Penser l’Eglise en dialogue : l’orthodoxie en marche

Il y a des temps et des délais. Un peu partout, dans le monde, on se prépare à des élections. Elles sont politiques, on dit plutôt “politiciennes” en français courant pour souligner qu’elles font partie du jeu subtil et banal des relations de pouvoir entre les habitants, les citoyens.

Dans l’Eglise, les choses sont différentes. Elles sont autres, d’une autre nature. Pourtant, personne n’oserait sérieusement prétendre que la grâce divine fait fi de discussions âpres, violentes parfois, “ignobles” a-t-on pu dire en certaines circonstances. La gratuité divine prônée par le prophète Isaïe est belle à l’âme en quête de beauté. L’esthétique pneumatique et noétique – le souffle primal de l’Esprit Saint lié à la conscience de la plénitude de la rédemption, invite à un extase qui serait d’une pureté si grande qu’elle pourrait s’extraire du jeu sanglant de la puissance. Il est dur de vivre en Eglise, de manière ecclésiale, avec l’exigence d’être des “serviteurs quelconques/inutiles”.

Il y a des moments qui correspondent à des rendez-vous. Voici dix ans mourait le théologien français Olivier Clément (17 novembre 1921-15 janvier 2009). Un colloque fut organisé voici quelques mois à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge où l’historien a enseigné pendant quarante ans. Cet événement fut retranscrit dans une première émission de la série “Orthodoxie” animée par le père Jivko Panev, désormais en charge de ce programme dominical. Il ouvre à une connaissance renouvelée de la tradition orthodoxe (France 2, Le Chemins de la Foi : “Orthodoxie” – Olivier Clément- “L’Eglise en dialogue avec la modernité”).

Olivier Clément soulignait que l’orthodoxie, en France, est “peu oecuménique” au sens qu’elle semble réduite à une infime partie de la population qui vit dans le pays. C’est cela qui l’incita à agir de manière à permettre aux différentes juridictions, issues d’Eglises-Mères déracinées ou en dispersion-expansion, de se rencontrer, s’apprécier et étoffer la force du renouveau spirituel de communauté sorties des catacombes ,de la “crémation de l’histoire”… au fond, de la pauvreté.

Olivier Clément était né dans un pays de tradition protestante. Au moment de son baptême à trente ans, il avait perçu – telle était son expérience – que le catholicisme semblait trop marqué par les persécutions tandis que le protestantisme familial lui apparaissait trop éloigné de l’immensité dense et chargée de lumière qui rayonne de la foi orthodoxe, de sa tradition, de sa liturgie.

Un homme de ferveur, de passion au langage français riche, châtié, les mots choisis et précis où se sont rencontrés les questionnements de son temps. Comme échapper au néant ? Comme penser que la beauté n’est pas un esthétisme fugace, temporaire sinon illusoire ? Il avait frayé avec les tortures des miliciens au service de l’occupant nazi et connu des instants de Providence inexplicables. Il y a une seconde où l’on ne comprendrait pas pourquoi la vie volète, comme un papillon qui s’avance vers l’éternité et un être est sauvé… pour un temps, fût-il très long.

Hier encore, le samedi 24 août 2019, la télévision israélienne KAN 11 présentait pour la première fois le remarquable film que Hadas Kalderon, actrice et petite-fille de Avrom Sutzkever, dédia à son grand-père, peut-être le seul poète de langue yiddish rescapé du ghetto de Vilna (“Miel Noir/Devash Shakhor-דבש שחור”). Or, alors qu’il tentait de sortir du ghetto en 1941, le poète tomba face à un soldat allemand et lui dit tout de go : “Savez-vous où je pourrais aller pour ne plus voir de soldats allemands ?” Médusé, le soldat lui fit un large signe de la main : “Allez par ici” et il le laissa passer. Sutzkever partit et raconta plus tard qu’il avait provoqué un “choc psychologique” chez ce gestapiste.

La foi procède de ce choc psychologique où l’impact inattendu de l’Esprit vient faire sa demeure dans un être au prix d’une vie nouvelle et indestructible. Comme si ayant touché la mort et le néant, ceux-ci sont irréversiblement terrassés par une force qui jaillit : “Le Christ est ressuscité des morts, par sa mort il a vaincu la mort et à ceux qui gisent (gisaient) dans les tombeaux il a donné la vie”. Une paraphrase peu connue comme telle de la bénédiction juive récité trois fois par jour : “[Béni soit-Tu Seigneur notre Dieu, Roi de l’univers / Qui ressuscite – revigore les morts et relève ceux qui sont (gisent) dans la poussière (des tombeaux des patriarches à Hébron)”.

