La sagesse en ses murs

https://frblogs.timesofisrael.com/la-sagesse-en-ses-murs/”

Le monde religieux et politique s’esbaudit: “Perdita est Hagia Sophia”…, c’est vraiment très triste. Les regrets pleuvent comme une pluie virale sur la transformation de l’un des édifices les plus prestigieux de l’histoire du christianisme.

Les murs incarnent-ils la présence-même du Créateur et de la Sainte Sagesse, du Fils unique et Messie ? Certes, les murs peuvent être imprégnés de la mémoire, des souvenirs vivants du passage des visiteurs ou des habitants qui se sont appropriés un espace, des styles architecturaux. Les murs conservent quelque chose de l’invisible édifié au long des siècles. Les siècles ne sont pas l’éternité. Les murs ont été construits et rebâtis par des êtres humains. Les parois ne tracent pas un chaînon qui mènerait “du monde éternel qui était avant tous les commencements jusqu’à l’accomplissement de toute l’éternité dans le monde à venir”.

En avril 2019, alors que la cathédrale Notre-Dame de Paris était en feu, Mgr Michel Aupetit, archevêque de Paris, a demandé au chef des pompiers – qui est aussi prêtre – de se rendre à la “Sainte Réserve” où étaient gardés les Dons eucharistiques. (Le “Corps du Seigneur”, consacré selon le rite catholique latin) afin de les extraire du lieu en flammes et les sauver. L’archevêque avait ajouté, de manière perspicace, que les murs sont des murs mais que les petits morceaux de pain consacrés étaient la Présence-même, authentique, du Seigneur ressuscité, sensible jusque dans ce pain ténu et les parcelles consacrées.

Pour beaucoup, le fait de sauver ce qui ne serait “que des miettes de main” relèverait de l’ubuesque. Il parlait bien de cette Sagesse qui a bâti sa maison, confessée comme celui qui avait pris chair à Bethléem et avait sauvé le monde, selon la foi chrétienne, trois jours après avoir été crucifié à Jérusalem.

Qui est vénéré en Agyasophia ? La magnificence d’un édifice ? La merveille architecturale et le savoir artistique des compétences humaines habiles à concevoir et construire des structures remarquables et précieux, donnent cours à l’intelligence mathématique. Ils ont donné corps à des convictions nées de la foi ? Est-il vraiment question de cacher ou de dévoiler, de préserver l’univers chrétien des icônes ou les traits calligraphiques et stylisés de la révélation coranique ?

A Hagia Sophia, seul compte le Nom du Saint et Unique Créateur du ciel et de la terre, le Dieu vivant et source de vie, le Père de toutes le âmes vivantes et de toutes les créatures. Médiatiquement, c’est peu vendeur en cette année de pandémie 2020 – 1441 de l’Hégire. Une année où toutes les confessions monothéistes font directement face à des confinements réducteurs, à des enfermements communautaires.

Cela fait des lunes que tous les chefs d’Eglises essaient de tisser un dialogue avec l’Islam : l’ouverture de Vatican II aux religions non-chrétiennes s’est aussi exprimée par le Décret Nostra Ætate qui, avant de mentionner la piste de relations nouvelles avec le judaïsme, a évoqué le souhait de renouveler les contacts avec la foi musulmane. Depuis lors, Paul VI, Jean-Paul II et plus particulièrement Benoît XVI puis le Pape François ont tracé des lignes nouvelles d’un dialogue espéré avec les sources islamiques légitimes et diverses.

Les Eglises orthodoxes ont été bien plus discrètes – et sans doute pragmatiques – sur la nature des relations avec la Oumma musulmane. Elles ont reparu dans le concert ecclésial, juridictionnel et théologique voici seulement un peu plus d’une trentaine d’années. Les patriarcats et les Eglises autocéphales canoniques ont subi des confrontations multi-séculaires avec la Sublime Porte et restent sur des positions relativement immuables. Il faut remarquer le silence persistant des Eglises sur l’actuelle validité de l’Achtiname ou “Décret de tolérance” accordé en 636-637 (15-ème année de l’Esprit ou Hégire) au patriarche Sophronios, chef de l’Eglise grecque-orthodoxe de Jérusalem. Il reste la référence fondamentale pour ce patriarcat tandis que les autres juridictions chrétiennes font mine de l’ignorer (cf. “https://www.terresainte.net/2012/03/le-pacte-domar-ou-leglise-protegee-par-lislam-2-2/”).

