Certains se retrouvent, d’autres se cherchent, le Seigneur les trouve !

Quoi de neuf à l’Est ? Les choses  semblent se répéter, rebondir dans un temps que l’on n’aura pas apprécié à sa juste mesure. Il est dur de trouver une mesure qui soit compatible avec une région aussi tribalisée que le Proche-Orient. Un monde restreint, de longs espaces qui grandissent, se vident des âmes vivantes ou, au contraire, commencent à laisser poindre des cultures vives.

Il y a une sorte de silence sur la Russie dans la plupart des media européens ou occidentaux. Le plus souvent, on évoquera des forces obscures, un pays où la liberté a été apparemment démuselée voici trente ans mais qui, aujourd’hui, s’enfoncerait à nouveau dans une tentation de pouvoir, d’esclavagisme des êtres, des libertés sous contrôle. Un espace qui est le plus souvent trop vaste ,trop grand. Trop de superficies qui dépassent l’entendement. Le temps prend une tout autre mesure lorsque l’on a passé le brouillard des Carpathes, de Kosice (Slovaquie) à Ujgorod (Ukraine occidentale), à la frontière d’une Ukraine composite depuis des siècles. A Jitomir, le temps est déjà “à la russe”, à la post-soviétique. On entre dans un temps élastique, long, large.

Ensuite, il y a des mondes, des langages, des dialectes, des prononciations à la villageoise, souvent citadines, des accents dont les tonalités varient sur des milliers de kilomètres, des nations diverses et quasi universalistes. Il s’agit le plus souvent de peuples, de petits groupes disparates qui rassemblent des faisceaux d’une exceptionnelle richesse humaine, géographique. La russéité s’est métissée entre l’Euro-Asie, les paumettes hautes, les jambes très longues ou des carrures rondes, compactes, des cheveux noirs ou blonds, des yeux bleus ou verts. Un kaléidoscope qui unit les Slaves, les Grecs, les Romano-Daces, les Magyars, les Polonais et les Ukrainiens avec les Grands-Russiens ou des Caréliens finno-ougriens qui frayent avec les Nentsy. Plus loin, ce sont les cousins d’expressions turques, le macrocosme caucasien qui paraît surgir du Déluge ou d’ADN’s maillées entre l’Arménie, la Géorgie, la Turquie et le Plateau perse. Et puis la route se poursuit sur l’Asie centrale, l’Islam que les Juifs d’Ouzbekistan, de Kirghizie, de Tadjikistan, de Kazakhstan ont longtemps accompagné avant de revenir au bout de près de 2500 ans à Jérusalem, Holon ou Hadera en Israël, voici seulement trente ans. Ils furent suivis par ces autres Juifs, ukrainiens déportés en Asie centrale durant le seconde guerre mondiale. A longer le fleuve Amour qui serpente vers Chita, la Mongolie, le Sin Kiang, la Mandchourie, la Sibérie tisse sur la longueur les liens frontaliers avec les peuples de Chine, des cultures asiates (Bouriates), le Japonet la Corée. Un monde où les heures sont tellement escarpées qu’il faut presqu’un siècle à l’esprit pour savoir qu’un dossier sera traité à Moscou.

La Fédération de Russie est aujourd’hui amputée d’une large partie de son empire historique. Les quinze républiques socialistes soviétiques se sont disséminées dans des indépendances réelles, fictives, mêlant fierté nationale à des corruptions anciennes et persistantes. Les influences ont changées, les réseaux ont évolués. Il suffit de regarder un carte pour comprendre que le-dit empire demeure dans le tracé périphérique de la présence militaire de l’Otan. Certain parlera de l’affaiblissement de cet OTAN/NATO. Il est question de mort cérébrale tandis que l’organisation enserre le continent russifié sans vraiment le pénétrer.

L’immensité déroute. Elle apaise des populations qui s’acharnent à garder la mémoire des péripéties anti-nazies. Elles furent victorieuses au prix d’un sacrifice qui est naturellement énorme.