Le chemin d’Olivier Clément fut long et patient. L’historien perçoit la valeur des jours, des époques et le rythme de leur succession. Il y a une cohérence salvifique qu’il faut prendre le temps d’appréhender sans duperie. Il a ainsi rencontré les traditions indiennes, mais il s’approcha aussi du judaïsme qui fascine toujours en raison de sa profonde nature incarnée, sa réflexion pragmatique et réaliste avant de s’élver vers des hauteurs de méditations mystiques. Pourtant, comme pour l’islam qu’il visita dans ses multiples contacts inter-religieux, il en conclut que le christianisme propose un équilibre entre la dimension divine et humaine par une communion d’amour qui se vit dans le Corps ressuscité qui s’approche des vivants. L’Orient byzantin a rappelé que “Dieu s’est fait homme afin que l’homme devienne Dieu, devienne Celui qu’il reçoit”.

Dans cette émission, le père Jivko Panev a montré des archives de la télévision française et des programmes sur l'”Orthodoxie” datant des années 1975 qui était animé par le père Jean (Renneteau), aujourd’hui archevêque Jean de Charioupolis à la tête de l’archevêché des paroisses de tradition russe en Europe occidentale (patriarcat de Constantinople). A maintes occasions, on a revu dans ces films comment Olivier Clément évoquait avec conviction le devoir de se soumettre à cet Esprit vivifiant qui crée un être nouveau. L’essentiel, dit-il comme tout croyant authentique, c’est de saisir la plénitude de la foi. La présence christique introduit à la certitude du plérôme de la rédemption, l’unité de la foi une.

Il est vrai qu’Olivier Clément a lancé la Fraternité orthodoxe dans le but de permettre une rencontre liturgique, spirituelle et théologique à des personnes et des communautés qui ne se rencontraient pas ou peu. La diaspora peut devenir un lieu d’isolement culturel ou de concurrence mystique. Le chant de la Divine Liturgie permet la communion des voix qui chante la beauté du Seigneur dans une symphonie rare, miraculeuse et salvifique.

Olivier Clément avait été heureux de savoir qu’à Jérusalem et dans certains lieux d’Israël et des Territoires palestiniens, j’ai toujours accueilli des fidèles ou des visiteurs en toutes langues et cultures, proposant comme dans un mouvement bref et discret, un chant en langues plurielles pour affirmer l’unité symphonique – quasi orchestrale – du Corps de l’Eglise.

Olivier Clément avait lu les philosophes auxquels beaucoup de croyants se réfèrent naturellement : Søren Kierkegaaard mais aussi Heidegger. après des années de questionnements, où il fut séduit par la pensée judaïque et plus tard le monde du hassidisme – il choisit la tradition slave, la spéficité russe. L’émission insiste sur la personnalité de Vladimir Lossky, théologien passeur de tradition dont l’unique livre fut au coeur de la réflexion du chercheur de Dieu. Le philosophe et théologien d’origine russe né en Allemagne resta dans le patriarcat de Moscou, présent à la paroisse francophone (on y entend d’autres langues) de Notre-Dame des Affligés de la rue Saint-Victor à Paris.

Le rôle universel de l’orthodoxie ou de la foi chrétienne de ce que l’on a traditionnellement défini comme l’Orient chrétien de Byzance était au coeur de la réflexion et de l’expérience humaine de Vladimir Lossky (Essai sur la théologie mystique de l’Église d’Orient, 1ère éd., Aubier-Montaigne, Paris, 1944 ; 3e éd., Éd. du Cerf, 2005 (Coll. Patrimoines).

La russéité est au centre de cette émission. C’est émouvant dans le contexte actuel – nous sommes au seuil de l’automne parisien et européen, à quelques enjambées de l’Assemblée Générale de l’Archevêché prévue pour le samedi 7 septembre 2019. La dimension universelle, si sensible dans l’ouverture et le service de l’orthodoxie vécue par Olivier Clément s’exprimera ce jour-là au Couvent des Dominicains non loin de la cathédrale Saint Alexandre Nevsky de la rue Daru. Il n’y eut aucun chant liturgique en français ni dans les nombreuses autres langues de la juridiction héritière de la pensée evologienne (le métropolite Euloge [Georgievsky]) au cours du film chargé de sonorités slaves.