Or, depuis les papes Benoît XVI et François, les contacts répétées avec les autorités palestiniennes (les Territoires sous leur contrôle sont soumis à la Charia) soulignent le désir de l’Eglise catholique de préserver des biens, des structures ecclésiastiques, des écoles, des lieux de formation.

La presse internationale n’a pratiquement pas relayé le cent-soixante-dixième anniversaire de la Mission Ecclésiastique à Jérusalem du patriarcat de Moscou en février 2017. Les fondations de la “Palestine russe/Русская Палестина” avaient été jetées en Terre Sainte le 11 février 1847 afin d’accueillir les nombreux pèlerins de l’Empire russe, presque dix ans avant la conclusion de la guerre de Crimée (1856 et le statut du Saint Sépulcre) qui confirma le primat de l’Eglise grecque-orthodoxe sur les Lieux Saints de l’Anastasis (Jérusalem) et de la Basilique de la Nativité (Bethléem).

L’Eglise orthodoxe russe de Moscou est fortement implantée au Proche-Orient. Elle se redéploie sur le territoire canonique du patriarcat du Jérusalem jusqu’à ces derniers temps, elle a témoigné d’une capacité subtile à négocier ses positions avec l’Autorité Palestinienne et, par ailleurs, le roi Abdullah II de Jordanie.

Alors que le monde pleure le transfert de Hagia Sophia à l’autorité musulmane, s’époumone en mineur contre une trahison des lois de respects prétendument édictés par le régime “laïc” de Kemal Atatürk, le buzz s’exprime ailleurs. Mais il est bien plus délicat de montrer les connexions naturelles qui ont germé depuis des décennies et sortent au grand jour d’une manière trop légitime pour un monde chrétien qui vit dans le passé, le remodelage des ses territoires, ses gloires passées et ses scandales latents. Sans compter ses soifs internes de compétitions vengeresses et irréductibles.

Il ne faut pas trop rêver : en 1945, le Vatican était persuadé que la chute du communisme à l’Est de l’Europe lancerait la conquête romaine sur les “vénérables traditions de l’Orient russe”. En 1915, le gouvernement français spéculait sur la nécessité de confier Sainte-Sophie à l’Eglise catholique romaine… (1) En Terre Sainte, la Sublime Porte ottomane confirma l’Eglise orthodoxe grecque. En 2019, les Franciscains fêtaient les 800 ans de la rencontre, à Damiette, de saint François d’Assise et du sultan.

Pourtant, malgré des rencontres dans les Emirats du Golfe, le dialogue bégaie. Alors que se pose le statut de Hagia Sophia, la Cour Suprême de Palestine, a refusé de confimer les droits de la Mission ecclésiastique russe de Jérusalem sur les terrains de l’église orthodoxe du Chêne de Mambré à Hébron (El-Khalil) demandant qu’ils soient rendus aux propriétaires arabes musulmans locaux (8 juin 2020) – [“https://tass.ru/obschestvo/8676563”%5D. Des problèmes similaires s’expriment ouvertement contre l’administration du patriarcat grec-orthodoxe de Jérusalem, à Bethléem, Beit Sahour, Jérusalem à propos de la vente de vastes parcelles foncières.

Par ailleurs, le 24 juin 2020, une Cour de Jérusalem “mettait fin” à seize années d’un marathon juridique dont le scenario peut encore rebondir. La Cour entérinait “de manière définitive” que les deux hôtels du patriarcat de Jérusalem (l’Imperial Hotel et le Petra Hotel) situés à la Porte de Jaffa avaient bien été vendus à l’association “Ateret Cohanim” par des responsables de la première structure ecclésiale du pays [“https://www.haaretz.com/israel-news/.premium-jerusalem-court-approves-disputed-sale-of-greek-church-property-to-settler-group-1.8947012” (anglais), “https://www.haaretz.co.il/news/law/.premium-1.8946719”, (hébreu)].