Comme en miroir de ce continent gigantesque, Israël est un “olam qatan/עולם קטן = un monde petit, en miniature”. Pourtant, l’immensité s’y exprime dans le temps de la civilisation, des cultures, des idées, des concepts. Ce monde en miniature est innervé par tous les neurones qui forment des milliards de réseaux par toute la terre.

Aujourd’hui, c’est un immense melting-pot, un laboratoire qui brasse les ADN’s et les civilisations. La russéité est immense. Israël serait la deuxième nation russe dans le monde… C’est le président Vladimir Poutine qui l’a affirmé. Dernièrement, les Ukrainiens ont prétendu que c’était la seconde terre ukrainienne du monde, tout cela parce que le numerus clausus pré-révolutionnaire cantonnait les Juifs dans les villes et villages du “Kordon/Кордон”, des marches périphériques de terres en recherche de pureté écologique ou faussement raciale, russes, attachée à la foi orthodoxe de la Sainte Russie ou cosnciences aux infleunces mêlées de tous les courants théologiques ou culturels.

Voici maintenant de nombreuses années, comme j’étais assis à mon habitude dans le petit jardin qui fait face au Mur Occidental du Temple de Jérusalem à regarder les personnes qui passaient, venant du monde entier mais aussi des Arabes du coin, je discutais en hébreu et en russe avec le vendeur de kippot, Géorgien de naissance. Une moniale de la Mission (Délégation) ecclésiastique russe du patriarcat orthodoxe de Moscou s’approcha et me demanda, selon la tradition, de lui donner la bénédiction. Un monsieur l’accompagnait. Il se taisait, un peu à distance. Elle lui servait de guide. Je le saluai. Il ne me répondit pas vraiment. Ils partirent faire le tour de l’esplanade du Mur. Une heure passa et ils revînrent. La moniale m’expliqua quelque chose et le monsieur, à qui je souhaitais un bon séjour, me dit : “Comment se fait-il que vous parliez russe ?” Je lui répondis que le russe est parlé dans le monde entier. Il répliqua : “Ah, bon ?” – Je dis : “Oui, vous le voyez, même à Jérusalem !” Le vendeur géorgien regardait la scène d’un air goguenard tandis que la moniale me disait “au revoir” et que le monsieur regardait alentours.

Le dimanche suivant, dans la partie orthodoxe du sanctuaire du Saint-Sépulcre, je vis ce monsieur à deux mètres de moi. Il avait revêtu les vêtements liturgiques qui correspondaient à son rang épiscopal. Nous avons échangé un long regard.

Il y a des immensités qui s’expriment dans le silence tacite d’une cohabitation inexplicable, imprononçable. Le silence couvre des siècles de fréquentations altérées. Pourtant dans un Lieu aussi compact que le Saint-Sépulcre, les distances cèdent involontairement devant le mystère qui rassemble des siècles de survivance.

Israël, deuxième nation russe du monde ? En l’an 2000, lorsque Boris Yeltsin héla des soldats israéliens parlant russe car venus de l’ex-URSS en leur intimant l’ordre de se plier à ses ordres, j’ai vu deux garçons et une fille de TzaHaL (Armée israélienne) lui répondre crûment qu’ils étaient là pour le protéger, qu’ils étaient désormais chez eux mais qu’ils n’avaient aucun ordre à recevoir d’un homme d’Etat russe en visite (sic). Le président resta coi, à peine bouche bée.

Ces jours-ci, la Fédération de Russie intervient dans le monde entier. Elle n’est pas présente à Berlin alors que les festivités du trentième anniversaire de la chute du Mur de Berlin exultent sotto voce. La Russie est présente dans tout le Proche-Orient. Elle avance ses représentants et ses armées dans une marche vers les Lieux Saints du christianisme et parvient à dialoguer de manière assez paisible avec l’Islam.