Il faut le souligner car cela fait sens comme on aime à dire actuellement. Olivier Clément était d’une francéité enracinée dans une Occitanie volontiers chantante. Il fut l’homme dont l’élève, le philosophe Bertrand Vergely, aujourd’hui professeur à l’Institut Saint-Serge, se plaît à rappeler le soucis du professeur d’histoire de manier une langue belle, élégante, aux mots choisis. Le français ouvre sur l’universel, sans doute un héritage européen ancien, soutenu dans la suite de la Révolution. Si 1968 fut un momentum fort pour l’historien qui y vit une forme de révolte métaphysique d’une génération en quête de liberté, il reconnut, dans l’annonce chrétienne, la joie qui faisait sortir de la civilisation ancrée dans le néant. Il y va du choix de la vie.

Olivier Clément insista sur une orthodoxie locale d’expression française où l’on discernera sans ambages la mémoire nécessaire d’une rencontre alors incertaine entre l’Orient et l’Occident latin ou protestant. Une fracture que le théologien voulait corriger  en participant, au long de son chemin en spiritualité, à des réunions et des rencontres qui pourraient panser les déchirures de l’estrangement ou Entfremdung.

Une intuition forte – peut-être trop exaltée pour des temps de désillusions. Dans l’immédiat après-guerre s’est profilée l’importance de la transmission orthodoxe en paysage catholique occidental, la compréhension de l’héritage puissant des pères grecs au contact avec le patriarche Athénagoras. Puis la démarche timide du rapprochement avec Rome alors que l’orthodoxie vivait encore dans les affres des dictatures.

Olivier Clément parle de son baptême dans l’Eglise orthodoxe. Michel Stavrou précise qu’il fut sans doute reçu à l’été 1952 dans la juridiction eulogienne de l’Eglise de tradition russe. L’émission montre l’iconostase de la cathédrale Saint Alexandre Nevsky accompagné par le chant en slavon du choeur magistral dirigé par le protodiacre Alexandre Kedroff dont on reconnaît la voix : le  chant du “Béni soit celui qui vient au Nom du Seigneur” se poursuit par le Nunc Demittis : “Lumière pour éclairer les nations païennes et gloire d’Israël, son peuple”  filmé en slavon d’Eglise dans la crypte de la cathédrale. C’est le lieu historique de l’orthodoxie dans le paysage européen – dans un Paris à la croisée des idées, des identités et des innovations.

Olivier Clément, Bertrand Vergely expriment leur foi au Christ en français, au sein d’une pensée française, certes centrée sur les Pères grecs, avec des ancrages sur Constantinople ou le Mont Athos. Il ne sont pas les seuls. De nombreux Français ont ainsi trouvé leur chemin à partir du terroir varié des cultures du pays. Il y eut un appel à marcher vers un Orient qui fut redécouvert dans une France sécularisée, post-athéiste et soixante-huitarde. Certains avançaient vers la Lumière du Ressuscité au-delà des routes tibétaines, bouddhistes ou shintoïste, voire autre…. Des mouvements qui hésitèrent entre l’oubli du baptême de Clovis et le refus des nouvelles messes conciliaires de l’Eglise de Rome. Le témoin de Dieu fit toujours le choix de la modernité enracinée dans des traditions vivantes.

Dans les interviews d’Olivier Clément, on sent une présence orthodoxe minoritaire dans un humus européen qui restait christianisé. Le contexte a changé. Des crises graves sont apparues, secouant l’héritage liturgique et moral de la foi ancienne en Gaule au bout de deux millénaires de christianisation. On assiste aujourd’hui à la mise en place de nombreuses juridictions orthodoxes sorties du néant idéologique. Elles affirment la vitalité du Corps ressuscité de l’Eglise. On sort de la pentarchie du pourtour de la Méditerranée pour avancer vers des horizons qui dessinent la reprise des liens matriciels à chaque tradition.

C’est alors que, dans l’émission, les portes royales de la cathédrale de la rue Daru s’ouvrent pour s’arrêter sur la participation de l’évêque Nestor (Sirotenko), accueilli en son temps par Mgr Serge (Konovaloff) avant d’être à la tête du diocèse de Chersonèse (patriarcat de Moscou), aujourd’hui en charge archiépiscopale à Madrid, en Espagne et au Portugal.

