraciner les enfants qui leur étaient confiés dans une tradition qui n’étaient pas celle de l’Occident chrétien.

Il y a eu ainsi des prêtres et des diacres orthodoxes dont l’éducation à Saint-Georges (à Meudon, Namur, Paris) ont permis de dépasser les particularismes pour devenir plus authentiquement orthodoxes ou catholiques parce qu’ils regardaient la vraie richesse du Trésor qu’ils partageaient : la foi commune au Ressuscité.

“Que sera demain ?”, s’interrogeaient les Père jésuites de Meudon, Antoine Elens et François Rouleau, en 1992 lors du soixante-dixième anniversaire du site de l’Internat et du Centre d’Etudes Slaves. Ils ajoutaient : “… maintenant que la Russie religieuse retrouve toute sa liberté, comment croire que cette expérience ne portera pas demain d’autres fruits et là-bas et ici ?” [1]

1992 marque la fin d’une expérience extraordinairement féconde de la Compagnie de Jésus au service de la communauté russe, slave et orthodoxe, tant à Meudon qu’en Belgique.

L’Union Soviétique a cessé d’exister le 31 décembre 1991. Dès 1992, le patriarcat de Moscou se redéployait dans diffférentes parties du monde. Les choses furent ardues en Terre Sainte, en Israël et en Jordanie. De même dans les territoires qui sont sous l’Autorité Palestinienne.

Dès 1992, Youri Roubinsky, alors premier conseiller à l’ambassade de Russie à Paris évoquait la nomination d’un évêque orthodoxe russe du patriarcat de Moscou résidant à Paris et exerçant une autorité pastorale en Europe occidentale (Diocèse de Chersonèse-Korsun). Mgr Goury (Chalimov) arriva à Paris en janvier 1993.

Le 27 novembre 2018, le Patriarcat de Constantinople supprimait unilatéralement et irrémédiablement l’Exarchat et l’Archevêché des paroisses de tradition russes en Europe occidentale.

Le 14 septembre 2019, Mgr Jean (Renneteau) était accepté par le Saint Synode du Patriarcat de Moscou et nommé archevêque de Doubna. Pour le patriarche Cyrille et le Saint Synode russe, le passage de l’ancien archevêque de Charioupolis, ancien exarque du Trône Oecuménique (Constantinople) inclut le passage de la structure des fils et filles spirituels du métropolite Euloge. L’acte de cette réunification qui doit être confirmée par des décisions à venir cause une scission où l’Eglise orthodoxe poursuivra sa route selon ce qu’elle perçoit de sa mission au seuil du 21-ème siècle.

Un processus avait été lancé voici un siècle. Il ne s’agit pas d’un retour. Il est question d’une dynamique tout aussi inédite que celle qu’exprima l’expérience diasporique : où en est la véracité du dialogue intra-chrétien ? Voici cent ans, la dynamique de l’exil involontaire, souvetn considéré comme temporaire, a permis de renouveler le regard des chrétiens occidentaux sur les communautés orientales. Ce n’était qu’un prélude à une refonte générale de ce que le christianisme peut apporter au Coprs vivant du Ressuscité.

Aujourd’hui, la perspective est d’emblée placée au niveau planétaire, inter-continental. Il est question de la vitalité apostolique et de l’apport de chaque obédience après de longs temps d’hibernation ou de catacombes.

A Paris, la situation est originale, inédite : alors que Notre-Dame a brûlé dans un effroyable incendie, l’Eglise orthodoxe russe dispose actuellement d’une nouvelle cathédrale (Sainte-Trinité) sur le front de Seine, d’une cathédrale prestigieuse (Saint Alexandre Nevsky), de l’Institut Saint-Serge (lieu de formation d’une grande partie des évêques, prêtres et laïcs en responsabilité dans de nombreux pays). Quelles que soient les relations canoniques entre les différentes jurisdictions concernées, cela signifie une présence notoire. Il existe aussi le Séminaire Orthodoxe Russe en France, à Épinay-sous-Sénart, dont la tâche est d’ouvrir les cultures et traditions d’Europe occidentale au futur clergé venu du monde russophone.

Ce renouveau se poursuit à travers toute l’Europe mais aussi dans le monde, en particulier en Asie.

De fait, nous sommes à l’aube du christianisme dans ses multiples expressions en mouvement.

[1] Se référer à l’important recueil “Un Collège jésuite pour les russes, Saint-Georges, De Constantinople à Meudon 1921-1992, Bibliothèque Slave de Paris, Collection Simvol N° 4, 1992.

 

 

 

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