A soixante-quinze ans de la fin de la deuxième guerre mondiale, la diabolisation anti-orientale est largement prêchée dans le monde dit occidental. Celui-ci est polymorphe. Parlerait-on d’un monde occidental arabo-musulman ? D’un monde occidental africain ? Que dire de l’Inde ? La fracture sud-américaine a bien montré que l’Evêque de Rome reconsidère les équilibres économiques, politiques, intellectuels et spirituels à partir du monde plus proche de la Patagonie, des Malouines et du Venezuela que de Naples.

Il y a trente ans, le communisme chancelait comme structure politique et mentale dans les Pays de l’Est et tombait comme élément structurel dans l’ex-Union soviétique. Les quinze républiques éclataient, se démembraient, repriorisaient leurs alliances. Des liens historiques s’affirmaient à nouveau vers les familles turcophones, musulmanes. La Fédération de Russie y perçut un effondrement qui aurait mener à une profonde dépression.

C’est l’époque où les principales Eglises orthodoxes ont pu sortir d’un sommeil ancien, de catacombes, de temps de dictatures sanguinaires. C’est aussi un fait : il y a de la démesure dans les chiffres des néo-martyrs des Eglises chrétiennes assassinées dans les territoires soviétiques. On parlera des camps, des Goulags, de l’extermination, des famines. Les victimes – croyantes ou non – se comptent en plus de vingt millions de vies sacrifiées. La lutte pour une liberté aisément asservie continue et continuera comme une damnation que le “monde libre” interprète selon ses règles, ses rites. L’Est ne pourra jamais roquer à l’Ouest du continent euro-asiate.

On assiste partout au renouveau de la foi orthodoxe de tradition slave et russe qui inclut aussi les expressions ukrainiennes, biélorusses, moldaves et roumaines. La tradition russo-slave s’est aussi largement répandue dans les différentes langues d’Europe (allemand, anglais, néerlandais, langues scandinaves, espagnol et autres, sans compter les langues aléoutiennes ou d’Afrique, d’Asie). Celles-ci sont liées au patriarcat orthodoxe russe de Moscou ou bien au patriarcat de Roumanie, voire l’Eglise des Terres tchèque et slovaque ou celle de Pologne.

En 1967, à peine nommé à la tête du département des affaires extérieures du patriarcat de Moscou, le métropolite Cyrille – actuellement patriarche – avait été confronté à la difficulté de confirmer les droits de propriété et l’héritage de son Eglise particulière à travers le monde, notamment à Jérusalem. La révolution de 1917 puis la fin de la première guerre mondiale, les divisions territoriales et idéologiques du monde qui ont suivi la seconde guerre mondiale, les années quasi centenaire d’un régime communisme prétendument athéiste – souvent opportuniste envers la foi – avaient sapé jusqu’aux fondements les plus évidents de ce qui constitue l’Eglise russe orthodoxe

Jusqu’à une époque très récente, elle fut aidée par des groupe “libéraux” d’Occident. Des mouvements protestants comme les baptistes ou encore des catholiques (Aide à l’Eglise en Détresse) ou des communautés ouvertes à la dimension charismatiques qui ne cachaient pas leur désir de ramener une orthodoxie considérée comme délétère vers le pôle central de l’Evêque de Rome. Ce fut l’idée du Saint-Siège dès le début de l’ère communiste. L’Eglise officielle orthodoxe a survécu en Union Soviétique, avec des compromissions diverses entre l’Etat et le clergé, vivant, à l’instar des citoyens et des fidèles dans un esprit où s’affichait une vérité moralisatrice qui masquait des mensonges aux multiples facettes.

Les Eglises catholiques et protestantes ont ainsi sponsorisé de nombreuses communautés en diffusant des Bibles ou en accommodant de vieux textes publiés au 19-ème siècle à leurs nouveautés missionaires . Toutes furent fort surprises lorsqu’elles prirent conscience de l’émergence et de la cohérence de l’Eglise orthodoxe russe dont le territoire canonique s’étend à l’ensemble de l’ancienne Urss.

Il fallut alors à réfléchir sur les communautés de la dispersion, nées avant et lors de la révolution bolchévique. Cette question ne se posait pas pour les Eglises catholiques et protestantes qui n’arrivaient pas à prendre conscience du réveil, d’abord exprimé en douceur, puis de manière de plus en plus dynamique et pressante, de la présence de l’Eglise traditionnelle russe orthodoxe dans le monde entier.