L’évolution moderne de l’Archevêché comme expression de l’histoire de l’Eglise orthodoxe russe en Europe occidentale est mise en relief dans les multiples intuitions d’Olivier Clément. Ses dialogues avec le patriarche Athénagoras, après à sa rencontre, alors inédite, avec le pape Paul VI à Jérusalem, sont le fruit d’une demande qui lui fut formulée à l’intérieur de l’Eglise de tradition russe. Une unité helléno-orthodoxe naturelle pour le théologien que la vie en Christ portait naturellement au dialogue, au nom d’une orthodoxie encore prisonnière de l’histoire dans la plupart de ses territoires originels (Grèce, pays communistes, dictatures en Egypte, Proche-Orient). La libération est venue tardivement comme le montre sa lecture du témoignage d’Alexandre Soljénitsyne ou l’évocation du métropolite Georges Khodr du Mont Liban.

Olivier Clément fut aussi un artisan d’ouverture sur des échanges que l’on hésite à définir aujourd’hui : furent-ils “oecuméniques” ? Le terme est galvaudé et mal perçu dans le monde orthodoxe. Nous sommes dans l’interreligieux. L’Orient chrétien est actuellement planétaire. Il n’y a plus de points cardinaux mais des structures ecclésiales en extension sur toutes les terres, en recherche de cohésions identitaires, linguistiques et inter-culturelles. Le professeur d’histoire a seulement entrevu ce qui,  au seuil de l’an 2020, se passe entre les Amériques, l’Europe, l’Australie, le Proche-Orient chrétiens et la marche du siècle de l’Eglise orthodoxe de Moscou.

Pendant quarante ans, Olivier Clément a enseigné à l’Institut de théologie orthodoxe russe de Saint-Serge. Il participa largement à la formation des fidèles, diacres, prêtres, évêques et patriarches de l’Orthodoxie de ce temps. Il faut le souligner. Le moine Jean (Renneteau), aujourd’hui archevêque de Charioupolis, Bordelais  fondateur de la paroisse francophone à Genève, y tenait la ciergerie avant d’assurer les émissions orthodoxes sur la chaîne publique française.

Michel Stavrou, professeur de théologie des dogmes à l’Institut Saint-Serge, proche d’Olivier Clément apporte, au cours de l’émission, des éléments importants pour comprendre l’itinéraire, les interrogations du jeune cévenole happé par le Christ et l’ouverture à la force de l’Esprit. Un témoignage précis qui instille avec justesse l’action du théologien orthodoxe français dans la culture du patriarcat oecuménique. La rencontre et le dialogue avec le patriarche Athénagoras procèdent du choc culturel : un jeune agrégé fréquentant les cafés parisiens du Quartier Latin et un homme de la tradition et de la foi en confrontation séculaire avec l’islam et l’effervescence balkanique, comme une grande partie de l’Europe orientale.

Tous deux cherchaient l’unité des chrétiens. Celle-ci est décisive pour l’unité du monde contemporain : “Le christianisme va s’unifier au niveau planétaire ou il va se diviser”. Tous deux croyaient au futur  “des Eglises sœurs et des peuples frères”. Une paix qui succédera à  la Guerre froide, frayant la voie aux racines profondes et eucharistiques,  fondée aux sources authentiques de la foi.

Il est indéniable qu’Olivier Clément souhaitait panser les brisures de l’Eglise. Il désirait ardemment, comme le patriarche de Constantinople, raccrocher des chaînes qui avaient été déliées jusqu’à perdre la vérité du témoignage. L’Eglise se trouve toujours devant l’urgence du dialogue authentique avec le monde contemporain.

L’émission fut diffusée sur France 2 ce dimanche 25 août 2019. Une date pleine de densité historique : entre la fête de Saint-Louis et le soixante-quinzième anniversaire de la libération de Paris. Paris résonne alors des paroles historiques du Général Charles de Gaulle sur le sens de la liberté.

L’Archevêché orthodoxe des paroisses de tradition russe en Europe occidentale entre dans une période historique et un agenda incontournable. L’émission a du cran à l’âme – elle parle franc sur l’histoire d’un théologien dont les vues étaient celles d’un poète de la beauté qui vibrait à l’appel d’une espérance visionnaire, prophétique.

Il y va aussi d’un pari. Un autre choix fut fait en montrant le parcours d’une personnalité aussi riche que celle d’Olivier Clément et de ses nombreux compagnons liés par le service de la foi : il serait vain de s’attaquer à la marche vers l’unité de l’Eglise.

Lien vers l’émission Orthodoxie : “https://orthodoxie.com/television-olivier-clement-poete-de-la-beaute-divine/”

 

 

 

 

 

 

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