Juifs, chrétiens et les musulmans partagent la proclamation du règne du Dieu Un et unique. En cette année si atypique de coronavirus, pandémie sévère et morbide, qui parlerait avec foi de l’unicité divine et qui en témoignera ? Une année chahutée où les porte-paroles de l’autorité invisible du Maître de l’univers sont restés sans voix. Les épidémies ont rythmé l’histoire de la planète. Les interprétations ont surtout consisté à innover par les moyens techniques ou trouver des méthodes pour que le pouvoir spirituel reste dans les instances dirigeantes…. sans parler de la nécessité de faire face à la perte substantielle de nombreuses ressources financières. Ou disserter sur l’art de communier chrétiennement avec foi, sans danger.

Les représentants du monothéisme auraient-ils agi d’une manière instinctive, archaïque, primaire ? Le monde virtuel navigue par exclusion ou sélection des uns et des autres. Cela a mis en relief des pulsions sensibles de déshumanisation, donc de violences. La distance – tantôt sociale ou physique – a scandé des rythmes qui s’opposent à la communion, la communication, l’union charnelle et affective, mentale. La virtualité a pu se transformer en vecteurs de dérives phantasmiques. On peut penser que les trois monothéismes abrahamiques – en affrontement permanent – finissent par s’exiler de la foi en l’unité divine, cédant à une distanciation compulsive et au refus d’agir de manière responsable à servir Celui qui unit tous ?

Il n’est pas anodin qu’apparaisse alors l’évocation du Troisième Temple de Jérusalem. Mirage et intuition sortis de régions proche-orientales dont l’Occident ignore les tribulations humaines et leur a préféré les derricks pétrolifères.

Il y a évidemment une intention “prophétique” comme pôle eschatologique du rassemblement des exilés à Sion et Jérusalem. Il faut tenir compte des calendriers de chaque tradition. Ce 19 Tammouz 5780 (11 juillet 2020), le judaïsme est entré dans les trois semaines qui mèneront au jour du 9 du mois de Av 5780 (30 juillet 2020). De quoi est-il question ? Depuis la destruction des murailles de Jérusalem jusqu’au deux destructions des Temples, le circuit proposé par ces semaines est de cheminer sur le sens de l’histoire. Des temps et des délais. Le premier Temple avait été détruit par une haine voulue et rationnelle. Le dernier Temple est mort/a été abattu en raison de la haine irrationnelle qui a dévoré le peuple.

Jésus de Nazareth a dit autre chose : “Détruisez ce sanctuaire, en trois jours, je le relèverai. Il parlait de son corps” (Jean 2). A Jérusalem, il y a deux Lieux Saints où la Présence divine a habité : le Mont du Temple et le Saint-Sépulcre que les orthodoxes appellent Anastasis (Lieu de la Résurrection). Deux maisons situées l’une en face de l’autre. Toutes deux sans Présence.

Qui garde et qui partage les miettes ?

(1) Journal inédit du Père Yves de La Brière, s.j. –
15 mars 1915 “…Si les Alliés s’emparent de Constantinople, que fera-t-on de Sainte-Sophie ? Le Vatican a prié le cardinal Amette de faire proposer au Quai d’Orsay qu’en ce cas Sainte-Sophie devienne une église catholique (latine) sous protectorat de la France. Commission faite par Jules Cambon. Réponse : impossible d’obtenir et même de demander une chose pareille. La France demandera la solution des Lieux saints, c’est-à-dire un co-partage (simultané) entre les diverses communions chrétiennes. La Russie, très impérieuse à vouloir que Sainte-Sophie devienne exclusivement orthodoxe, slave et russe. Exclusion même des Grecs. Rien que l’Eglise russe (…)”. à propos de l’auteur Abba (père) Alexander est en charge des fidèles chrétiens orthodoxes de langues hébraïque, slaves au patriarcat de Jérusalem, talmudiste et étudie l’évolution de la société israélienne. Il consacre sa vie au dialogue entre Judaisme et Christianisme.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s