Cela reste une question à peine conscientisée en Occident. Lorsque le future patriarche Cyrille de Moscou arriva à Jérusalem et tomba sur une nouvelle donne en terre israélienne, il comprit immédiatement la difficulté qu’il aurait à réaffirmer une ancienne présence orthodoxe russe en Terre Sainte. Voici deux ans, on célébrait les 170 ans de cette première mission ecclésiastique de Jérusalem – initialement lancée par le Synode de l’Eglise orthodoxe de Moscou puisque le patriarcat ne fut rétabli qu’en 1917. Dans toute la Terre Sainte, il existe des monastères acquis avant le milieu du 19-ème siècle. Les Russes sont fascinés par la Bible (la lecture de l'”Ancien Testament” selon le texte massorétique en russe ne fut autorisée qu’en 1862 et publié en 1876) et l’Evangile qui suit la tradition grecque de la Septante. Très tôt, ils firent des pèlerinages longs, pénibles mais fervents sur les pas de Jésus de Nazareth. L’Empire russe sauva la primauté de la Fraternité grecque-orthodoxe du Saint-Sépulcre lors de la guerre de Crimée (1856).

J’ai connu les jours d’avant le millénaire de la naissance de Jésus (an 2000) à Jérusalem. Les groupes et visiteurs orthodoxes de tradition russe se faisaient vertement rabrouer par un clergé grec habitué à faire face, au Saint-Sépulcre et dans d’autres lieux saints de la région, à toutes sortes d’adversités réelles ou supposées . A peine si les Slaves osaient chanter à voix haute le tropaire de la résurrection !

Les choses ont vite évolué au cours des quinze premières années du 21-ème siècle. L’Eglise Hors-Frontière qui avait vigoureusement soutenu le patriarcat de Jérusalem, se sentit délaissé lorsque le nouveau patriarche Théophilos recentra ses efforts sur la communauté d’expression grecque. Il y eut un temps “béni” où les pèlerins et touristes venaient facilement de Chypre et de Grèce. Puis ce furent les années de difficultés économiques pour ces ressortissants. Il y eut alors les péripéties internes aux Eglises chrétiennes dans l’Etat d’Israël, mais aussi dans les Territoires Palestiniens, tandis que le Roi de Jordanie se montrait de plus en plus exigeant sur l’ouverture du patriarcat orthodoxe au monde de l’arabité.

Cela prit du temps. Les Géorgiens et les Serbes avaient été priés de quitter Jérusalem. Le monastère de la Sainte-Croix (Jérusalem Ouest) hébergea des réfugiés russes et resta sous le contrôle du patriarcat de Jérusalem. Les fresques et objets les plus anciens du patrimoine géorgien furent gravement endommagés en juin 2004, les écrits en géorgien ayant été remplacés par du grec. Les monastères appartenant de longue date à l’Eglise orthodoxe serbe furent placés sous la main-mise du patriarcat grec-orthodoxe.

La Mission ecclesiastique de Jérusalem est un Lieu central dans le redéploiement spirituel de ce qui avait été mis en place au 19-ème siècle, suite à la guerre de Crimée. L’Eglise orthodoxe russe avait crée des écoles, surtout en milieu orthodoxe arabe. L’idée d’une “Palestine russe – Русская Палестина” avait été lancée dès 1845. De 1967 à ce jour, il faut souligner l’extraordinaire revitalisation des communautés d’expression russe, en lien avec Moscou ou des monastères connus de Russie. Une importante diaspora réside maintenant dans tous les continents et assure la présence effective, constamment en évolution, du patriarcat de Moscou.

Lorsqu’apparurent les flots de pèlerins (5000 russes, 3000 ukrainiens par jour à Jérusalem selon les époques de l’année, sans compter les Ouzbeks, Tadjiks, Kazakhs en nombre croissant) – totalement impavides aux dangers de la guerre et des intifadas réelles ou potentielles, les chrétiens locaux – orthodoxes grecs ou arabes – furent effrayés et comprirent difficilement l’enjeu spirituel ou même économique de ces ruées vers les Lieux saints. Il a fallu du temps pour que les réseaux se constituent entre les structures de Bethléem, d’Israël ou de Pétra en Jordanie.

La présence de plus d’un million d’ex-soviétiques d’expression russe, ukrainienne, biélorusse, yiddish et d’origine juive, ayant le droit de revenir en Israël au nom de la Loi du Retour, fut accentuée par la venue de personnes non-juives ou converties à l’orthodoxie et intégrés le plus souvent au pays. Ils sont devenus de fidèles Israéliens.

Pour les chrétiens orthodoxes, le patriarcat de Jérusalem reste une référence, d’autant que le patriarcat de Moscou est foncièrement respectueux du Droit canon. Moscou avait soutenu de manière outrancière la candidature au patriarcat du secrétaire général, fils d’un communiste grec notoire (Métropolite Timothée de Vostra, aujourd’hui représentant du Saint-Sépulcre à Chypre). C’était ignorer le sens de l’hellénisme viscéral de la Fraternité qui a maintenu depuis des siècles la présence chrétienne à Jérusalem. Avec les années, la venue en masse de pèlerins et l’élan des centres spirituels russes sur l’ensemble du patriarcat de Jérusalem contraignent à un dialogue respectueux et délicat avec une hiérarchie grecque qui doit maintenir son équilibre entre les Israéliens, les Arabes palestiniens et les Jordaniens… et le Roi de Jordanie.

C’est à Jérusalem que l’archevêque Marc de Berlin réussit à conclure, en 2007, la réunification de l’Eglise Hors-Frontière avec le patriarcat de Moscou. L’entité russe conservatrice, liée à la Grèce et la Couronne britannique, violemment anti-communiste accepta de rejoindre l’Eglise-Mère. Le scenario sera sans doute publié un jour. L’Eglise Hors-Frontière de Jérusalem, comme l’Eglise locale, avait connu les péripéties les plus invraisemblables (collusion avec les nazis comme avec les communistes en diaspora dans le monde) tandis que les moines, les moniales et le clergé étaient arabe, russe, américain, cubain ou encore de lieux les plus divers, y compris la Belgique pluriculturelle.

La présence et le soutien de l’ambassade et des représentations de la Fédération de Russie constituent un élément essentielle dans le déploiement de la présence spirituelle de l’orthodoxie russe en Israël, dans les Territoires palestiniens et en Jordanie. Les relations avec Israël sont distantes. Elles peuvent être chaleureuses comme celles de personnes qui se rencontrent naturellement, proches par la langue, la formation, un esprit commun. Mais Israël défend son territoire et son identité d’une manière tout aussi “féroce” que ce que font tous les chrétiens de Terre Sainte. Il y a peu de différences entre ce lien privilégié qui unit l’Eglise russe orthodoxe et les organes diplomatiques de la Fédération de Russie et les diverses instances représentatives d’autres pays réputés chrétiens (France, Belgique, Italie, Grande-Bretagne, Espagne, Allemagne, Autriche et autres pays issus du temps des croisades ou du colonialisme).

La Roumanie s’est violemment confrontée au patriarcat de Jérusalem pour avoir construit des lieux d’accueil des pèlerins orthodoxes au bord du Jourdain. La Géorgie vient de nommer pour un second mandat un ambassadeur qui est proche du patriarche Elia. Les rapports sont tendus avec l’Eglise serbe alors qu’Israel a accuelli un nombre non-négligeable de réfugiés suite à la guerre de Sarajevo-Srebenica et beaucoup d’habitants de l’actuelle République de Nord-Macédoine.

Alors, il y a le Mur de Berlin ! Berlin, ville schizophrène pendant plus de quarante ans, ville sous occupation américaine, anglaise, française et soviétique. Et, voici trente ans, voilà qu’il s’affaisse comme un château de sable ? Non. Cela a été préparé. Il y a trente ans, la résurgence des Eglises orientales, orthodoxes ou en communion avec le Siège de Rome, voire les sectes protestantes appartenait à un lubie encore utopique. Pourtant, les choses avaient été dûment anticipées, y compris dans le monde orthodoxe.

Il y a trente ans, les vieilles institutions jouaient les duègnes théologico-spirituelles par des réseaux qui sillonnaient la planète de manière encore clandestine (reprints, manuscrits-samizdats, ondes courtes et autres). A cette heure, serait-ce la guerre ? Chaque structure orthodoxe s’essaie à comprendre la place à laquelle elle a droit, à laquelle elle pense avoir droits et privilèges. Cela signifie qu’on jauge le voisin dans une ambiance irénique ou agressive. L’Orient ne fait pas l’autruche quand il s’agit de faire un clash. On clashe ! Cela peut être violent et puis les choses reviennent lentement à la normale lorsque les enjeux ont été réévalués. Trente ans ! Il faut du temps et de l’espace pour réévaluer.

L’Eglise orthodoxe russe reprend son souffle depuis quelque temps. C’est d’autant plus émouvant que son histoire est tragique. Je le redis volontiers : sa langue, le slavon (qui fascinait Staline par son côté esperanto pan-slave) est une langue fabriquée, un montage subtil au confins de l’ukrainien, du biélorusse et de parlers bulgares qui traduit au mot-à-mot l’original liturgique grec des Ecritures et des nombreux textes de prières.

Contrairement aux autres Eglises slaves qui sont passées aux langues nationales (par ex. le polonais, le bulgare, l’ukrainien, le serbe ou le macédonien), le slavon conserve une unité indubitable sur le plan phonétique, l’harmonie, la concision de l’expression. Pendant des années, le métropolite Cyrille passait volontiers au russe au cours de certaines célébrations difficilement compréhensibles. Plus tard, il resta fidèle à la nécessité de “chanter dans le choeur”, maintenant l’enracinement dans la langue d’Eglise. Une exigence réaliste pour un patriarcat qui connaît des difficultés historiques et synchroniques. Elle a peur d’être à nouveau fragilisée ou attaquée par des opposants qui ne sont pas des fantômes et ont tenté d’abattre tout en louant la beauté de ses traditions.

Il n’est pas surprenant que ce soit un évêque non-russe, Mgr. Jean (Renneteau) de Doubna qui ait “osé” – le mot n’est pas trop fort – précipiter le retour de l’Exarchat-Archevêché des paroisses de tradition russe en Europe occidentale vers l’Eglise-Mère qu’est le patriarcat de Moscou. Le 3 novembre/21 octobre (cal. julien) 2019, la Liturgie célébrée dans la cathédrale du Christ Sauveur à Moscou rassemblait, pour la première fois, depuis le temps de l’émigration, les tendances les plus diverses et désormais unies, cohérentes de l’Eglise orthodoxe russe. On ne peut chipoter sur des pourcentages ou faire des élucubrations chiffrées sur les taux de véritable “communion”.

Ce fut un moment historique, peut-être bien davantage que l’improbable réunification de l’Eglise Hors-Frontière avec le patriarcat de Moscou, en 2007.

Le 3 novembre 2019, dans une ambiance typique des célébrations russes, un ordre certain, une gestuelle choisie, un style mesuré dans un lieu immense, il y eut une ambiance “bon enfant”, directe. Les uns et les autres se connaissaient et se reconnaissaient dans un “chez-soi” qui avait éclaté voici cent ans. Cela tient du miracle.

Ensuite, il faut laisser gloser ceux qui gloussent par nature ou vocation. Qui, comment, pour qui, pour quoi et pourquoi ? Le métropolite Onuphre de Kiev et de toute l’Ukraine ne s’est pas montré pendant la célébration. Plus de cent-vingt représentants de l’Archevêché occidental étaient là, visitant le Kremlin, la Laure Saint-Serge de Radonège, chantaient, s’exprimaient en russe – et dans d’autres langues européennes – dans les media locaux.

Comme si le Mur s’ouvrait, traversait le temps et réunissait des personnes que l’on n’auraient pas imaginé venir ensemble pour retrouver des cousins séparés. Curieusement, comme pour tout ce qui touche la Russie, les media européens restent silencieux et ne perçoivent pas une ouverture, mais une scission. Les orthodoxes occidentaux parlent de “schisme”. Non ! Le Patriarche de Constantinople avait supprimé l’Exarchat-Archidiocèse des paroisses de tradition russe en Europe occidentale. Sans prendre l’avis des personnes concernées. Le clergé et les fidèles s’adressent librement aux structures qui leur paraissent d’assurer au mieux leur vitalité spirituelle. Tous peuvent demeurer au sein de l’Eglise orthodoxe et se juridictions canoniques.

L’Occident chrétien qui traverse des moments difficiles ne perçoit pas l’Orient pour ce qu’il est et sa tâche apostolique. Celle-ci ne s’improvise pas. Elle ne contourne pas la réalité des rangs patriarcaux historiques. La véritable question est celle de la “catholicité” du message.

“Aucune multitude dont chaque membre est isolé et impénétrable ne peut devenir une fraternité. L’union ne peut devenir possible que par devenir une fraternité. L’union ne peut devenir posssible que par l’amour fraternel réciproque de tous les frères séparés” (cf. Jean-Claude Larchet, En suivant les Pères… La vie et l’oeuvre du Père George Florovsky, p. 240. Ed. des Syrtes 2019)

Cette dimension s’exprime en ce moment par une trop grande diversité et désunion. Lorsque j’habitais en Islande dans les années 1970, nous étions trois russophones à Reykjavik. Aujourd’hui, le patriarcat de Moscou y est présent, ainsi que celui de Roumanie et d’Antioche (!), les catholiques sont originaires de toute l’Europe centrale et orientale en sus des luthériens locaux. C’est l’heure de la reprioritsation spirituelle dans le cadre de la mondialisation in vivo.

Le patriarcat de Moscou reprend ses réseaux asiatiques vers la Chine. Il a créé un centre pivot avec l’Exarchat moscovite  du Sud-Est asiatique qui assure un équilibre international par le nouvel Exarchat d’Europe occidentale. L’Eglise Hors-Frontière d’Indonésie vient de rallier cette nouvelle structure basée à Singapour. Dans de nombreuses régions d’Afrique, l’Eglise d’expression slave jouit d’un véritable prestige.

Il n’est pas question ici de l’Eglise russe orthodoxe stricto sensu. Elle prend le risque d’aller trop vite, de manquer des négociations auxquelles elle serait mal préparée.  Ses représentants de par le monde risquent de se coopter selon des critères incertains ou versatiles. L’Eglise russe a le droit de prendre sa pleine mesure et donner le meilleure de ce qu’elle est. Il lui faudra beaucoup de patience, de discernement pour rompre un isolement ou des temps de destruction. Les autres Eglises traversent ces mêmes remises à niveau, avec les mêmes hésitations, tentations et capacités créatives.

L’archevêque Antoine Kharpovitsky qui ouvrit la présence de l’Eglise orthodoxe russe en Terre Sainte l’a exprimé ainsi : “L’existence de l’Eglise ne peut être comparée à rien d’autre sur la terre, car sur la terre il n’y a pas d’unité, mais seulement la séparation. Ce n’est que dans le Ciel qu’il y a quelque chose comme cela. L’Eglise est une existence parfaite, nouvelle, une réalité particulière, unique sur la terre, un unicum, qui ne peut être strictement défini par aucun concept tiré de la vie du monde. L’Eglise est la ressemblance de l’existence de la Sainte Trinité, une ressemblance dans laquelle plusieurs deviennent un.” (Op. cité, p. 242).

Photo: Fr. Igor Kardapolov, priest in Ukraine,

The Edicule of the Holy Sepulcher

 

 

 

 

 

 

 

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